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Notre Monde Notre Monde (2013, 119') un film de Thomas Lacoste
Rassemblant plus de 35 intervenants, philosophes, sociologues, économistes, magistrats, médecins, universitaires et écrivains, Notre Monde propose un espace d’expression pour travailler, comme nous y enjoint Jean–Luc Nancy à « une pensée commune ». Plus encore qu’un libre espace de parole, Notre Monde s’appuie sur un ensemble foisonnant de propositions concrètes pour agir comme un rappel essentiel, individuel et collectif : « faites de la politique » et de préférence autrement.
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© Passant n°21 [août 1998 - septembre 1998]
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Foules sentimentales…


Les lecteurs du Passant s'en sont-ils seulement aperçu ? La France aurait vécu, entre le 10 juin et le 12 juillet de notre an de grâce 1998 une révolution culturelle, n'ayons pas peur des mots (ne serait-ce que parce qu'il y a plus terrifiant sur cette terre, et qu'il vaut mieux garder en réserve quelques capacités d'effroi). Ne parlons pas de sport, dont personne, en fait, ne parle plus, surtout depuis que la fâcheuse affaire de dopage dans le Tout de France a quelque peu écorné l'admiration qu'on voue d'ordinaire aux forçats de la route et autres adeptes du dépassement de soi qui plongent dans les affres de la mauvaise conscience les feignasses scotchées à leur écran de télé.



La victoire de l'équipe de France contre le Brésil a provoqué dans tout le pays un enthousiasme populaire sans précédent dans lequel les faiseurs d'opinion (journalistes et politiques) ont vu un événement politique et social dont l'ampleur a fait couler beaucoup d'encre, et pas de la meilleure, et fait vendre un peu plus de papier. On fera observer à certains d'entre eux, qui semblent découvrir la lune, que le foot, sport le plus populaire au monde, est depuis longtemps un fait politique, aspect le plus souvent nié au nom díune prétendue neutralité du sport, d'un supposé idéal sportif dont les bases sont énoncées dans la charte des Jeux Olympiques, écrite par un Coubertin passablement nazi. C'est plutôt mal barré du côté des grands sentiments.



On pourra rappeler, pour mémoire, que les victoires de l'Italie en 34 et 38 furent largement récupérées par la propagande mussolinienne, et qu'en 78, en Argentine, la dictature de Videla avait bénéficié d'une compétition que personne n'avait osé boycotter (vifs débats en France, à gauche, sur l'opportunité d'un tel boycott), et l'on avait même vu des journalistes sportifs nec plus ultra de la connerie grandiloquente, du lèche-crampons, de la connivence (tout le monde se shoote mais on vous le dira pas, mais dès qu'un douanier fera le boulot à notre place on hurlera avec les loups, ça vous refait une déontologie pour pas cher), des journalistes sportifs, donc, s'étaient engagés à témoigner des « excès de la dictature », faisant mine de croire que la médiatisation était l'arme la plus efficace contre les généraux tortionnaires au pouvoir. Il en résulta des matchs quadrillés par l'armée (militaires en armes et chiens d'attaque au bord du terrain), pendant qu'à l'école de la marine on continuait de martyriser et d'assassiner les opposants. Et comme les accréditations ne donnaient pas accès aux geôles, on renonça bien vite à jouer les Albert Londres et l'on continua de commenter tacles et petits ponts comme si de rien n'était. Quant à la dictature, il ne fallut pas moins que la guerre des Malouines, menée par Thatcher, pour qu'elle fût renversée. Bref.



Le premier enseignement que tirent de ce Mondial 98 les mieux disposés, c'est que le peuple de France est descendu dans la rue dans toute sa diversité, toutes origines et couleurs de peau confondues. Ne boudons pas notre plaisir, il faut reconnaître que le spectacle avait de la gueule : voir Blacks, Beurs, Beaufs sauter ensemble de joie en brandissant des oriflammes tricolores, les uns affirmant leur appartenance à la nation et les autres cessant de considérer les premiers comme des envahisseurs potentiellement délinquants, cíétait plutôt rassurant, quelques semaines après la publication par Le Monde d'un sondage montrant l'ancrage du racisme dans l'opinion publique française, plaçant la « patrie des droits de l'homme » largement en tête dans le domaine de la bêtise ordinaire.



Sur le moment, c'est probable, le Front National a pris une baffe dans sa gueule de pitbull. En témoigne l'embarras de ses chefs, qui n'ont su s'il fallait saluer l'exploit de l'équipe métisse, ou la qualifier (dixit Le Pen) de « détail »... Sauf que les militants du FN, eux, ont failli (failli seulement : les miracles réalisés par le football ont leurs limites) crever de rage et d'apoplexie, accusant les joueurs français de tricherie, et stigmatisant, précisément, la composition plurielle de l'équipe de Zidane et Dessailly.



Donc, pas question de cracher dans la soupe, pour une fois qu'elle est moins amère que d'habitude. Mais reste à savoir si cet heureux mouvement dans l'opinion, incontestable, annonce une vraie mutation ou ne restera qu'un agréable frisson. Rappelons aux amateurs de foot et aux autres qu'un petit score, fût-il favorable, n'autorise pas à croire le match gagné.



Mais dans l'euphorie générale, ont continué de fonctionner, remis au goût du jour, les scies qu'on nous balance habituellement, et qui tempèrent sévèrement l'optimisme dont on pourrait faire preuve.



