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Sortie du DVD de Notre Monde

Notre Monde Notre Monde (2013, 119') un film de Thomas Lacoste
Rassemblant plus de 35 intervenants, philosophes, sociologues, économistes, magistrats, médecins, universitaires et écrivains, Notre Monde propose un espace d’expression pour travailler, comme nous y enjoint Jean–Luc Nancy à « une pensée commune ». Plus encore qu’un libre espace de parole, Notre Monde s’appuie sur un ensemble foisonnant de propositions concrètes pour agir comme un rappel essentiel, individuel et collectif : « faites de la politique » et de préférence autrement.
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© Passant n°30 [août 2000 - septembre 2000]
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Cruising with J




D’un geste souple de l’avant-bras, Jawad décolle la voiture du trottoir. Le pare-choc avant gauche passe à quelques centimètres de l’homologue arrière droit de la tire garée devant. Onde de plaisir, Jawad sourit. Aujourd’hui, il conduit une Sierra 2 litres 16 soupapes qu’il a volée cette nuit sur la rive droite. Parfaitement entretenue, cela se voit au premier coup d’œil. Le moteur a ce son un peu rauque des 4 cylindres gonflés. Jawad préfère les 6 cylindres mais il n’en a pas trouvé. Tranquillement, il enquille la rue Pierre Curie et se retrouve sur le boulevard Jean-Jacques Bosc. Il lance un peu la voiture, enregistre une vibration anormale au volant, pression des pneus à revoir, et monte les vitesses sans presque accélérer. En cinquième il roule maintenant à 50 km/h, 1500 tours/minute. Cruising.

6 heures du matin. Dimanche de juin. Seul sur le boulevard à part les vendeurs de Sud-Ouest. Il plonge vers la garonne. Traversant le feu de la cité Yves Farges, il se règle pour passer le suivant au vert. 1300 tours/minute. Si le moteur est bon, il doit pouvoir descendre à 1100 en 5e sans s’étouffer. Tout est dans le dosage du pied droit. Jawad essaye de se faire une projection mentale de l’injecteur. Il a lu vaguement un truc sur le Zen. Alors il pense qu’il n’y a plus d’hémisphère gauche, de pied droit, de pédale d’accélérateur, d’injecteur mais une seule entité en harmonie parfaite avec le monde. Cruising.

Un coup d’œil à gauche. Il s’engage sur le rond-point sans freiner, en glissade. Un tour, puis deux. La petite pute albanaise au garde à vous près de son camping-car lui fait un signe discret. Jawad sourit et prend la direction des quais de Bordeaux. La Garonne est encore haute des dernières pluies mais un soleil de printemps allume ses reflets. Dans le rétro, une 520i noire se rapproche vitesse V et lui fait des appels de phare. Connard. Jawad se range sur la droite et le V6 allemand passe comme un V2, un beauf-lunettes Vuarnet au volant. Un peu plus loin, le feu du conservatoire est rouge et la Béhème pile. Jawad la rejoint silencieusement et lorsque le feu passe au vert, sur un filet de gaz dépasse sur la droite le bijou de Bavière. L’autre laisse alors la moitié des ses pneus arrière dans un démarrage dragster et disparaît au loin, devant, du côté de la place de la bourse. Jawad jette un coup d’œil sur les quais. Il se souvient vaguement d’avoir vu des grues et des hangars il y a longtemps. Et même des cargos. Maintenant, il n’y a plus rien. L’été, les navires de croisières suédois accostent et libèrent en ville leur cargaison de viande blanche et passablement avariée. Les shorts et les casquettes claires font des taches incongrues sur les murs sombres de la vieille ville.

Pas un chat dans les rues. Pourtant la lumière est si belle. Jawad est du matin. Un jour (enfin c’était plutôt une nuit) Mathilde lui avait lu le passage d’un livre. Il y était question de « l’aurore aux doigts de rose ». Et Jawad retrouva la tranquille beauté des petits matins de son enfance sur la montagne beyroutine. Avec la mer dans la brume du foën au devant et toute l’Asie poussant son mystère derrière les montagnes, le grand Orient traversant, en conquérant, la plaine de la Bekaa. Mathilde lui dit alors qu’elle voulait bien être son aurore et posa ses lèvres sur les siennes. Puis il sentit la caresse de ses seins lorsqu’elle se posa sur lui, très doucement. Ils s’endormirent ainsi. Cruising.

