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Sortie du DVD de Notre Monde

Notre Monde Notre Monde (2013, 119') un film de Thomas Lacoste
Rassemblant plus de 35 intervenants, philosophes, sociologues, économistes, magistrats, médecins, universitaires et écrivains, Notre Monde propose un espace d’expression pour travailler, comme nous y enjoint Jean–Luc Nancy à « une pensée commune ». Plus encore qu’un libre espace de parole, Notre Monde s’appuie sur un ensemble foisonnant de propositions concrètes pour agir comme un rappel essentiel, individuel et collectif : « faites de la politique » et de préférence autrement.
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© Passant n°21 [août 1998 - septembre 1998]
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98 SUMMER STORY


De loin, sur le cours d'Alsace et Lorraine, un peu avant que le feu fixe au rouge et que le Petit Bonhomme Vert lui clignote : « Marche ! », Quixot avait vu approcher LA camionnette de ses rêves. Il possédait un don certain pour les rencontres funestes et l'incidence malchanceuse. Aucun doute. Quixot se rendait compte, à présent, que le fourgon de luxe, un boxer Peugeot, brun aztèque métallisé, n'était autre qu'un corbillard des Pompes Funèbres Européennes Roc'eclerc. Bad omen. Quelle bande de salauds, ces croque-morts et mange-pognes, prêts à enterrer l'Europe entière. Avec, en prime, le cynisme de la « Statue of Liberty » peinte sur les portes ! On n'avait pas le droit de mitiger, comme ça, le véhicule des morts.



Pourquoi pas, tant qu'on y était, une croisière sur le Styx offerte par Naguy et T.F.I ?



Putain de société libérale avancée ! putain de mentalité pré-totalitaire ! Sans être particulièrement influençable ou superstitieux, il sentait que le concept de camping-car avait définitivement pris une dimension morbide. Quelque chose à voir avec le deuil, le renoncement, peut être... Non ! Quixot refusa cette idée. Son désir de fortune et d'aventures était intact.



Il faut dire qu'avec Sanche, un ego auxiliaire, descendant d'Andalou et spécialiste des camionnettes déglinguées, ils avaient décidé de braquer une boulangerie : Le Moulin à Pain. Celle des boulevards, en face de la cité Yves Farges.



Ils avaient planqué toute une journée : de la petite monnaie, mais en pagaille. Gavé plus. De quoi retaper le J9 de Sanche ; de quoi jouer aux touristes tranquillos durant le mois d'août ; de quoi mastiquer, boire, fumer, se passer de la crème, tout en contemplant les vagues de la côte Girondine ; enfin, de quoi châtier le petit commerce néo-libéral qui vous fait saliver, bande de zombies, pour une baguette à deux balles, six chocos pour dix, et Sud-Ouest dimanche en prime !



Le Mal en décongélation....



Pris dans ses pensées, il se lança dans la traversée du passage cloutée. Mais le feu avait tourné vert. Le Petit Bonhomme Rouge se vrilla le front. Il dut faire appel à tout son art tauromachique pour rejoindre le trottoir opposé. Après une série de véroniques qu'il réalisa avec son blouson Naf-Naf, au milieu des Klaxons, passant de la Malonetina à la Natural, puis une dernière salve nourrie de doigts d'honneur, il replongea dans ses projets.



Quixot voyait l'attaque dans le grandiose. Sanche bloquerait l'entrée du « Moulin » avec son J9. Lui surgirait à la façon des commandos. Panique, menaces, sac, caisse... Et, si la populace, en manque de miches, bougeait ou bien devenait par trop claustrophobe, il se les ferait à « l'Astra », du 7,65 Espagnol, direct de 36, piqué au grand père. Vu la clientèle, en majorité des « bronzés », elle avait bien dû, forcément, rencontrer du passe-montagne dans le bled ou ce type de flingue à Algésiras dans les holsters de la Guardia Civile. Elle saurait se tenir à carreaux, pensa-t-il.



L'empreinte, il n'y avait que ça...



Sanche l'attendait attablé à la terrasse du Camille ou Julien. Il était bourré.