Du Figaro à Libération, en passant par la presse publicitaire hebdomadaire ( Le Nouvel Obs, Le Point, etc.), sans parler des molosses de garde audiovisuels, il semble qu'on ait redécouvert l'existence du peuple. Le populo. Celui en short et en mimile qu'on méprisait il y a peu, celui dont il était préférable de se méfier comme d'un continent dangereux, imprévisible, une terra incognita sur laquelle on ne mettait les pieds que caparaçonné de ses préjugés de caste (ou de classe) et armé de clichés sociologiques pondus par les experts. Soudainement, ces foules immenses et bruyantes, ces rues envahies de slogans simplistes, ont fait se pâmer les rédactions, bander les éditorialistes. C'était beau, tout d'un coup, l'ivresse publique, les renvois de Kro, les vociférations chauvines. Cette joie brute de décoffrage, ces hernies de comptoir qui gonflaient les maillots de l'équipe nationale, ces shorts découvrant des jambes si peu athlétiques, ces trognes pas maquillées qui se déformaient encore devant les objectifs. Et puis des femmes, et des Arabes, et des Noirs ! Mais putain c'est bien vrai, il y tous ces gens en France ? C'est pas que dans les reportages sur la misère ou les banlieues ? Ça peut beugler comme ça une femme ? ça dit pas toujours nique ta grosse mère, enculé de ta race, un jeune de banlieue ? Et tout ça sans que ça me dégoûte, cette promiscuité ? Ils sont comme ça, ceux qui vivent l'actualité qui me fait vivre ? Va falloir que j'en parle au ministre, on déjeune demain pour causer du budget 99 et de la rentrée sociale.



C'en était presque touchant, de voir ces mignons parer le peuple de toutes les vertus : enthousiasme, spontanéité, tolérance, fraternité. Chacun tout à coup semblait mériter sa juste place dans la société : comme cíétait beau, tous ces citoyens patriotes, comme elle était glorieuse, brusquement, notre république capable d'intégrer tous ceux qui étaient nés ailleurs ! Les mêmes qui jouaient quelques semaines plus tôt du pipeau à l'attention du Front National ou qui roulaient pour la rigueur pète-sec de Chevènement et pourfendaient les « trotskistes britanniques » soutenant les sans-papiers, s'extasiaient sans vergogne sur les capacités d'intégration de notre belle nation qu'étaient censés symboliser les joyeux porteurs de drapeaux descendus de leurs cités ainsi que l'équipe d'Aimé Jacquet, cet ouvrier honnête qui savait faire de la bonne ouvrage.



Parce qu'enfin le peuple apparaissait tel qu'en leurs rêves : porté par le sentiment national qui fait les départs en fanfare vers les grandes boucheries de l'Histoire ; occupant la rue non plus pour râler du fond de son archaïsme, revendiquer avec cette propension à la convulsion (cf les commentaires des chiens couchants en décembre 95) le maintien d'exorbitants privilèges, marcher bêtement dans le même sens avec une idée partagée, sinon partageuse, héritée du siècle dernier, mais piétinant des heures durant sans autre perspective que la douceur d'un soir d'été arrosé de quelques bières. Pour acclamer, enfin heureux, des héros auxquels il s'identifie, inoffensifs, n'ayant rien à dire, semblant ne penser rien du monde au-delà de l'enceinte d'un stade. Un peuple applaudissant enfin des battants sans éprouver le vil ressentiment de l'envie, ignorant enfin l'amertume des laissés pour compte. Finalement, c'est cette image du bonheur qu'on nous a vendue : malgré chômage et précarité, malgré les plaies du monde, dont il n'a pratiquement plus été question pendant toute la durée du tournoi, on nous a montré que le bonheur était possible envers et contre tout par un éloge de la volonté, de la persévérance, du travail, policé par un encadrement social proche de la militarisation (ambiance très « commando » et infantilisante à Clairefontaine, où les joueurs français se retrouvaient entre les matchs) : cours, camarade, le prochain mondial est devant toi. Virulence de l'idéologie basique du libéralisme économique, d'une loi de la jungle vaguement codifiée (les règles du jeu que tout le monde essaie de transgresser à son profit) et mise en scène par les média.



Et pour les moins performants, pour ceux qui occupent leurs dimanches en division d'honneur avant de chômer à nouveau le lundi, des jeux, de la propagande servie jusqu'à la nausée, assaisonnée d'un nationalisme plus ou moins soft . On retrouve les instruments permanents de tous les totalitarismes, on n'est jamais loin de líunivers d'Orwell, où les mots sont pervertis : la liberté cíest l'esclavage, la paix c'est la guerre... Le bonheur c'est onze mois de merdier et trente jours de foot.



Que restera-t-il de cette débauche populiste de nos aimables commentateurs à la rentrée, quand il va falloir revenir aux contingences et à leurs grincements, parce que la réalité est bien plus têtue qu'un ballon qui ne veut pas entrer dans la cage ? Le peuple aura-t-il droit à la parole, et non plus à l'ouvrir seulement pour clamer qu'il a gagné, alors qu'il s'apercevra que les primes de match tardent à venir et qu'il y a de plus en plus de remplaçants sur la touche ? Les jeunes issus de l'immigration se verront-ils reconnus d'autres droits que celui de brandir un drapeau tricolore, quand la France se refuse à eux et les refuse, ou d'autres perspectives que la carrière de Zidane ?



Le peuple était dans la rue, le 12 juillet au soir, et il n'avait pas tort. Les faux culs de tous bords lui ont reconnu ce droit, et cette force. Qu'il y redescende bientôt, pour faire valser tout le bastringue qui lui voûte l'échine. Et il aura raison


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