Il a garé la Ford près de l’eau. Assis sur le capot avant, il fume une cigarette face vers le fleuve. Il ne regarde rien de particulier. Il rêve. Quand il est comme ça, Mathilde a parfois envie de le gifler. Une fois, elle a essayé. D’un geste vif, il a intercepté son poignet à le tordre.

Il regarde sa montre. C’est l’heure. Quai des Chartrons, cours du Médoc, place Ravezies. Au feu le petit gitan tient fièrement un petit balai à laver les glaces. Jawad baisse la vitre et lui file dix francs. Déjà debout, le confrère, à 6h et demi du matin. Allées de Boutaut et la deuxième à droite. Une drôle d’impasse qui tombe sur la chapelle Saint-Joseph. Juste derrière se tient le garage à José.

Il frappe à la petite fenêtre et José ouvre.

- Toujours à l’heure, J.

- Salut, José.

- T’as une Sierra ce coup-ci ? Pas mal. Elle part pour la Pologne cette nuit. Tu peux attendre demain pour le fric ?

- Non.

- Ah, merde ! Les jeunes, vous êtes toujours pressés. T’as rendez-vous avec ta belle ?

- C’est ma vie, José.

- Bon, je comprends. J’ai tiré ma crampe moi aussi. Écoute, je peux te filer 5000 tout de suite. Le reste demain sans faute. Je t’ai jamais blousé.

- D’accord. T’as du café ?

- Sûr. Du costaud. C’est un vrai 2 litres ?

- Ouais, et bien réglé. Mais vérifie les pneus.

- Oh, tu sais, pour la Pologne, on s’en fout un peu.

- Quand même.

- T’es un esthète, J...



Dix heures du matin à la gare routière de la place Ravesies. Klaxon. C’est Mathilde dans une Clio bleu pétrole métallisé. Elle vient se ranger près de lui. Elle descend à la volée et se jette dans ses bras. C’est Mathilde. Une petit tornade brune, cheveux à la garçonne, Tee-shirt moulant tendu sur une poitrine abondante, jean de confection mettant en valeur ses hanches pleines. Des yeux en amande noirs comme la suie. Elle l’embrasse et une forte bouffée d’un parfum masculin assez classieux les enveloppe. Elle a dû se baigner dedans...

Un peu plus tard, sur la route du Cap-Ferret. Mathilde conduit sportif, s’énerve aux feux, insulte les papis-mamis qui traînent sur l’asphalte, attendant l’AVC qui les balancera dans le fossé. De temps en temps elle pose son regard sur Jawad qui ne dit rien. Elle sourit. Elle vit. Elle est heureuse. Alors elle roule trop vite. Son Jawad, c’est sa vie, sa pulsation, son transfert. Un jour, elle ira au Liban avec lui. Elle rêve de se baigner à Byblos, tout au bout de la Méditerranée, tout au début de notre monde. Elle veut les mezzes, les feuilles de vigne, le taboulé et la grenadine. Et par dessus tout, elle veut faire l’amour avec Jawad. N’im-porte où. Quand il voudra. Un an qu’ils se connaissent. Un an. Une fête de la musique. Un regard. Un geste. Un mot. Elle ne sait pas très bien de quoi il vit. Elle ne connaît pas sa famille. Il lui donne des rendez-vous. Ils parlent. Parfois ils passent la nuit ensemble. Ils se caressent. Mais jamais ils ne font l’amour. Oh, c’est pas d’elle que ça vient. Au début, elle pensait que c’était à cause des races. Peut-être qu’il avait honte. Elle se trouvait moche dès qu’elle croisait une de ces orientales fardées comme des actrices et rondes comme un système solaire. Et puis non, il s’agit d’autre chose. Alors elle attend.

Ils sont assis sur le sable. Les déchets venus d’Espagne forment un liseré près des vagues. Il s’est mis torse nu et elle aussi. Elle le regarde. Il respire doucement. Ses deux bras comme des ponts et des gouttes de sueur qui coulent sur sa poitrine. Il est très beau et elle pense il est très beau. Alors elle se cambre un peu et ses seins magnifiques sont deux soleils dorés. Le vent d’ouest les rafraîchit et quelques mouettes pleurent.

