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Notre Monde Notre Monde (2013, 119') un film de Thomas Lacoste
Rassemblant plus de 35 intervenants, philosophes, sociologues, économistes, magistrats, médecins, universitaires et écrivains, Notre Monde propose un espace d’expression pour travailler, comme nous y enjoint Jean–Luc Nancy à « une pensée commune ». Plus encore qu’un libre espace de parole, Notre Monde s’appuie sur un ensemble foisonnant de propositions concrètes pour agir comme un rappel essentiel, individuel et collectif : « faites de la politique » et de préférence autrement.
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© Passant n°29 [juin 2000 - juillet 2000]
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Le roman noir, espace libre et enragé


Je suis bien aise qu'on donne la parole aux praticiens du roman noir.

A longueur d'année, les oracles dispensent toutes sortes de remarques éclairées sur ce genre, mais je déteste cette petite lueur dans le regard des critiques quand ils louangent nos livres avec un air pressé pour, l'instant d'après, les rhabiller d'un vêtement rapiécé. Tant de borgnitude les déshonore. Nous ne sommes pas les SDF intellectuels de l'établissement littéraire. Nous refusons ce statut.

C'est vrai, tout s'est amélioré depuis les quelques décennies où je me suis élancé mais jusqu'au début des années 70, la précarité de notre place dans la hiérarchie des valeurs nous vouait encore aux soutes de la galère. L'establishment éditorial faisait bien peu de cas « des auteurs policiers ». ça, mes bons ! Il y a eu bien des rentrées d'automne où sur les rayonnages des bibliothèques, on ne laissait pas un Gallimard blanc fréquenter une Série Noire, un Sartre ou un Camus côtoyer un Himes ou un Manchette. Vian faisait bien ce qu'il voulait. C'était surtout un excentrique. Mais ce Vernon Sullivan était parfois d'un malappris !

Aux gogues, donc, les polars ! A la chine ! Au deuxième choix ! Il a fallu bien du talent, bien de l'eau sous les ponts pour qu'après le communiste Ham-mett, l'alcoolique Chandler, l'inconnu Goodis, ce névrosé de Thompson et cet argotique Simonin, Marcel Duhamel hisse quelques Français au grand balcon et que le monde de l'édition jusqu'alors condescendant vis-à-vis d'un genre fondé de ces quelques phrases extraites des lettres de Chandler : « Quand un li-vre, n'importe quelle espèce de livre, atteint un certain degré de réussite artistique, c'est de la littérature. (...) Il faut tout faire pour que de temps en temps, un auteur de romans policiers soit traité comme un véritable écrivain, mais c'est très rare ».

J'ai pour ma part essayé toute ma vie de dire qu'il existait par-dessus tout des auteurs de romans, que mon plus cher désir était de réconcilier l'écriture avec la pratique d'un genre injustement désigné comme simpliste ou populaire, au point de trouver inimaginable qu'un honnête homme laissât fraterniser sur les rayonnages de sa bibliothèque des ouvrages arpenteurs de rues et d'équivoque avec la tranche bien mise de ses demi frères en cols blancs.

Il y a bien six mois, j'avais écrit en guise d'introduction au Roi des Ordures les quelques lignes qui vont suivre. Elles valent toujours pour ce que j'ai à répondre aujourd'hui à votre questionnement sur le roman noir.

J'avais écrit :

« Il était une fois Dashiell Hammett, Raymond Chandler, Horace McCoy, William Irish, Frank Gruber et des dizaines d'autres ; il était une fois le roman noir et ses auteurs de la Hard Boiled School, « l'Ecole des durs-à-cuire ». Ils commencèrent à publier leurs drôles d'histoires pleines de fureur et de comportements paroxystiques dans des magazines à jeter. Les plus célèbres parmi ces pulp magazines furent sans conteste Black Mask et Dime Detective.

