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Sortie du DVD de Notre Monde

Notre Monde Notre Monde (2013, 119') un film de Thomas Lacoste
Rassemblant plus de 35 intervenants, philosophes, sociologues, économistes, magistrats, médecins, universitaires et écrivains, Notre Monde propose un espace d’expression pour travailler, comme nous y enjoint Jean–Luc Nancy à « une pensée commune ». Plus encore qu’un libre espace de parole, Notre Monde s’appuie sur un ensemble foisonnant de propositions concrètes pour agir comme un rappel essentiel, individuel et collectif : « faites de la politique » et de préférence autrement.
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© Passant n°21 [août 1998 - septembre 1998]
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Pour une grosse poignée de milliards…


Spéculateurs et boursicoteurs de tous pays, unissez-vous ... Entre 100 milliards et 290 milliards de dollars vont bientôt quitter votre poche pour des univers lointains. Bien loin de vos coupés décapotables, vos costumes sur mesure, vos parcours de golf et vos séances de manucure, ces autres humains, que vous négligez tant, prendront vos sous, là par où ils passent. Rassurez-vous, les plus raisonnables échapperont à líimpôt, mais ceux qui jouent la fortune en pariant sur líinfortune risquent de se voir taxer jusqu'à 48 %... La rage des petits va faire son entrée en bourse. Curieusement, cela vient díAmérique... Il s'appelle Tobin, James Tobin... Economiste à qui l'on donna le Prix Nobel en 1981, sans jamais songer à appliquer son programme. Taxer les transactions spéculatives, et redistribuer l'argent sur les terres de ceux que l'on a spolié goulûment. Curieusement aussi, aucun gouvernement ne s'est jamais mouillé. Car à force de tenir des portefeuilles trop lourds, les riches financiers ont des bras plutôt longs. Alors certains ont pris leurs stylos comme on prend les armes, bien décidés à vider ces coupes de champagne trop pleines... Des syndicats, des associations de citoyens (AC !, Droits Devant), et des journaux (Charlie Hebdo, Le Monde diplomatique, Politis, Témoignage chrétien, Transversales) appellent leurs lecteurs, partisans et proches pour réfléchir ensemble à cette idée ancienne, mais quíil serait bon de remettre sur les rails. ATTAC ( ) a vu le jour en juin. En voici toute l'histoire...



Leçons de spéculation



Au départ, la bourse était un lieu public, payé par le peuple qui pouvait vendre ou acheter là, denrées alimentaires et menus matériels. L'affaire devint trop sérieuse pour la laisser aux manants. On inventa les courtiers et les méthodes de calculs afin que ceux-ci s'enrichissent davantage. Tout se complexifia avec l'industrie, l'exportation, et la sacro-sainte mondialisation. L'informatique accéléra les mouvements d'argent, les fortunes et les faillites. 1929 trône parmi les vieilles photos de famille. Les volumes échangés dépassent les fonds nationaux, et multiplient à l'infini des sommes qui n'ont comme valeur que celle des octets virtuels qui les véhiculent ( ). Les capitaux s'éclatent d'une place boursière à l'autre, vont passer leurs vacances dans les paradis fiscaux, et font des tas de petits... 15OO milliards de dollars s'échangent tous les jours, sans aucune corrélation avec l'état du commerce, de la production, et des données sociales ( ). Le marché des changes n'est qu'un grand jeu virtuel pour le profit immédiat, des aller-retour qui jouent sur les délais de paiement et les pronostics de fluctuation. Rien de sérieux, du bluff pour 80% des transactions de change qui se font pour une durée inférieure à 7 jours... et la plupart du temps pour moins d'une journée, au gré de la vitesse du vent et du trafic routier sur les autoroutes virtuelles... Tout cela ne dérangerait personne finalement. Ceux-là jouent en bourse comme díautres au PMU, assidûment, avec passion, angoisse et creux des reins qui vibre...