Le coté bonhomme débraillé, pansu, court sur pattes, en faisait le compagnon de tournée idéal. Un vrai goulu, la lippe toujours humide, le regard spumeux, le ventre reposé sur le rebord de table...



Quixot était plus angoissant : il séchait de fébrilité tout le long de sa haute et étroite stature. Le moindre vêtement ample le transformait en épouvantail. On cherchait où naissaient les mains, les pieds, tant ces éléments flottaient, libres de toutes attaches. Le visage, là haut, était parcouru de mimiques insolites, laissant place, de temps à autre, à un spasme encore plus incongru qui déformait carrément l'ensemble. Une barbichette mal taillée, à la « Jamiroquai », ainsi qu'une coupe inégale pratiquée à la tondeuse, finissaient d'affoler le tout. Une aubaine pour un interne en psychiatrie contraint de réviser la nosologie centrale.



Heureusement, sa casquette « Nike », quoique totalement étrillée, lui servait, à la fois de paratonnerre et de talisman. Il ne la quittait presque jamais.



- C'est pour demain ! déclara-t-il, extatique, à Sanche, comateux...







Sanche braqua tribord toute, monta sur le trottoir, et après avoir arraché le rétroviseur contre la devanture, bloqua la porte d'entrée, l'ouverture latérale du J9 faisant sas avec cette dernière.



Le J9 s'était avancé, hoquetant. Onze heures du matin. Il ne devait plus rester une seule chocolatine à vendre dans ce foutu « moulin ». On pouvait compter sur un max de tunes à cette heure là...



Sanche avait la gueule de bois et une grosse migraine. Apparemment le J9 aussi. Il avait du utiliser un spray « Start pilot » pour faire démarrer le diesel. Après une série de détonations foireuses, le moteur avait bien voulu tourner sur trois cylindres. Un nuage noir, méphitique, fut, peu à peu, remplacé par une nuée bleutée. Elle se déployait, maintenant majestueuse, dissimulant la camionnette au regard du passant ordinaire.



Il avait quand même modifié les plaques d'immatriculation, au cas où.



Quixot enfila le passe-montagne trop violemment. Il se décousit sur le coté gauche, offrant la vision d'une oreille rougeaude et torturée. Ce qui restait de la cagoule initiale bleu azur était décoré d'une frise composée de petits conifères jaunes.



Trop tard. Il fallait y aller.



A l'intérieur du magasin, une douzaine de clients, environ, faisaient la queue. Pour le moment ils demeuraient calmes. S'agissait-il d'un client trop fainéant pour mettre pied à terre ? D'un ivrogne quelque peu blagueur ?..



Quixot tirait comme un malade sur la poignée de la porte coulissante du J9. Sans résultat. Sanche vint à la rescousse après avoir glissé sur sa tête un casque intégral orné d'un autocollant représentant un petit rat goguenard. Une queue de renard synthétique pendait de l'ensemble. Qui pourrait les identifier ?.. Ils s'étaient procuré leur attirail respectif auprès d'un neveu de Sanche, âgé de treize ans, qui piquait des cyclomoteurs.



A eux deux ils explosèrent le pêne. La porte fila vers l'arrière, sans retenue. Elle tomba entre le J9 et le « moulin » dans un fracas mélangé de bruits de tôle et de verre vibrant au point de rupture.



La file de clients, immobile, observait le mouvement : s'agissait-il de théâtre de rue ?..



Quixot se précipita dans le local, bousculant les clients, pour jaillir face à la caisse.



- Non, mais ! faites la queue comme tout le monde ! Il entendit, venant de derrière.



Une personne âgée...



Il pointa son pistolet vers la caissière :



- Envoie le fric, pouffiasse ! hurla-t-il. Il ressentait le besoin de haïr, d'être méchant.



- Il faut que je demande au gérant !.. Je tiens pas à perdre ma place ! répondit l'employée.



Momo, viens voir, s'il te plaît !.. ajouta-t-elle.



Venant de la gauche, il sentit quelque chose cogner son visage ; puis une autre ; encore une : on le pilonnait à l'aide de pains au lait congelés ! Le coupable, plutôt genre maghrébin, lui balança le contenu entier d'un de ses plateaux à travers la gueule. Il finit par le prendre, vide, transformé en « frisbee », dans la tempe.



