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Sortie du DVD de Notre Monde

Notre Monde Notre Monde (2013, 119') un film de Thomas Lacoste
Rassemblant plus de 35 intervenants, philosophes, sociologues, économistes, magistrats, médecins, universitaires et écrivains, Notre Monde propose un espace d’expression pour travailler, comme nous y enjoint Jean–Luc Nancy à « une pensée commune ». Plus encore qu’un libre espace de parole, Notre Monde s’appuie sur un ensemble foisonnant de propositions concrètes pour agir comme un rappel essentiel, individuel et collectif : « faites de la politique » et de préférence autrement.
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© Passant n°30 [août 2000 - septembre 2000]
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Cassettes X


Il n’est plus possible d’ignorer la présence des images pornographiques. Panonceaux du marchand de journaux, affichettes « sauvages » placés partout dans la ville, émissions de télévision où l’on débat du phénomène, présences sur les plateaux ou dans les studios de radio de hardeurs ou de hardeuses… de multiples façons on nous parle de ce qui s’est constitué comme genre à part entière et qui participe de nos modes de vie.

La pornographie n’est plus réservée à des circuits clandestins et les stratégies de secret ne sont pas nécessaires pour se procurer un film dont la clientèle n’est pas constituée tout exclusivement de gens pervers. Des revues féminines peuvent recommander la cassette X pour réveiller une sexualité conjugale qui serait gagnée par la monotonie. Les femmes ne se tiennent pas à l’écart d’un spectacle dont on sait qu’il est fait « par » et « pour » des hommes. La sexualité « visuelle » que diffuse le porno n’est pas compensatoire : elle est additionnelle. Elle s’ajoute à la sexualité relationnelle. Résumons : il n’y a plus à chercher l’image X, c’est elle qui nous trouve jusque dans nos parcours les plus quotidiens ; et cette image est devenue un point privilégié d’observation du social.

Celui qui s’oppose au porno peut être un moraliste réactionnaire. Mais le « pro-porno » peut, en reprenant des thèses non pas libertaires, mais libérales, être le nouveau moraliste du sexe bien géré, sain et hygiénique. Le porno présente tout à la fois une face subversive et un aspect conformiste. En fait être contre ou pour le porno n’a guère plus de sens que d’être pour ou contre les mouches ou les arbres. On peut longtemps tourner en rond en débattant de la libération ou de l’aliénation dont l’image X serait porteuse. Et la difficulté est de savoir quoi dire et quoi faire d’une imagerie fluide où se combinent en proportions variables le plaisir et l’abrutissement mortifère.

La pornographie ne doit pas être évaluée sous le seul angle de la sexualité. Elle est typique d’une imagerie diffuse dans la société d’aujourd’hui, caractérisée par la nullité des récits (ou leur quasi annulation), une ambiance où mêle de l’intérêt et de l’ennui. Une imagerie qui ne renvoie pas à ce monde, mais qui fonctionne comme « monde-image », quasi indifférent à nos attitudes et nourrissant notre propre indifférence. Si l’on tolère mieux aujourd’hui que dans les années 1970 ou 1980 la pornographie, ce n’est pas seulement parce qu’on a « évolué », parce que le « tabou du sexe » serait tombé. Mais parce que le rapport à l’image médiatique comprend l’imagerie pornographique. Ou, pour le dire autrement, parce que l’œil qu’on nous fabrique s’est habitué à voir un type d’images (sit-coms nuls, clip creux, pubs dérisoires, journaux télévisés mettant tout à plat en parodiant l’information), dont l’image X fait partie. Les consommateurs de X le disent bien : on peut se lever, faire un tour dans l’appartement et revenir de temps en temps pour voir « où ils en sont », on peut accélérer l’image, voir la cassette dans les deux sens. Cela n’a aucune importance. La nullité des films permet ce confort. Le X est le premier genre filmographique qui fasse de la nullité l’un de ses ingrédients majeurs. Et qui réussisse à faire de la nullité non pas un défaut mais l’un des éléments qui entre dans le rapport qualitatif qu’on entretient avec lui.