A L'heure où notre planète s'emboucane, où les vieux démons cherchent à remonter à l'échelle, où les pauvres, les exclus – humiliés, catégoriés, fêlés jusqu'à l'ossaille – en sont réduits à chercher du pain, des brins, des restes sur la décharge des riches, j'ai éprouvé le besoin de renouer avec un espace libre et enragé où le seul code en vigueur est celui d'une mythologie tenace qui a enchanté ma jeunesse.

Je trouve assez que le roman noir, à l'envers de nos nombrils de Français bien nourris, continue à porter les germes d'une critique sociale comme il n'en existe à aucun étage de notre littérature en col blanc. »

Loin de renier ces quelques paragraphes, j'aimerais les commenter, j'allais dire les aggraver d'un peu de militantisme. Expliquer que mon retour à la pratique d'un genre que j'avais temporairement délaissé pour aller flairer d'autres pistes et essayer de me colleter aux exigences du style et de la langue n'est sans signification ou éclairage sur la conduite de ma propre existence. Il a à voir, bien entendu, avec mes colères, mon incurable besoin d'un monde plus juste et plus égalitaire, avec mes vaticinations de citoyen engagé – mais, plus que tout, il correspond à un acte raisonné, il prolonge une intention, une perspective ébauchée voilà quelques vingt cinq ans avec Billy-Ze-Kick, A Bulletins Rouges, Bloody-Mary, Groom et d'autres livres, de signifier que, tous métissages de la pensée confondus, le terrain exploré par le roman noir est non seulement celui d'une passion, de la violence, du sexe et de l'argent mais aussi celui d'une appropriation combative de la revendication des exclus, des paumés, des laissés pour compte de la société. Haut parleur documenté des faits divers de la vie populaire, la littérature noire boit aux mêmes sources que la soul music ; elle incline l'écrivain qui la pratique à une attitude ethnographique de guetteur et de regardeur de la condition humaine, elle réclame une simplicité fondamentale et veut qu'on ait recours à une technique d'écriture objective même si nous savons tous que le comportement, les paroles, les actes des personnages ne sont pas les seules clés pour approcher les êtres. Même si nous savons parfaitement, au fond de nous mêmes, que malheur à celui qui perd le beat – le rythme de l'âme – car pensées et émotions servent aussi à définir la véracité des personnages et à faire comprendre leurs outrances, leurs déchirures, leurs motivations.

Pour s'enfoncer d'avantage dans l'obscure boutique de notre planète, inutile sans doute de ressasser que la protohistoire de la littérature noire fait chorus avec le cri de révolte des opprimés de la société américaine – chômeurs, immigrés de fraîche date, ritals, polaks, rabouins, irlandais et négros des ghettos de Harlem. Bien sûr, une telle fricassée de gens de tous pays, leur mixité, leurs origines, leurs différences, ne pouvaient qu'aboutir à une société de durs à cuire. Toutes races confondues, les flics et les mauvais garçons, sont des tough guys qui se sont fabriqué une robuste santé. C'est ce que racontent les films et les romans noirs. Je ne crois à rien d'autre.

A force de bouffer de la vache enragée dans les rues, les kids de l'Amérique en devenir ont sécrété leurs antitoxines. Rien de plus normal en somme à ce que quelques livres après la Case de l'oncle Tom, Ed. Cercueil et le Fossoyeur prennent leur revanche sur l'adversité inhérente à leur condition d'hommes noirs avec un humour décapant, une bonne part de cynisme et de grands revolvers.

C'est la meilleure façon de s'ouvrir la route.

