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Notre Monde Notre Monde (2013, 119') un film de Thomas Lacoste
Rassemblant plus de 35 intervenants, philosophes, sociologues, économistes, magistrats, médecins, universitaires et écrivains, Notre Monde propose un espace d’expression pour travailler, comme nous y enjoint Jean–Luc Nancy à « une pensée commune ». Plus encore qu’un libre espace de parole, Notre Monde s’appuie sur un ensemble foisonnant de propositions concrètes pour agir comme un rappel essentiel, individuel et collectif : « faites de la politique » et de préférence autrement.
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© Passant n°29 [juin 2000 - juillet 2000]
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La folle machine à « insatisfaire »


Qu’est-ce qui tient un monde ? Sur quoi tient-il ? Un monde est une configuration de possibles et d’impossibles ; ce sont ses possibles et impossibles qui font, qui tiennent un monde. L’approche que nous proposons n’est ni économique, ni sociologique. Elle est anthropologique.1

Pour les Aztèques, le cosmos est l’œuvre des dieux ; impossible que le soleil ne soit pas né d’un sacrifice divin. Pour ce monde, le monde peut s’arrêter à tout instant : possible que le soleil ne se lève pas demain. Les humains doivent constamment répéter le sacrifice initial des dieux. Il faut donner au soleil le fluide sacré qu’il réclame pour poursuivre sa course : du sang humain. Monde guerrier. La guerre que font les Aztèques n’est pas seulement politique et économique : il ne s’agit pas seulement de soumettre des peuples pour leur imposer de lourds tributs. Pour nourrir le soleil, il faut faire un maximum de prisonniers à sacrifier. Les guerriers aztèques remplissent une mission cosmique. Le monde aztèque est notamment cet impossible et ce possible.

Ainsi que le suggère ce rapide détour par la civilisation aztèque, la réalité d’un monde – la réalité fondamentale et fondatrice à ses yeux – est ses possibles et impossibles. Pour un monde, les possibles et impossibles d’un autre monde (la réalité de l’Autre) constituent une bizarrerie, la preuve d’une infériorité culturelle voire mentale, la manifestation d’une folie collective.

Quels sont les possibles et impossibles qui font, qui tiennent notre monde ? Quelle est notre réalité fondamentale ? Nos possibles et impossibles sont-ils moins fous que ceux des Aztèques ? La réalité que nous nous sommes inventée est-elle moins folle ? Ce monde, nous proposons de le qualifier de « moderne » mais en revenant au sens originel du terme : actuel, d’aujourd’hui.



L’ « entreprisation » du monde



Partout sur la planète, l’armée, les hôpitaux, les mairies, les clubs de football, les administrations, les partis politiques cherchent à s’organiser comme l’entreprise. Aucune activité humaine ne doit, ne peut échapper aux méthodes, pratiques, techniques, langage de l’entreprise. Par exemple, le marketing n’a-t-il pas envahi les associations humanitaires ? « Moderniser », c’est « entrepriser ».

Les distinctions traditionnelles (activités marchandes ou non marchandes, ayant pour but le profit ou soumises à d’autres finalités) sont de plus en plus remises en cause. Un modèle universel d’organisation s’impose au monde. La « mondialisation », c’est l’humanité soumise, se soumettant à une forme unique d’organisation. Ne ressentons-nous pas – physiquement – l’emprise de celle-ci sur nos relations avec l’Autre, le Temps, l’Espace, la Vie, la Mort ? Notre monde est l’« entreprisation » du monde.

Pour l’homme « moderne », la réalité fondamentale – celle qui fonde son monde – est l’entreprise. C’est ce qu’affirme aussi bien le libéralisme que le marxisme.

Impossible de ne pas chercher à se « moderniser », de ne pas désirer être toujours plus « moderne ». Impossible que la « modernisation » du monde ne passe pas par l’« entreprisation » des activités humaines, impossible de ne pas s’organiser toujours plus comme l’entreprise.

Notre monde serait-il ce qu’il est, serions-nous ce que nous sommes dans l’histoire de l’humanité, sans ce triple impossible ? Ces impossibles ne constituent-ils pas ce que nous considérons comme la réalité fondamentale de notre monde ?



S’« insatisfaire » le plus possible



L’entreprise est l’organisation la plus performante inventée par l’homme pour satisfaire les besoins humains. Telle est l’évidence diffusée par les théories économiques, par la pléthorique littérature consacrée aux questions de direction et de gestion de l’entreprise. Le client (ses besoins, attentes, désirs) est – nous explique-t-on – plus que jamais au centre des préoccupations et de l’organisation de l’entreprise. On va jusqu’à parler de « dictature du client ».