Il pense à son village. Israël est partie. Le 23 mai. Il va revenir. Il se tourne vers Mathilde. Une mèche lui cache l’œil droit. On dirait un petit clown. Il lui sourit. Elle se jette sur lui, il bascule en arrière en étouffant un peu. Ils respirent fort et la mer leur renvoie son souffle. Il a posé la main droite sur ses hanches. Elle ronronne et lui lèche le cou, puis le mordille. De sa main gauche il caresse une épaule, il compte les grains de sable qui roulent sur son dos. Le ciel est là qui les cloue à jamais.

Maintenant ils mangent chez Sergio. Fruits de mer, beurre salé, bordeaux rosé. Sergio leur donne toujours la petite table à l’écart. Pas trop loin des cuisines afin qu’il puisse les surveiller. Que rien ne manque. Que tout arrive comme il faut. Sergio est napolitain alors forcément, il les aime. Mathilde boit beaucoup. C’est Jawad qui conduira. Il lui raconte comment il allait à l’école sous les bombes et son visage se ferme. Elle se lève, vient poser sa joue sur ses cheveux fait glisser ses mains le long de son torse et chantonne une comptine enfantine. Il lui répond qu’il l’a appris à Beyrouth, à l’institut français et ils éclatent de rire. Sergio arrive avec une autre bouteille frappée dans un joli pot en grès sculpté de feuilles de vigne. C’est décidé, ils ne mourront jamais.

La fenêtre est ouverte et le ronron de la rocade ouest les berce. Ils ont éteint toutes les lumières. Dans la chambre de Mathilde, ils sont nus. Elle a un bel appartement, Mathilde. Des murs tout blancs, des plantes vertes un peu partout, des affiches de corridas et un grand poster représentant le port de Marseille au début du siècle sur le mur, juste en face du lit.

- Tu sais, je me lève tôt demain. Il faut que je fasse les comptes avant d’ouvrir la boutique. Je te laisserai de quoi déjeuner. J’ai acheté des petits fromages grecs. C’est pour toi. Et puis j’ai trouvé du café Najjar rue des Menuts. Je t’aime.

Une larme idiote qu’elle laisse couler sur l’oreiller.

- Jawad ?

- Humm...

- Jawad. Pourquoi tu ne veux pas faire l’amour ?

- Pas encore, Mathilde.

- C’est parce que tu ne peux pas ? Je comprendrais mais faut que tu le dises.

- Déconne pas avec ça. Regarde.

Elle tourne un peu la tête. Le sexe est là comme un poignard. Brun et solide. Les veines gonflées, nervures palpitantes, la tête douce à la recherche du vide. Sa respiration s’accélère et, de la main gauche, elle caresse doucement l’embase du monument. Son index se pose sur le méat qu’il frôle. Elle a posé la tête contre une épaule et continue le lent mouvement de va et vient.

- S’il te plaît, Mathilde, arrête. S’il te plaît.

- Mais pourquoi ? Tu ne m’aimes pas, Jawad ?

- Ne dis pas de bêtise, Habibti. Mais je suis fatigué.

- Ben dis donc. Tu es peut-être fatigué, mais lui ne l’est pas, en tout cas... Tu n’as pas le SIDA au moins ? On n’en a jamais parlé. Je ne sais pas pourquoi.

- Non, rassure-toi. Il n’y a pas d’autre femme que toi.

- Ça m’étonne un peu. Canon comme tu es.

- Crois-moi.

- Je te crois, Jawad. Bientôt alors.

- Bientôt.

Un sirène d’ambulance sur la rocade. Retour de plage. Carambolage. Deux morts (des enfants) et un blessé grave (une maman). Quelques pompiers fatigués et un médecin du SAMU désabusé.



