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Notre Monde Notre Monde (2013, 119') un film de Thomas Lacoste
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© Passant n°21 [août 1998 - septembre 1998]
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Démocratie et marché : Questions à Ignacio Ramonet


Directeur du Monde diplomatique depuis 1990, Ignacio Ramonet fait partie des plumes journalistiques en guerre contre les lâchetés et les excès des sociétés contemporaines. Ses éditoriaux, comme celui motivant la création d'ATTAC, ont souvent la préoccupation de montrer l'imbrication toujours plus dangereuse des données économiques dans la sphère politique des Etats. Dans un texte comme « Besoin d'Utopie » (Le Monde diplomatique, mai 1998), ou dans son livre Géopolitique du Chaos (Editions Galilée, 1997), il décrit comment la démocratie s'affaiblit au profit des lois du marché, mais aussi, sous quelle forme, paradoxalement, elle s'installe dans le monde. La situation n'est pas irréversible, car selon lui, les citoyens ont toujours leur mot à dire. Quelques pistes de réflexion qu'il nous livre ici :



Après la chute du Mur, d'aucuns ont décrété la fin de l'histoire, estimant que s'ouvrait l'ère de la pensée unique. Comment formuler les principes de ce concept que Le Monde diplomatique a révélé en France ?



Le premier principe de la pensée unique place l'économie au poste de commandement et déclare ainsi sa domination sur le politique. Les autres concepts clés de la pensée unique sont connus : le marché, dont la main invisible corrige les aspérités et les dysfonctionnement du capitalisme , et tout particulièrement les marchés financiers dont les signaux orientent et déterminent le mouvement général de l'économie, la concurrence, la compétitivité, le libre échange sans rivages, la mondialisation, la division internationale du travail qui modère les revendications syndicales et abaisse les coûts salariaux, la monnaie forte, facteur de stabilisation, la déréglementation, la privatisation, la libéralisation, toujours moins d'Etat, un arbitrage constant en faveur des revenus du capital au détriment de ceux du travail. La répétition constante, dans tous les médias, de ce catéchisme par presque tous les hommes politiques, de droite comme de gauche, lui confère une telle force d'intimidation qu'elle étouffe toute tentative de réflexion libre, et rend fort difficile la résistance contre ce nouvel obscurantisme. Il faut ainsi entendre Alain Minc déclarer que « le capitalisme ne peut s'effondrer car c'est l'état naturel de la société. La démocratie n'est pas l'état naturel de la société. Le marché oui. »On en viendrait presque à considérer que les 20 millions de chômeurs européens, les 41 millions de citoyens américains démunis de toute couverture sociale, le désastre urbain, la précarisation générale, les banlieues en feu, le saccage écologique, le retour des racismes et la marée des exclus sont de simples mirages, des hallucinations coupables, fortement discordantes dans ce meilleur des mondes qu'édifie, pour nos consciences anesthésiées, la pensée unique.



Marché et communication engendrent selon vous un nouveau système, que vous appelez le système PPII et dont les critères régulent le fonctionnement du monde contemporain.



Le système PPII stimule toutes les activités (financières, commerciales, culturelles, médiatiques) ayant quatre qualités principales : Planétaire, Permanent, Immédiat et Immatériel. Quatre caractéristiques qui rappellent les principaux attributs de Dieu lui-même. Et de fait, ce système s'érige en moderne divinité, exigeant soumission, foi, culte et nouvelle liturgie. Tout a désormais tendance à s'organiser en fonction des critères PPII, c'est pourquoi on parle tant de « mondialisation ». Le modèle central, ce sont les marchés financiers. Au cœur de ce système : l'argent. Fascinés par le court terme et le profit immédiat, les marchés sont incapables de prévoir le futur, d'anticiper l'avenir des hommes et de l'environnement, de planifier l'extension des villes, de soigner la fracture sociale. Le plus souvent, ils fonctionnent à l'aveugle. Le système financier international lié au néo-libéralisme a atteint un tel degré d'absurdité qu'il obéit, désormais, à la logique du chacun pour soi. Dans cette économie-casino, nul n'arbitre un jeu que nulle règle n'organise, hormis la recherche du profit maximal quitte à sortir de la légalité. Ainsi de nombreuses personnalités qui durant la seconde moitié des années 80 avaient été citées en modèle à cause de leur foudroyant enrichissement se sont retrouvés en prison. Les héros étaient des tricheurs. La liste est interminable, qui va de Robert Maxwell à Bernard Tapie. Cela prouve, une fois encore, le fallacieux prétexte rappelé ironiquement par John K. Galbraith, et qui voudrait faire croire que « les gros capitaux seraient nécessairement entre les mains de gens doués d'une puissance intellectuelle exceptionnelle ». Le capitalisme, sorti vainqueur de sa confrontation avec le socialisme soviétique, apparaît lui-même discrédité par ses propres excès.



