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Sortie du DVD de Notre Monde

Notre Monde Notre Monde (2013, 119') un film de Thomas Lacoste
Rassemblant plus de 35 intervenants, philosophes, sociologues, économistes, magistrats, médecins, universitaires et écrivains, Notre Monde propose un espace d’expression pour travailler, comme nous y enjoint Jean–Luc Nancy à « une pensée commune ». Plus encore qu’un libre espace de parole, Notre Monde s’appuie sur un ensemble foisonnant de propositions concrètes pour agir comme un rappel essentiel, individuel et collectif : « faites de la politique » et de préférence autrement.
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© Passant n°30 [août 2000 - septembre 2000]
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L’Amour




Les philosophes parlent beaucoup d'amour. On peut leur reprocher de préférer les mots à la chose. C'est à voir. Si ce qui distingue l'homme de l'animal c'est que l'un peut pâtir de ce qui chez l'autre n'est qu'instinct, il faut, peut-être, écouter ce qui relève de l'érotique philosophique.

On laissera de côté les grincheux, les grognons (on en trouve chez les philosophes comme dans n'importe quelle autre profession) qui condamnent l'amour, faute de l'avoir connu, par quelque maladie du corps ou de l'âme.

Et l'on retiendra le Socrate du Banquet qui voit dans l'amour des beaux corps le prélude nécessaire à l'amour des belles âmes, ce dernier n'étant qu'une étape vers l'amour du Beau en soi. Aristote est moins drôle qui n'envisage l'amour que comme il faut, quand il faut, avec la personne et dans la position qui conviennent pour la propagation de l'espèce.

Chez Saint-Augustin, le amabam amare (j'aimais aimer) sonne un peu comme la nostalgie d'une folle jeunesse. La confidence de Descartes sur son amour de gamin pour une fillette « un peu louche » qui détermine son penchant pour les bigleuses est plutôt sympa.

Mais c'est dans l'Ethique de Spinoza que l'on trouve la définition la plus simple et la plus lumineuse de l'amour : « l'amour est une joie qu'accompagne l'idée d'une cause extérieure ». Ce qui laisse ouvert, on le conçoit, un large champ de possibles pour cet être de désir qu'est l'homme (« machine désirante » auraient dit Deleuze et Guattari), même si la plus haute forme de l'amour est « l'amour intellectuel de Dieu » qui est la connaissance adéquate de l'essence des choses particulières.

Deux remarques pour finir. Le discours des philosophes sur l'amour est un discours de mec (ce que Derrida appelle le phallogocentrisme), il est dans l'ensemble parfaitement misogyne. La première femme philosophe dont l'histoire a gardé le souvenir, Hipparchia, se comportait comme une chienne sur les places publiques avec Cratès, son cynique d'amant. Difficile de ne pas trouver l'anecdote significative.

Si l'on veut sortir, par le haut, de ce débat, de ce corps à corps, sans doute faut-il distinguer entre Eros, qui y demeure pris, et Agapè qui est charité, amour du prochain (cf. Pascal : « le cœur a son ordre... On ne prouve pas qu'on doit être aimé, en exposant d'ordre les causes de l'amour... ». Cf. Jean-Luc Marion : « l'amour se dispense de toutes les logiques du monde parce qu'il recèle et déploie lui-même "...une raison merveilleuse et imprévue... (Rimbaud)". L'amour suit une raison, mais la sienne (...) paradoxale et invisible à ceux qui n'aiment pas. La penser et la dire, cela semble encore impossible. »

Allez, je vous aime bien quand même.


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