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Notre Monde Notre Monde (2013, 119') un film de Thomas Lacoste
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© Passant n°30 [août 2000 - septembre 2000]
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L’amour au plus que parfait ?




Le Passant Ordinaire : Que pensez-vous du lien ordinaire existant entre amour et sexualité ?

Philippe Brenot* : Amour et sexualité sont deux termes parfois réunis, souvent dissociés, en fonction des désirs ou des réalités. Les sociétés occidentales vivent aujourd’hui sur le mythe, plutôt que le modèle, de la conjonction de l’affectivité, de la sexualité, et même de la réussite sociale. Depuis l’idéal amoureux du Moyen Age qui veut rapprocher le sexe et l’amour, cette quête s’est trouvée en face de réalités (XVIe, XVIIe siècles), d’utopies libertines (XVIIIe siècle), de la rigueur morale (XIXe siècle) ou encore de l’illusion libertaire du XXe siècle pour prendre conscience de la difficulté de l’épanouissement du couple. Pourquoi celui-ci se réaliserait-il sur tous les domaines du possible, et non sur les domaines possibles de la rencontre à deux qui, pour certains, se fera seulement au plan physique, pour d’autres au plan intellectuel, d’autres au plan de la réussite sociale, de l’image de soi… La poursuite de la quête de l’idéal amoureux mène souvent à des désillusions. Il est vrai que les deux termes d’amour et de sexualité sont souvent confondus ou synonymes, c’est le pourquoi de cette confusion. Mais il est des amours sans sexualité et des sexualités sans amour.



P.O. Le domaine des sexothérapies montre une grande diversité dans les mesures d’aide apportée aux couples en difficulté. Y a-t-il donc tant d’insatisfaits, de douloureux, de souffrants sur le plan de la sexualité ?

P. B. Ce que nous appelons « difficultés sexuelles » n’est que l’état d’un couple à un moment donné, et il est naturel que la réalisation intime ne soit pas toujours possible en fonction des désirs de l’un, de l’autre et donc de leur conjonction dans le couple. L’acceptation des variations, des fluctuations de l’état amoureux, du degré d’intimité du couple conditionne le degré de satisfaction. Certains couples, ou certaines époques, sont très largement tolérants et conscients des variations de l’état du couple. Notre époque totalitaire en matière de réalisation amoureuse n’accepte pas la moindre faille à ce système. Et sur le modèle des feuilletons américains où la première difficulté entraîne la séparation, les couples se séparent lorsqu’ils ne connaissent pas la plénitude totale et permanente.

Dans cette mesure, la misère sexuelle est le lot des sociétés contemporaines avec un vécu d’insatisfaction souvent méconnu, négligé ou inconscient, qui a une profonde incidence sur d’autres systèmes somatiques et participe à la constitution de tableaux psychosomatiques ou organiques plus importants. C’est ainsi qu’une grande part des affections cardiovasculaires, métaboliques, endocriniennes, sont certainement en relation avec des frustrations sexuelles au sens large du terme, c’est-à-dire frustration et insatisfaction affectives et sexuelles. La libération des mœurs a permis de mieux accepter les comportements et les pratiques sexuelles, mais dans le même temps d’augmenter la frustration des nombreux couples qui ne vivent pas cette plénitude prônée par les media (notamment féminins) qui la leur mettent quotidiennement devant les yeux.



P.O. Le sexologue ne pratique pas une science exacte. Il faut, j’imagine, qu’il use d’une infinie prudence d’autant qu’il touche à l’intime, à la structure profonde d’un être. Qu’en pensez-vous ?

P. B. Il est important de préciser que le mot sexologue ne peut être un substantif dans la mesure où il ne confère aucune légitimité thérapeutique. Sexologue ne peut être qu’adjectif d’un terme porteur de compétence thérapeutique comme médecin, psychiatre, psychologue, psychanalyste ou encore gynécologue ou andrologue, selon la formation de chacun. Le qualificatif sexologue permet ainsi d’ajouter à la compétence thérapeutique la connaissance d’un domaine qui, du fait des tabous et des inhibitions des sociétés occidentales, n’est enseigné dans aucune université mais nécessite une formation particulière pour accéder à la complexité de la sexualité humaine. Il est surprenant de savoir qu’il n’y a pas une heure d’enseignement sur la sexualité au cours des études médicales, ni au cours des études de psychologie, ni au cours des études de psychiatrie… et qu’un médecin psychanalyste, psychologue, psychiatre n’a pas plus que quiconque de compétence pour aborder la sexualité. La prudence et la modestie doivent alors être grandes pour comprendre les ressorts tant biologiques, psychologiques, socio-anthropologiques de l’intimité, de la personnalité, de l’union à deux.



P.O. Les troubles sexuels dépassent largement le seul problème « mécanique ». On « se » soigne mais on ne guérit pas de soi. Que répondez-vous en matière de sexologie ?

P. B. On ne guérit évidemment jamais de soi, c’est-à-dire que, quelle que soit la thérapie, on conserve sa personnalité. Les troubles sexuels dépassent le seul problème mécanique, mais le dépassement des difficultés psychologiques n’est cependant pas suffisant pour dépasser les difficultés organiques ou « mécaniques » car il existe une profonde intrication entre biologie et psychologie et surtout une dimension d’apprentissage et de désapprentissage de la sexualité, c’est-à-dire que le psychologique ne suffit pas, ni l’organique, que les troubles psychologiques deviennent organiques du seul fait de leur pérénnité, et que les thérapies devront alors toujours allier psychologie, biologie et réapprentissage.

Consulter un sexologue n’est pas un aveu d’impuissance, mais une prise de conscience que l’individu ou le couple ne peuvent pas facilement dépasser seuls une difficulté sexuelle. Essentiellement en raison de la complexité du symptôme sexuel qui mêle l’organique initial à de la psychologie, ou la psychologie initiale à de l’organique, dans la mesure aussi où tout symptôme sexuel est un symptôme relationnel qui implique le couple. Les compétences et l’habileté du thérapeute permettront alors d’engager une stratégie qui peut permettre le dépassement du symptôme, le retour à un nouvel équilibre à deux qui permet souvent que ne s’exprime plus une difficulté individuelle qui trouvait dans le symptôme sexuel un bénéfice pour son économie. Le symptôme sexuel ne répond pas toujours au modèle des thérapies individuelles.



P.O. Quel est le lien qui relie le psychiatre sexologue à l’homme de lettres que vous êtes aussi ?

P. B. La sexologie est pour moi une psychosomatique, c’est-à-dire une grille de lecture de l’humain à travers l’une des dimensions les plus importantes de sa vie relationnelle et affective. La sexologie est pour moi une anthropologie, c’est-à-dire encore une fois l’une des lectures de l’humain au plus intime de l’être, de ses pulsions, de son étantité. Elle est pour l’humaniste un mode d’accès à la nature profonde de l’être humain, c’est en cela qu’elle rejoint la démarche de l’écrivain, de l’homme de lettres, qui, au plus profond de l’être, recherche la nature de l’humain. les mots sont régis par la pulsion de vie et la pulsion de mort qui en sont la syntaxe. C’est certainement à l’articulation de la vie et du langage que se situent nos interrogations les plus fécondes.



Propos recueillis par Brigitte Giraud

* Philippe Brenot est psychiatre, anthropologue directeur d’enseignement en sexologie à l’Université de Bordeaux II, auteur et éditeur à L’Esprit du Temps.

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