Parce qu'il n'y a pas eu jusqu'à présent de démocratie sans marché, celle-ci lui sert de caution. Comment dépasser cet argument ?



C'est un sacré problème. Aujourd'hui, le libéralisme se répand et son expansion est facilitée par le fait que la démocratie elle-même se répand. En ce sens, la démocratie précède le libéralisme. Seulement, l'instauration de la démocratie aujourd'hui n'est pas la même que celle à laquelle on pouvait assister il y a quarante ou cinquante ans. La démocratie étaient alors quasiment interdite car tout projet démocratique avait comme corollaire le projet d'une démocratie économique et donc pas seulement politique. Il y avait le projet de partager le patrimoine national. Or, pour partager le patrimoine national, encore fallait-il qu'il appartienne à la nation. Ainsi, démocratie était synonyme de nationalisation économique. On le voit en France après Pétain : en 1945, on restaure la démocratie et on nationalise pour distribuer. De même la guerre d'Espagne se produit quand le régime républicain veut mettre en place une réforme agraire, ce qui provoque la réaction des partisans du patrimoine : propriétaires terriens, Eglise et armée. Au Chili, quand Salvador Allende nationalise la cuivre, il y a un coup d'Etat. Bref, là où il y avait démocratie, il y avait du partage économique avec le risque d'empêchement par les forces répressives. Or, depuis les années 80, se produit un changement radicalement nouveau : nous voyons la démocratie progresser en Amérique latine, en Europe de l'Est, en Afrique, en Asie. Seulement, dès leur instauration, ces démocratie vendent le patrimoine national : elles privatisent. En cela, elles restituent au secteur privé ce qui appartient à la nation. Et c'est vrai partout, même là où les socialistes et les communistes sont au pouvoir. La démocratie favorise l'extension du néo-libéralisme dont on ne peut pas vraiment dire qu'il soit facteur de progrès social. On se retrouve ainsi dans une situation paradoxale où la démocratie sert de caution politique à un système économique qui l'affaiblit.



Sans projet alternatif, on peut se demander jusqu'où va-t-on continuer dans cette voie : jusqu'où va-t-on « aller trop loin » ?



On voit la prise de conscience des ravages du néo-libéralisme se répandre jusque dans les rangs de certains de ces apôtres d'hier. Maintenant, il est absolument nécessaire que des intellectuels, des expérimentateurs sociaux, produisent de la théorie. De même qu'il a été nécessaire d'inventer le socialisme pour corriger les excès de la révolution industrielle, il est absolument nécessaire qu'aujourd'hui quelque chose contrebalance le processus en cours. Surtout qu'à l'heure de la mondialisation, c'est l'ensemble du système qui menace d'exploser. De fait, la difficulté, c'est qu'on ne peut plus réfléchir les problèmes et les projets théoriques à l'échelle nationale, mais à l'échelle mondiale parce qu'aujourd'hui la planète est devenue toute petite. C'est plus compliqué. Et si beaucoup d'intellectuels se sont fourvoyés dans les médias, les autres ont suffisamment d'honnêteté pour reconnaître que la complexification de la situation actuelle ne permet pas de produire un modèle clé en main.



Le problème ne vient-il pas aussi de l'archaïsme des partis politiques, qui n'ont guère évolué dans un monde en profonde mutation ?