Le monde à la dérive



Mais voilà, il y un hic... Pour s'enrichir, les fous du dollars-j'achète-livre-sterling-je-vends-et-le-yen-mais-que-dois-je-faire-du-yen ont édicté des règles sous leur coin de parasol pour faire fructifier à l'infini ces avantages si miraculeusement acquis. Ces règles-là ont des objectifs des plus ragoûtants : les fonds de pension, líAMI, et la béatification de Jean-Pierre Gaillard... L'AMI (Accord multilatéral sur l'investissement, destiné à faire subir aux Etats les lois de la concurrence du marché international, surtout celles des grandes multinationales) n'a pu être adopté pour l'instant. Mais les ficelles sont multiples pour les rois du profit, d'autres accords secrets sont en passe d'être décidés dans les antichambres des palais financiers ( ). Les temples de cette Olympe se prénomment Organisation de coopération et de développement économique (OCDE, dont sont membres les 29 pays les plus riches du monde) , FMI (Fond monétaire international), Banque mondiale, Organisation mondiale du commerce (OMC). Ces organismes chargés de réglementer et d'harmoniser le commerce mondial pressurisent les économies nationales, surtout celles des pays pauvres largement endettés, et imposent des lois draconiennes en matière díinvestissement. De ces richesses censées être partagées, beaucoup níen perçoivent que des miettes qu'ils doivent rembourser rubis sur l'ongle sous peine d'être punis.



Le scénario de la crise asiatique est un modèle du genre. Pour la Corée, il est édifiant. On évalue à 200 milliards sa dette pour la seule année 1998. La déroute financière, due à des spéculations hasardeuses a entraîné une spirale déflationniste, provoquant une hausse des crédits bancaires et, par implication directe, une multiplication des faillites pour les entreprises ne disposant pas de fonds propres suffisants. Ce pays a donc dû choisir entre deux maux : accepter les conditions du FMI pour répondre aux investisseurs étrangers avec des conséquences économiques et sociales désastreuses, ou réguler sa dette par son seul système bancaire national, au risque de donner davantage de grain à moudre aux fiévreux spéculateurs... et ainsi d'empirer le montant de sa dette. Cruel dilemme...( )



Les calculs visionnaires de M. Tobin



Prix Nobel en 1981 pour ses travaux d'analyse comparée entre secteur financier et économie, Tobin a pris en considération l'intérêt de l'autonomie et de la stabilité monétaire des Etats. En comparant les expériences chilienne et mexicaine, son travail démontrait quíune taxation même minime des mouvements de change entraînait une stabilité monétaire, car elle limitait la spéculation en favorisant ceux qui investissaient sur du long terme. Le Chili, à l'inverse des autres pays d'Amérique latine, s'est préservé d'une instabilité monétaire et d'une débâcle économique par ce biais. Le Prix Nobel décerné à la défense du réel et du concret contre la gangrène du virtuel omniprésent.



En 1995, un groupe d'experts a entrepris la première évaluation des incidences de la taxe Tobin. Publiée en 1996 ( ), cette étude concluait que cette taxe « vaut d'être sérieusement envisagée, ou à tout le moins, qu'elle mérite díêtre étudiée plus à fond ». Cette mainmise étatique et supra-étatique n'est pas au goût des spéculateurs libertins. Car il faut bien noter que la taxation se ferait à chaque transaction, donc les investissements et les échanges véritables seraient touchés de manière infinitésimale. En revanche, les flux spéculatifs à court terme seraient, selon cette étude, taxés à 48% dans le cas d'un aller-retour quotidien au taux de 0,2%. Les estimations des recettes vont de 100 à 290 milliards de dollars selon que líon taxerait de 0,05 à 0,25%. Le chiffre le plus souvent avancé est de 166 milliards apportés par une taxe à 0,1%, somme qui serait largement suffisante déjà pour éradiquer une partie de la pauvreté, même si 86% des profits reviendraient aux pays développés. Charge à eux de partager, les pays pauvres conservant les revenus qui tomberaient chez eux.