Mais, à l'exception des vainqueurs, force est d'évoquer la cohorte des losers. Les perdants sont légion dans les plis du roman noir. Ils ont les couleurs blêmes de la défaite et de l'échec ; longtemps, le blues de Goodis a empli nos gorges et les washboards, les spasm bands des mendiants de Storyville grattent encore nos mémoires. Longtemps le roman noir a chanté l'enlisement dans les bas quartiers de Brooklyn, les filoches à quelques dollars, les chantages et les rixes, les bleus de l'âme et les bas filés, les rendez-vous louches dans les hôtels miteux, les feutres râpés, et les râles des chanteuses de beuglants. Il a fallu attendre que Chandelle ou Bus Bézzéridès aillent transpirer leurs livres dans les greniers à scénaristes de Hollywood pour que des flics impécunieux, des détectives désinvoltes, des privés de quatre dime s'égarent, comme des personnes déplacées, jusqu'aux confins de Malibu, y dispensent l'impertinence de Marlowe dans les villas des nababs et fassent tinter aux oreilles des nantis les glaçons froids d'un jugement de classe.

La musique des abandonnés est dans notre jeu. La voix des écrivains de pulp est une trompette nègre. Elle s'adresse à des gens qui cherchent trois francs six sous pour refaire le monde. Elle n'est pas convenable. Elle cause, elle se réfugie dans d'innommables speakeasy.

Elle pue l'alcool et le cafard.

Regardez autour de vous : il est bien rare qu'un auteur de romans noirs un peu ivre (ils le sont tous peu ou prou) ne soit pas un fidèle écouteur de piano bar qui ne rentre qu'à l'aube. Il zigzague avec sa cuite sous le bras en guise de trompinette. Il dit des horreurs sur son passage. Et la gémellité entre le jazz et la Noire ne s'arrête pas à l'usage de la nuit, à l'errance, au cafard bleu, aux femmes fatales et aux alcools forts ; elle se confond – oscillant entre succès et disparition – avec des alternances de disgrâces et d'embellies – bouquins en double-croches où l'on tire sur les pianistes, mugissements de cornet ou drôles de voix tremblées qui racontent les villes – cris –, cris féroces, cris de doute et de révolte, chemins partagés d'une littérature dite mineure et d'une musique au chagrin contenu, sans cesse resurgissantes des naufrages, sans cesse redécouvertes par de nouveaux rebelles.

Le roman noir c'est l'apprentissage sur le tas. C'est la vie sous la couverture. Dans l'ombre et dans la marge. Une discipline qui sied aux autodidactes, aux libres penseurs, aux doux dingues de l'utopie, aux fascinés de l'anarchie, aux ennemis de l'ordre noir. C'est une littérature engagée qui prend parti sans jamais être didactique. Peut-être parce que ses pratiquants sont souvent guidés par des instincts plus que par des mots d'ordre intellectuel. Peut-être parce que ceux qui rêvent d'écrire des livres de passion et de meurtres sont des enfants qui sanglotent. Des chanteurs de l'heure bleue, des adorateurs d'une femme qui passe en bas résilles. Peut-être parce que, lorsqu'ils marchent sur l'asphalte mouillé, ils imaginent qu'un mari jaloux se cache dans les pans de la nuit. Peut-être parce que lorsqu'il abordent un pont de chemin de fer, ils distinguent l'assassin à contre jour de la fumée blanche. Peut-être parce que ce soir encore, comme 1930, ils entendent une voiture chromée qui dérape sur la corniche. Peut-être parce qu'ils se sentent seuls de leur espèce. Peut-être parce que le roman noir, c'est la forêt des relativités trompeuses. La pureté en négatif. Le versant du diable. Une immense friche pour ceux qui croient que la fatalité éclaire les hommes de son hallucinante vérité de l'instant.

Mais si la mythologie est là, qui sans cesse nous guide et à laquelle nous ne devons pas nous dérober, si Bogart est sous l'imper et si l'héroïne enfile les gants de Gilda, l'écrivain de roman noir qui travaille aujourd'hui ne doit pas pour autant oublier de marcher au pas de l'époque qu'il traverse.

Là-dessus, pas de faux-semblants ! D'excuses faciles, d'atermoiements, de dérobades ! L'époque est là. Nous sommes de son temps. De sa compagnie.