Les partis politiques possèdent deux handicaps. D'une part, ils sont généralistes, c'est à dire qu'ils ont des réponses à tous les problèmes qui se posent dans la société. Or cela, les citoyens n'y croient plus. D'autre part, les partis politiques proposent des réponses à tout dans un cadre national étroit alors que tout le monde est persuadé aujourd'hui que les problèmes sont planétaires. En revanche, si l'on regarde certains acteurs politiques majeurs qui sont apparus lors des quinze dernières années, on remarque la prolifération des Organisations non gouvernementales et des associations. Or, les caractéristiques de ces organismes sont contraires à celles des organisations politiques, au sens où elles ne sont pas généralistes, mais thématiques, spécialisées dans un domaine et que par ailleurs, elles sont planétaires, à l'image de Greenpeace. Il faudrait arriver à une fusion des deux, à savoir que les partis prennent les caractéristiques des ONG sans perdre le projet politique que n'ont pas les ONG.



En ce qui concerne l'Europe, quelle est votre position sur une construction qui déçoit de nombreux espoirs ?



Je demeure très pro-européen. L'Europe, c'est déjà la garantie de la fin des guerres civiles européennes, la garantie de l'instauration de la démocratie, la garantie que d'une certaine façon les conflits vont se régler dans un cadre civilisé. Il suffit de se retourner sur le passé, et sur les tragédies qu'a vécues ce continent entre 1870 et 1945, pour comprendre combien cette évolution est capitale et salutaire. Ceci n'empêche pas de regretter que l'Europe se construise autour d'un projet quasi exclusivement néo-libéral. Mais la construction d'une Europe libérale n'excuse pas les citoyens de ne pas réclamer davantage de démocratie au sens social où nous l'entendons. J'ai toujours considéré que Masstricht n'était pas la construction européenne. Un jour, il faudra l'écrire et la voter. Et là, les citoyens européens auront leur mot à dire. (...) Que ce soit à l'échelon national ou européen, le problème reste le même et réside là encore dans notre capacité à restaurer l'espace politique et faire surgir de nouveaux projets sociaux et mobilisateurs.



La réduction du temps de travail, par exemple ?



Oui, à condition qu'on ne se contente pas d'une loi sur les 35 heures. C'est une mesure trop timide qui ne permettra pas de changer grand chose. Il faut au moins descendre directement à la semaine des trente heures. On ne peut pas en même temps se gargariser, comme le font les entrepreneurs, de la formidable révolution technologique qui fait gagner en productivité, en part de marché et ne pas admettre en même temps que gains de productivité suppose réduction du temps de travail. C'est un processus historique en cours depuis la révolution industrielle. Or, l'actuelle révolution technologique impose une mutation sociale qui me paraît aussi considérable que la période de la Renaissance.



Est-ce que cette révolution technologique remet en cause la réalité même du travail ?



A chaque période de mutation industrielle, on annonce la mort du travail. Je n'y crois pas. En revanche, on est amené à redéfinir certaines façons de travailler. Sans doute touche-t-on à la fin d'un certain type de salariat. Par exemple, il est évident qu'on pourra de moins en moins se contenter d'exercer une seule profession dans une même entreprise tout au long de sa vie. Il nëen reste pas moins que l'on ne connaît pas encore les activités de demain. On va les découvrir. Nous sommes devant un territoire qu'il faut défricher aussi bien dans les industries de la communication que dans celles de l'éducation, du savoir et de la culture. Si non diminue le temps de travail, on dégagera un temps libre formidable. Ce temps, il faudra le consacrer à l'économie sociale - aider les autres - ou alors dans le loisir qui est en passe de devenir une industrie considérable. Et puis, au delà de ça, il ne faut pas perdre de vue que sur les six milliards d'habitants de la planète, cinq milliards n'ont rien, c'est à dire qu'ils vivent dans un véritable dénuement. (...) Penser que le travail va bientôt disparaître, c'est pour moi une pensée occidentale qui ferme les yeux sur les besoins du reste de la planète. Nous avons des frères humains à aider. Ça, c'est une réalité humaine, simple et incontestable


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