Imaginons ce qui se passerait si nous étions satisfaits (si nos besoins en matière d’alimentation, de logement, de transport, d’habillement, de loisirs étaient satisfaits) ? Ce monde ne s’écroulerait-il pas comme un château de cartes ? L’entreprise – que l’on pense notamment à l’innovation (lancement de produits et services nouveaux) et à la publicité – n’est-elle pas une formidable machine à « insatisfaire » ? Ce qu’on appelle la concurrence, n’est-ce pas une féroce compétition entre les entreprises pour insatisfaire le plus de personnes (aussi bien le smicard que le PDG millionnaire), le plus possible ?

Notre monde – le monde de l’entreprise – est une extraordinaire organisation à « insatisfaire ». Etre « moderne », c’est être insatisfait de ses conditions matérielles de vie, quelles qu’elles soient. Etre satisfait, c’est désobéir à ce monde. Un humain satisfait est pour le monde « moderne », un arriéré mental, un fou, quelqu’un de dangereux : sa satisfaction met en danger ce monde. En se convainquant que ses besoins sont en constante évolution et illimités – qu’il s’agit d’une réalité constitutive de la nature humaine – l’homme « moderne » s’est condamné à l’insatisfaction matérielle à perpétuité. Il s’organise pour s’« insatisfaire ». L’entreprise est l’organisation de cette insatisfaction. Justifiant et stimulant cette insatisfaction, tous les syndicats et partis politiques ne travaillent-ils pas pour l’entreprise, ne confortent-ils pas ce monde ?

Impossible – quels que soient nos revenus, notre travail, notre position sociale – de ne pas éprouver de manques (concernant l’alimentation, le logement, le transport, les loisirs…). Impossible de ne pas croire que la satisfaction de ses besoins ne réside pas dans l’achat et la consommation de produits et de services offerts par les entreprises. Impossible d’être – jamais – matériellement satisfait car impossible que les besoins humains ne soient pas en constante évolution et illimités.

Se persuader qu’il est impossible que les humains soient jamais matériellement satisfaits, est-ce moins fou que croire qu’il est possible que le soleil ne se lève pas demain ? Des humains inventèrent des mondes dans lesquels les hommes étaient – à jamais – matériellement satisfaits. Notre insatisfaction n’est pas naturelle : elle est « moderne ».



Guerre, mort, barbarie



L’homme « moderne » a inventé un nouveau type de guerre : la guerre planétaire des entreprises. Croire que notre sort (individuel et collectif) dépend surtout de problèmes de compétititivité, de productivité, de niveau des prix – répéter le langage de l’entreprise – c’est entretenir cette guerre, y participer, y apporter sa contribution. Etre « moderne », c’est se penser comme un guerrier économique. N’est-ce pas d’abord et surtout parce qu’ils y voient une manière d’être plus forts dans cette guerre mondiale, que la plupart des Européens soutiennent l’idée d’Europe ? L’Europe n’est-elle pas essentiellement une idée guerrière, donc dangereuse ?

Des ouvriers atteints de cancer à cause des matériaux qu’ils manipulent (amiante, produits radioactifs, etc.). Des cadres qui se croyaient immortels découvrent qu’ils sont aussi mortels que les ouvriers et les employés : une fusion, et du jour au lendemain, ils sont – eux aussi – « remerciés », quelles que soient leurs compétences. Des faillites, des licenciements, le chômage, des régions ravagées par une « crise économique ». Des dizaines de milliers d’oiseaux agonisant sur les plages et les rochers, victimes d’une marée noire.

Un avion qui explose en plein vol avec des centaines de passagers à bord parce que le constructeur a jugé les travaux de mise en conformité trop coûteux. Des médecins se comportant comme des « managers », privilégiant non pas la vie mais les enjeux financiers, décidant de continuer à utiliser du sang qu’ils savent contaminé par le virus du SIDA, donc à donner la mort. Parler le langage de l’entreprise, traiter par exemple ses semblables de « ressources humaines », n’est-ce pas inciter à la barbarie ?

L’homme « moderne » associe trois impossibles à l’entreprise : impossible que les entreprises ne soient pas en guerre, que la guerre des entreprises ne se « mondialise » pas ; impossible qu’elle ne tue pas ; impossible qu’elle ne soit pas source de barbarie. Réalisme, cynisme.



Infantilisantes, asservissantes critiques



L’entreprise fait peur. Elle est interrogée, critiquée. On dénonce des stratégies, des décisions, le comportement personnel de dirigeants. Mais, toutes ces critiques – même les plus féroces – présupposent que l’entreprise est une réalité, c’est-à-dire une contrainte extérieure.