Il se sentit mal. Qui était ce connard qui jouait au héros ?..



- Pendant le Mondial de Zizou, venir nous faire chier ! lança le hardi commis.



Quixot, avant de se replier, tenta de plonger la main dans le tiroir caisse. Les gants de moto qu'il portait pour éviter de laisser des empreintes, n'étaient pas folichons pour saisir la monnaie. Derrière, il y eut un peu de confusion. Quixot menaça de son arme, à la ronde.



Le pistolet n'était pas chargé pour éviter un accident.



Il sentit la panique l'envahir...



- Vous vous croyez où, jeune homme ? Pour passer devant tout le monde ? la vieille continuait.



Elle le prenait pour un punk déjanté de la cité d'à coté. Le troisième âge les trouvait pusillanimes, faciles à éduquer.



- Mémé, tu la fermes ! intima Quixot.



Il réalisa qu'elle était sourde comme un pot de confiture de châtaignes compactée.



Maintenant la cagoule réduisait son angle de vision. Elle s'était déplacée. Il ne voyait plus que d'un œil. Et il y avait la sueur.



Il fut foudroyé par un coup violent sur la tête et s'affaissa . Il réalisa qu'il portait une sorte de collerette Henri III, confectionnée à partir d'une couronne de pain campagnard. La plus lourde ; encore chaude. Pris de trouille, il tenta une vraie fuite. Le fou de foot ne le lâchait pas. Quixot moulinait du « Astra » impotent. Il espérait au moins la crainte d'un éventuel hématome... Ballepeau ! Le Sarrasin attaquait franco. Le pétrin ; en plein. Quixot décampa vers la sortie. Il hurla à Sanche de dégager. Il tentait d'éviter les tacles du dénommé Momo...



- Tu vas te prendre un carton rouge ! menaçait le féroce supporter de Zidane.



Sanche cala. Il s'énervait à présent sur le démarreur. Quixot se jeta dans la camionnette sous une pluie de viennoiserie composite, le croissant étant largement majoritaire...



Le J9 tressauta et s'élança dans la vitrine du magasin qui jouxtait le dépôt de pains. La vitre explosa. Sanche réussit à se dégager. Ils traversèrent le terre-plein central du boulevard et prirent en direction de Bègles. Ils se dissimulèrent derrière leur écran de fumée, comme le cuirassé Allemand, « Graf Spee », s'enfonçant dans le Rio de la Plata, aux alentours de 1915...



Sanche avait de la parenté dans le quartier du Hautverduc : les Cervantes. Des cousins.



Quixot, après avoir régressé au Stade du miroir, tentait une recomposition dans le rétroviseur central. Il était sonné. Il ressassait sans cesse une phrase stupide, venue de la petite enfance : « Tu préfères le coin, mon canard ? ». Il trimballait encore la couronne de pain de campagne autour de son cou. Mais, en plus, il arborait un curieux couvre-chef qui évoquait une panière à pain. Un bonbon « La pie qui chante » était resté accroché à la vannerie tourmentée. Sacré Momo !



Sanche pensa : « Je ne peux pas l'emmener comme ça dans la famille. Ils vont se foutre de ma gueule ! » Mais il n'osa pas faire de remarque à Quixot.



Plus tard, le lendemain matin, alors que le J9, sabordé, reposait par quinze pieds de profondeur, dans une gravière, ils prirent ensemble leur petit déjeuner chez Quixot. A St Michel. Rue Carpenteyre. Au bout des toits.



Ce fut un breakfast copieux : ils avaient décompté treize croissants, quatre pains au lait, sans compter la couronne.



Sanche sirotait une bière avec un pain au lait.



Tous les deux restaient silencieux.



Quixot se massa la tempe, repoussa sa casquette, trempa un croissant industriel dans sa tasse de « Ricoré », (il tenait le petit doigt hautain, mais très enflé) et finit par déclarer : « Tu vois, Sanche, on vit dans une société de dérision. Tout fout le camp. On ne peut pas faire confiance à une civilisation qui jette la nourriture... »


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