Elle nous pétrit. Elle nous compromet. Elle nous entraîne.

Ergo, j'imaginerais mal qu'en une période de crise comme la nôtre, il n'existe pas un espace d'irrévérence, de contestation et d'humour capables de témoigner de la symphonie-grabuge qu'on joue à nos oreilles assourdies par l'argent, à nos poumons asphyxiés d'hydrocarbures à nos amis injustement différenciés par leur peau, à notre jeunesse ghettoifiée dans ses cités. C'est tout justement le rôle contemporain du roman noir de continuer à rendre compte du marasme de la société et de répondre à la vacherie des lois par le biais enragé d'une littérature d'arbitrage et de contestation.

En une époque où les pamphlets n'existent plus guère, où les journaux d'opinion disparaissent, limés, rabotés, absorbés, annihilés par les trusts de presse, nous sommes distribués pour être irrévérencieux et contestataires. Nous sommes les enfants de Hammet. Avec lui, comme au jour de son procès inique, à la question du juge : – « Dois-je comprendre que vous vous êtes occupés de la caution des fugitifs », nous répliquerions aux lois Debré ce qu'a répliqué le thin man. Nous répliquerions : « Je refuse de répondre, étant donné que répondre pourrait tendre à prouver ma culpabilité. »

Coupables ! Coupables d'aider le fugitif ! Si nous ne le faisions pas, nous serions les complices de la lâcheté, du nationalisme aux fesses étroites, de la conspiration du silence.

Dès lors, vous voyez bien, s'il a le courage de se dégager de tout opportunisme littéraire, l'écrivain de roman noir est légitimement fait pour contrebattre les faux-nez de la respectabilité. Il s'enfoncera le blaire dans l'amère réalité de la rue et dépeindra sa proximité du monde sensible, celui de la réalité, celui de la saumure où nous sommes. Il admettra que l'artiste est fait pour employer les armes du moment où il est. Qu'on ne convainc qu'avec ses poings. Que la langue n'est forte que si elle est contemporaine.

Rien de nouveau sous le soleil : la peinture impressionniste convenait à l'insouciance d'une classe bourgeoise qui envisageait la naissance du siècle avec sérénité. A l'inverse, le peintre Groscz dessinait l'expressionnisme grimacier de l'Allemagne gangrenée par le fascisme en décrivant les gestes du désespoir.

Il y a eu de toute éternité des artistes élégants et de plus compromis. Là-dessus, on peut dévisager le temps. En l'occurrence, il me donnera raison.

Proust mordra toujours dans sa madeleine et la refilera jusqu'à la nuit des temps aux écrivains bourgeois. Souffles, émois, brisures de cordons ombilicaux – Qu'y puis-je ? – Je ne suis pas de cette fibre. Mon grand-père piochait le charbon sur le carreau des fosses de Lens et de Liévin. Il était socialiste en 1905. Dans ses pas, souvent mon esprit m'entraîne du côté des rebutés. A mes yeux, toujours, Zola descendra dans la mine et à jamais les eaux-fortes de Germinal fraterniseront avec celles des Misérables. Ainsi va le train de l'Histoire : c'est devant Hugo accompagnant son fils au Père Lachaise que le peuple insurrectionnel de la Commune se découvre. Vallès ou monsieur Thiers, il faut opter. Toujours, la balance a deux fléaux, toujours, il a fallu choisir entre le rire des canotiers ou les convulsions d'Alexander Plats. Toujours on pourra parler des grilles du métro au travers des volutes nouille de Majorelle ou évoquer avec Daeninckx la foule des manifestants écrasés aux bouches de la station Charonne.

On a les artiste de l'Histoire qu'on traverse. Chacun son ton. Chacun son camp. Chacun son dû.

J'ai pour ma part tranché depuis longtemps.

Ce texte, que nous publions dans le cadre du festival Noir-Ouest, a fait l’objet d’une précédente édition en octobre 1997 dans ces colonnes.

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