Les études de Jean Piaget2 montrent, qu’au départ, l’enfant confond la réalité, la nécessité et le possible : ce qu’il voit et entend est – pour lui – une donnée extérieure, le seul possible, c’est à dire une nécessité ; il n’arrive pas à imaginer autre chose que ce qu’il vit. C’est seulement à partir de l’âge de douze ans qu’il atteint l’intelligence caractéristique de l’humain : dissociant fortement le réel, le nécessaire et le possible – devenu un animal essentiellement « imagineur » – il conçoit le réel comme un possible parmi bien d’autres. Plus l’enfant est petit, plus il est réaliste : plus il s’invente des pseudo-nécessités, plus il se crée des impossibles.

Critiquer l’entreprise en la pensant comme une réalité (une contrainte extérieure), dire, croire que la « mondialisation » (la guerre mondiale des entreprises) est une réalité, un processus économique obligé, c’est donc penser, voir, le monde comme un enfant de quelques mois. C’est infantiliser les autres, c’est s’infantiliser soi-même. Réclamer des mesures de « contrôle », exiger des politiques de « régulation », demander la taxation des flux financiers, n’est-ce pas renforcer la conviction que la « mondialisation » est une réalité qui s’impose aux humains, que nous devons être réalistes ? N’est-ce pas consolider la « servitude volontaire » dont ont besoin l’entreprise et le monde « moderne » pour perdurer ?

Les critiques, même les plus virulentes, faites à l’entreprise et à la « mondialisation » sont donc, à de rares exceptions près, infantilisantes et asservissantes. Une critique intelligente est donc celle qui refuse le statut de réalité à celles-ci. L’entreprise n’est pas une contrainte extérieure, elle n’est pas la « base matérielle » de notre monde : l’entreprise est comme le soleil pour les Aztèques, elle est notre monde, elle est nos possibles et impossibles.



Est-il nécessaire d’avoir un projet pour changer le monde ?



L’entreprise est critiquée, la mondialisation dénoncée, mais pas d’alternative. Aucun parti politique, aucun syndicat, aucun mouvement social, aucun penseur sur la planète ne propose aujourd’hui un monde sans entreprises. Nulle part sur terre d’utopie mobilisatrice. Quelle organisation à la place de l’entreprise ? Nous savons bien que les expériences originales et les démarches innovatrices mises en avant (Systèmes d’Echanges Locaux, commerce équitable, « économie sociale solidaire »…) ne constituent aucunement une alternative à ce monde.

Autre impossible qui tient notre monde : un monde désirable sans entreprises est impossible. Sommes-nous condamnés à l’entreprise et à la « mondialisation » ?

Comme pour tous ceux qui l’ont précédé, il est impossible pour notre monde de ne pas se penser comme hautement nécessaire et indépassable. Mais, l’histoire de l’humanité nous enseigne aussi qu’il est impossible qu’il ne soit pas, comme eux, remplacé. Les Aztèques, les Grecs, les hommes « modernes » n’ont pas préalablement conçu leur monde. Un monde n’est pas la réalisation d’un projet. Etant l’imprévisible résultat d’un travail non maîtrisable de l’imagination collective productrice de possibles et d’impossibles, les mondes que se construisent les humains sont contingents. L’absence de projet de monde alternatif à celui de l’entreprise ne signifie aucunement que nous avons atteint la fin de l’Histoire.

Nous sommes prisonniers et libres. Prisonniers de nos possibles et impossibles du moment. Libres, car à tout moment capables (sans plan, sans stratégie, sans modèle, sans projet) de nous créer d’autres possibles et impossibles. Aussi surprenants, aussi fous que ceux des Aztèques pour nous. L’homme est, pour le meilleur et pour le pire, un animal créateur de monde. Alors qu’il nous semble si fort et si indépassable, notre monde est déjà dépassé. Ce n’est pas parce que les hommes n’entrevoient pas, ne sentent pas le monde qui remplacera celui dans lequel ils se sentent enfermés que le nouveau est loin. Rappelons, par exemple, que la Révolution française ne fut déclenchée et portée par aucun projet. Comme le prouve en particulier le contenu des cahiers de doléances remplis à travers le pays, début 1789 un autre régime que la monarchie est totalement impossible pour le peuple français : l’on s’adresse au bon roi pour qu’il améliore les choses. C’est seulement après sa fuite, en juin 1791, que la République est un possible qui s’empare des esprits et des corps.

L’approche anthropologique en termes de possibles-impossibles est source de liberté et d’espoir.

Sociologue, Professeur au Groupe HEC
(1) Les travaux de recherche sur lesquels s’appuie ce papier sont présentés par son auteur dans un livre (à paraître, fin 2000, aux Editions du Rocher) intitulé Créateurs de monde. Nos possibles, nos impossibles.
(2) Jean Piaget, Le possible et le nécessaire, PUF, tome 1 (1981), tome 2 (1983).

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