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Notre Monde Notre Monde (2013, 119') un film de Thomas Lacoste
Rassemblant plus de 35 intervenants, philosophes, sociologues, économistes, magistrats, médecins, universitaires et écrivains, Notre Monde propose un espace d’expression pour travailler, comme nous y enjoint Jean–Luc Nancy à « une pensée commune ». Plus encore qu’un libre espace de parole, Notre Monde s’appuie sur un ensemble foisonnant de propositions concrètes pour agir comme un rappel essentiel, individuel et collectif : « faites de la politique » et de préférence autrement.
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© Passant n°22 [octobre 1998 - novembre 1998]
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Mauvaise saison pour les patates


Désolation le long des avenues high-tech des mégalopoles construites sous le soleil du miracle économique. Asie, fer de lance du libéralisme triomphant ; Russie, laboratoire du capitalisme d'école de commerce ; Amérique latine, repartie pour de bon, après la déroute des 80's ; Europe, si fière de son euro stable et prometteur... Que d'histoires de réussite et de bonheur planétaire. Le capitalisme anglo-saxon s'est exporté partout. Le FMI a prêché la bonne parole, vaillament répandue par ses économistes, prophètes d'une civilisation enfin humaine. Michel Camdessus, messie en passe de sauver le monde.



Pourquoi diable ce monsieur déclare-t-il que la conjoncture économique mondiale présente à ce stade « davantage de risques négatifs que de facteurs positifs » (1) ? Il ajoute que le FMI níavait pas prévu « la violence du virus de la contagion » de la crise asiatique sur les marchés financiers, qui frappe « aux endroits les plus inattendus ». Les endroits les plus inattendus ? Thaïlande, Indonésie, Corée, Russie, Brésil, et tous les autres qui ont suivi à la lettre les directives de ses services. Résultat des courses : les Russes attendent l'hiver avec appréhension, la récolte de patates a été mauvaise, et les Indonésiens comptent les sauterelles qui ravagent les cultures que les incendies avaient épargnées. Le FMI finira bien par menacer les Brésiliens de leur envoyer El Niño s'ils ne participent pas au remboursement des folies russes. Les Américains et les Européens jouent un peu perso derrière un marché interne plus fermé, mais le marasme boursier gène les exportations des grands groupes industriels. Le vent qui balaie les bourses asiatiques et la steppe russe jette un froid à nos économies, à nos retraites (2), à nos taux d'intérêt. Les banques deviennent frileuses, tels les japonais qui cachent leur tête dans des bas de laine remplis de billets de moins en moins valables. Quand aux autres, ils se demandent bien pourquoi ces buildings flambants neufs sont aussi vides que leurs fiches de paie.



N'ont-ils vu rien venir ? Le petit arpent du Bon Dieu va se repeupler... Le scénario catastrophe est huilé comme un rouage mécanique construit au XIXe siècle. Les pays développés s'abattent sur les pays pauvres telle la vérole sur le bas-clergé. Ils débarquent avec leurs capitaux (qui disparaissent ainsi des revenus fiscaux de leur pays), les font fructifier par spéculation sur la croissance. Ils exploitent la main d'œuvre à bon marché, développent le commerce local à coup de crédits douteux. Le ballon de baudruche se gonfle, se tend. La première faillite, petite aiguille discrète, fait peu de bruit... Quelques mois plus tard, tout pète à la gueule. Les pays asiatiques dégustent en premier. La Russie sombre comme il faut durant l'été. L'Amérique latine sert les fesses. Comble de tout, c'est au FMI qu'on fait appel pour redresser la pente, celui-là même qui les y avait poussés. Toutes les bourses liées aux intérêts de ces pays (ou plutôt à leurs dettes) se voient happées dans la tourmente. Les financiers se méfient (plus question d'enrichir les mafias locales). Les spéculateurs se sont empressés de retirer leurs billes, laissant à la dérive des empires dépouillés, ruinés, coquilles vides d'œufs trop vite pondus.



Alors les grands du G7 et du FMI se sont réunis début octobre pour trouver des solutions à la crise. Blasphème néolibéral, il faut envisager de baisser les taux d'intérêt européens et américains pour maintenir la croissance, car une baisse des taux d'intérêt signifie une diminution des dettes pour tout le monde. La rigueur budgétaire devra-t-elle aussi passer par le contrôle des marchés ? Il est grand temps de se poser la question. Les remèdes existent : taxe Tobin sur les spéculations financières, taxe unitaire sur les bénéfices des multinationales, taxe sur les investissements à l'étranger (3). Le juteux commerce de jonglerie financière internationale montre que cíest à l'échelle de la planète que doivent se gérer les taxations. Tobin proposait de taxer les échanges purement spéculatifs sur les marchés des changes (4). Les pays industrialisés peuvent aussi imposer la part de leurs fonds qui fuient à l'étranger sous couvert d'investissement : dans le cas des délocalisations, on remarque que cet investissement pénalisent les salariés du pays de départ qui se retrouvent sur le carreau, ainsi que ceux du pays d'arrivée, car pour s'installer, la firme négocie des conditions fiscales et salariales au plus bas prix. Dans le même principe, le calcul, à l'échelon international, du montant final des bénéfices d'une société et la répartition de l'imposition, pays par pays, mettrait un terme à l'évaporation comptable des recettes fiscales. Pour l'instant, aucun des gouvernements ne se mouille dans ces alternatives de régulation mondialisée. Jusqu'à quand pourront-ils se le permettre ?

(1) Le Monde, 3 octobre 1998.
(2) Larsabal explique dans sa chronique La bourse ou la vie les enjeux économiques de la gestion des retraites (page 12).
(3) Lire Howard M. Wachtel, « Trois taxes globales pour maîtriser la spéculation », Le Monde diplomatique, octobre 1998.
(4) Lire « Pour une grosse poignée de milliards », Le Passant Ordinaire, n°21, page 2.

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