Dans les années 1970, des réalisateurs pouvaient dire qu’ils contestaient les valeurs de la société bourgeoise. Il s’agissait de libération, de retour du corps ou au corps, comme si celui-ci devait être le lieu d’un changement de vie, le moyen d’une mutation radicale des sociétés. Par le sexuel, il s’agissait d’obliger à d’autres rapports entre les hommes. En lieu et place des conventions qui bridaient l’expression des sentiments, il fallait que le corps se montre, qu’il parle, qu’il dise le désir inviscéré au plus profond de chacun d’une autre vie et d’un monde autre. Si la contestation politique ne pouvait suffire, il fallait radicaliser les refus et les exigences. Gigantesque mouvement où se mêlent (mais on ne saurait tout confondre bien sûr) : les mouvements des femmes, les rebirths adaptés au monde de l’entreprise, les mysticismes néo-libéraux, le plaisir du corps nu et sa retraduction dans la logique toute publicitaire de « la fraîcheur de vivre »…

Avec le passage à la vidéo dans les années 1980 - le porno aura largement contribué au lancement du magnétoscope - on entre dans une phase d’industrialisation. Les films sont de plus en plus normés, stéréotypés, réalisés comme des produits standards. Hyper éclairage du vingt heures, super démonstration du « piston », éjaculation sportive (surtout dans les trous de nez de l’actrice dont le professionnalisme et la disponibilité laissent entendre que le « plus vieux métier du monde » (soi-disant) a fort à faire avec « la nature » de la femme. La pornographie correspond massivement à la logique d’une société néo-libérale. Elle participe d’une déshumanisation du rapport entretenu avec la sexualité. Elle met en scène une industrialisation du corps. Le sexuel y relève du machinique, du robotique, de la performance.

Les hardeurs et les hardeuses ne sont pas des gens qui « font l’amour ». Ils savent faire du faire l’amour, ce qui n’a rien à voir* (et ce en quoi il s’agit bien d’un métier, contrairement à l’idée selon laquelle ces acteurs ne feraient rien d’autre que ce que chacun sait faire). Faire l’amour, c’est sans doute une « technique du corps », au sens où Marcel Mauss en avait forgé l’expression. Et l’on peut admettre qu’à force de forger l’on devient meilleur forgeron. Mais ici le sexe devient ici un processus, une technicité. Le sexe n’est plus un événement humain. La capacité technologique de l’acteur machine se perfectionne. Ainsi assiste-t-on dans les années 1990 à la perpétuelle surenchère de l’outrance pornographique : le sexuel s’y trouve tellement parodié qu’on se situe peut-être au-delà du sexuel. D’où la fascination qui s’éprouve devant ses images. L’excitation n’est pas la seule émotion provoquée. D’où aussi peut-être le caractère fortement ambigu de ces images : qui à la fois sont sexuelles et nous « délivrent » du sexuel, en « l’exprimant », en le situant sur écran. A l’émotion de l’excitation de la sexualité relationnelle, se substitue la sensation hallucinatoire d’un sexe visualisé.

En ce sens, le porno participe aussi du pseudo retour au corps qui caractérise notre société. On passe du corps avec ce que cela comprend d’humanité, de vulnérabilité, de secret et d’inquiétude à la « forme corporelle » avec ce que cela comporte de précision, d’exactitude, de compétence et de maîtrise. N’est-ce pas l’industrie du sexe qui pilote l’idéologie du sexe à voir et à savoir ? Est-ce Lene Boerglum, présidente des productions Pussy Power (secteur de Zentropa, société de production de Lars von Trier), qui va contribuer depuis l’intérieur du monde du X, a en modifier la donne ? Faut-il du porno « pour femmes » ? Et en quoi diffèrerait-il vraiment de ce qui s’est constitué comme bastion ? Autant de questions qui montrent, ici comme ailleurs, l’enjeu d’une mise en débat des images qui circulent devant nos yeux, et dont la « perfection » consisterait notamment à nous faire taire.

Voir Patrick Baudry La Pornographie et ses images, Paris, Armand Colin, 1997

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