Une autre nuit, deux semaines plus tard. Il n’a pas revu Mathilde, ne lui a pas redonné de rendez-vous. Il ne sait pas vraiment pourquoi. A l’instant présent, il est occupé à autre chose. Au volant d’une Mercedes 300 SE, il tente de semer la voiture de la BAC qui l’a pris en chasse. Trois plombes du mat’. Ils dorment pas les flics quand il s’agit de chasser l’Arabe. Tout avait commencé cool quai de Paludate, là où les petits cons viennent se saouler le vendredi soir. La Mercedes l’attendait dans une impasse, son conducteur vomissant contre un mur, clé sur le contact, moteur allumé. Le gros con des gros cons. Pas de bol, le mec devait avoir son portable greffé sur lui. Deux minutes après, une des bagnoles de patrouille toujours en planque dans le quartier (brigade de surveillance des dérives des petits-bourgeois), lui collait au train. Et le mec au volant avait dû suivre des cours à Montlhéry.

Va falloir l’abandonner. Dommage. Branché sur une filière turque, cela faisait plusieurs fois qu’il envoyait des allemandes au Moyen-Orient. Il est à Bègles, la sirène à ses trousses. Rue Anatole France, rue Pierre Curie, paf à droite, rue Amédée Saint-Germain. Droite l’échoppe en travaux au fond du terrain vague. Il s’éjecte de la Mercedes quand la bagnole des flics déboule. Au pas de charge entre dans l’échoppe, ressort par le jardin derrière et la petite porte qui donne sur un tunnel qui passe sous la voie ferrée. Il a trouvé ce chemin par hasard il y a quelques mois et s’est dit que ça pourrait servir un jour. Dans le tunnel désaffecté, il a planqué une vieille bicyclette. Elle est toujours là...

Maintenant, il pédale en souplesse de l’autre côté de la voie ferrée que les policiers sont encore en train de fouiller la baraque, le 357 magnum au poing. Le temps qu’ils fassent le tour par le pont, il sera loin.

Soudain, ça y est. L’envie de Mathilde. Il essaie de se calmer. Arrivé à Talence, il s’arrête près de la fac et grille une cigarette. Sérieux, tu vas pas débarquer à cette heure là. Et puis, elle n’est peut-être pas là. Il transpire et frissonne en même temps. Il reprend son vélo. Va tranquille. Cruising, Jawad. Cruising.

Devant la résidence. La clio est là. Il se redonne le temps d’une autre cigarette, se demande s’il ne va pas faire demi-tour. Mathilde. C’est maintenant. Il sonne. Une fois. Deux fois. Trois fois. Puis il a gardé son doigt sur le bouton.

Dans l’interphone une voix gueule. Une voix masculine. Jawad profère une insulte en libanais, lance son pied contre la vitre, son poing contre le haut parleur. Puis reprend son vieux clou et s’enfonce dans la nuit.



C’est alors qu’arrive le V12. Jeudi soir. Pas de nouvelles de Mathilde. Fini Mathilde. Appel portable. C’est Georges, son frère. Il travaille dans un restau chicos de la banlieue. Chef de rang. Domestique de classe.

- Jawad ? J’ai ta caisse.

- Pardon ?

- Un couple de vieux. Viennent de temps en temps. Publicitaires. Des merdes. Jaguar XJ au parking et la clé dans le burberry au vestiaire. Ça t’intéresse ?

- Agite.

- Ils en sont aux mezzes froids. T’as le temps. Frappe aux cuisines.

Jawad a bouclé sa valise. Taxi jusqu'à une rue parallèle au restau. A la porte des cuisines, Georges l’attend, l’embrasse, lui donne les clés.

- Alors, comme ça, tu t’en vas ?

- Je m’en vais.

- Je peux savoir où ? C’est pour notre sœur.

- Au village. La tombe de nos parents y est. Embrasse Samia. J’écrirai.

- Sois prudent.

La Jaguar est magnifique. Il met sa valise dans le coffre immense. Se love dans le fauteuil Connolly, démarre et prend la route de Toulouse. Il n’y a que de la musique de merde dans la boîte à gant. Il se branche sur Radio-Orient...



Sur la route de Saïda. La clim à fond. La Méditerranée sur la droite et les montagnes du Chouf sur la gauche. Un camion chargé de militaires syriens le dépasse. Regards d’envie chez les pauvres bougres. Le V12 silencieux. Réglé comme papier musique. 1200 tours à la minute, 60 kilomètres heures. Oum Kalsoum dans le lecteur laser. Direction le Sud. Cruising.


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