Plusieurs questions subsistent . Combien taxe-t-on ? Quelles transactions ? Qui gère ? Qui surveille ? Quels bénéficiaires ? Les gouvernements des Etats et le FMI pourraient, selon James Tobin, s'acquitter de cette tâche. Les Etats auraient alors le soulagement de voir ces rentrées d'argent destinées aux organisations internationales (lutte contre la pauvreté, maintien de la paix, sauvegarde de l'environnement, etc.) entrer directement dans les caisses sans faire appel à l'impôt. Ce dernier argument est peut être celui qui sortira le travail de Tobin du fond du placard calfeutré dans lequel on l'a enfermé jusqu'à maintenant. Certes, les tenants de l'ultra-libéralisme et de la spéculation sans entrave voient d'un bien mauvais œil ce genre de mesure qui taxe leur jeu quotidien et contrôle les paradis virtuels. Cependant, quel gouvernement, à compter bien sûr que tout le monde s'y mette en même temps, renoncera à cet apport financier non négligeable destiné à remplir des budgets qu'il réduit discrètement mais sûrement depuis des années (éducation, culture, social, humanitaire, etc.) ?



A l'ATTAC



À l'origine, un article d'Ibrahim Warde dans le Monde diplomatique ( ). Quelques mois plus tard, Ignacio Ramonet, directeur du journal lance un appel aux lecteurs ( ). Pourquoi pas créer une ONG qui « en liaison avec les syndicats et les associations à finalité culturelle, sociale ou écologique, pourrait agir comme un formidable groupe de pression civique auprès des gouvernements pour les pousser à réclamer, enfin, la mise en œuvre effective de cet impôt mondial de solidarité .» L'afflux de courrier reçu au journal décida la création d'une association pluraliste enjoignant tous ceux lassés de s'en laisser conter (compter ?), de battre la campagne pour diffuser le projet. Pour l'heure, ATTAC prépare des réunions de travail et des débats pour l'automne. Suivre le calendrier dans les prochains Le Passant ordinaire.



Devoirs pour la démocratie



Les crises financières qui ont frappé l'Amérique latine dans les années 1980, et l'Asie depuis líannée 1997 prouvent à quel point la spéculation financière internationale affaiblit les économies nationales au détriment de populations qui n'en avaient pas vraiment besoin. James Tobin prônait la stabilité des marchés, il faut désormais sortir du cadre purement économique de son raisonnement. Derrière les incidences dramatiques de l'instabilité monétaire, se trame la perte de pouvoir des gouvernements élus (líAMI leur clouera définitivement le bec, sí'ls l'adoptent). Derrière ce recul de l'influence démocratique, c'est toute la part du citoyen et de ses droits sociaux élémentaires - travail, santé, culture, etc.- qui est menacée.



Certes, taxer díun menu pourcentage les échanges monétaires peut s'apparenter à un pansement sur une jambe de bois. D'une part, les spéculateurs continueront de vaquer à leurs juteuses occupations (surtout si les mesures ne sont pas prises unilatéralement). D'autre part, si cet apport financier est propice à des projets citoyens, il n'en constitue pas pour autant une nouvelle alternative politique. A défaut d'utopie ou de révolution, on aménage l'existant. Mais il est du devoir des citoyens encore libres de trouver des repères et des voies théoriques afin de mettre la pression aux gouvernants pour enrayer cette fuite en avant. L'occasion se présente de provoquer des rencontres et d'échanger des expériences (beaucoup de courriers parvenus à ATTAC venaient de l'étranger). Certes, « la complexification de la situation actuelle ne permet pas de produire un modèle clé en main » ( ), mais à défaut díun nouveau grand modèle de société, on doit pouvoir s'immiscer dans les failles du système actuel, et tailler quelques brèches pour le plaisir, pour la survie.


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