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Notre Monde Notre Monde (2013, 119') un film de Thomas Lacoste
Rassemblant plus de 35 intervenants, philosophes, sociologues, économistes, magistrats, médecins, universitaires et écrivains, Notre Monde propose un espace d’expression pour travailler, comme nous y enjoint Jean–Luc Nancy à « une pensée commune ». Plus encore qu’un libre espace de parole, Notre Monde s’appuie sur un ensemble foisonnant de propositions concrètes pour agir comme un rappel essentiel, individuel et collectif : « faites de la politique » et de préférence autrement.
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© Passant n°31 [octobre 2000 - novembre 2000]
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La gauche est morte, vive la gauche !


La gauche est morte, vive la gauche !

En voilà une bien belle formule monarchiste pour sceller le tombeau des illusions ! Au trou, à la fosse (commune, tant qu’à faire ?), tous les héritiers de Jaurès et même de Blum ! Au mausolée, le congrès de Tours, aux asticots, les manifestes et déclarations des comités centraux, des bureaux politiques ou nationaux qui affirmaient la nécessité vitale de changer le monde, d’instaurer une société de justice sociale, d’égalité et de fraternité !

Table rase ! Enfin un des souhaits de l’Internationale exaucé ! Mais à la façon d’un faucheur qui se coupe les jambes en même temps que sa moisson.

La gauche des « grands partis » est en train de crever sous nos yeux comme une chienne dans un fossé, après avoir dévoré ses petits et bouffé à la gamelle des maîtres du monde des déchets de vache folle. Elle vomira bientôt ses propres tripes, celles avec quoi continuent d’agir et de parler les militants.

Seuls le MEDEF (et la CFDT ?) et la droite néo, ou ultra-libérale font mine de redouter encore la moribonde. Mais cette gauche-là, au pouvoir actuellement en France et dans quelques grands pays d’Europe, ne fait plus peur aux détenteurs de richesses. Au fond, elle les rassure, elle leur démontre que l’histoire va dans leur sens, maintenant qu’en aliens retors ils ont pondu leurs œufs idéologiques dans la carcasse qui a longtemps gesticulé pour refuser ce viol mais jouit doucement de cette dégueulasse copulation. Avec au portail, pour couvrir les gémissements de volupté, les nouveaux chiens de garde qui aboient dans une presse dite de gauche.

Des exemples ? Privatisations, partielles ou totales, démantèlement patient des services publics, déréglementation, réduction des dépenses et des recettes publiques, bref, application systématique de tous les critères exigés par les milieux financiers. Les structures de l’économie européenne sont graduellement modifiées (c’est ce « graduellement » qui fait la seule différence avec les politiques prônées par la droite et le patronat), ce qui hypothèque, mois après mois, l’émergence de projets alternatifs, comme on verrouille derrière soi toutes les portes dans un château hanté en jetant la clé pour être sûr de n’avoir pas à revenir en arrière.

C’est sans parler, bien sûr, du creusement des inégalités entre citoyens, entre nord et sud, de la progression toujours plus rapide des revenus du capital par rapport à ceux du travail, de la précarisation généralisée des emplois créés. Le chômage baisse, certes. Mais souvenons-nous que les organismes internationaux le redoutent quand il est trop élevé, et le conçoivent, dans des proportions raisonnables (autour de 8% de la population active), comme un très efficace régulateur social : juste ce qu’il faut pour maintenir la consommation à un niveau correct, et pour servir de menace à l’égard de ceux qui se laisseraient aller à l’optimisme revendicatif.

Et que dire des atermoiements à propos des retraites, de la protection sociale, du droit du travail (toujours aussi peu d’inspecteurs du travail face à des situations de plus en plus moyenâgeuses, ceci n’est pas un détail) ? Que penser de la régularisation seulement partielle des sans-papiers, du refus d’augmenter les minima sociaux, du prurit sécuritaire et des « solutions » importées des pays anglo- saxons et du dernier plan de réduction des impôts qui fait davantage de cadeaux aux plus riches qu’aux plus modestes ?

La gauche, par la voix des écolos et du PC, peut toujours agiter çà et là son pluralisme : réclamer plus pour les pauvres, l’environnement, tordre le nez... Réclamer, comme le font les communistes, de mener sur tous les sujets chauds « un débat dans la transparence et le respect mutuel », cependant que les décisions se prennent.

Le PC se spécialise, depuis quelques mois, dans la promotion d’une démocratie du « cause toujours, tu m’intéresses »1. Toutes les social-libéralités concédées par le gouvernement qu’il soutient sans jamais faillir ne sont plus des motifs de lutte, de propositions alternatives qui pourraient faire l’objet de mobilisations, mais deviennent des prétextes au débat. C’est la merde ? Discutons-en, on va vous prêter des gants et des bâtons ! C’est sans doute une nouvelle mouture du soutien critique. C’est, plus sûrement, l’expression d’un vide sidérant de projet politique : la ligne du PC, c’est celle du PS plus 2% d’augmentation pour les pauvres.

C’est, sans doute, en œuvre jour après jour, la disparition de ce parti, dont les dirigeants semblent se demander comment ils vont bien pouvoir sauver leurs mandats de cette débandade.

Après la conversion définitive des socialistes au credo libéral, on constate que la gauche « historique », « les deux tendances majeures du mouvement ouvrier » sont en voie de liquidation, et que, sauf accident de parcours toujours possible (restons optimiste, que diable !), on ne doit rien attendre de cette alliance qui puisse inverser, fût-ce timidement, le cours des choses (ni ceux de la bourse).

Quant aux Verts, entre girouettes carriéristes et matamores médiatiques, leur chasse au strapontin est tous les jours ouverte, et leur projet change de forme selon les mains qui le malaxent.

Alors ? Quoi ? À part vitupérer, pleurnicher, tu branles quoi ?

Bonne question, ça. Les manchots, peut-être ?

Sans blague, ça bouge quand même. On l’a répété jusqu’à plus soif, Seattle, Davos, Millau, ont permis de marquer des points. À quoi on peut ajouter les luttes des ouvriers de Cellatex ou de la brasserie Adelshoeffen, qui ont opportunément rappelé que dans la France doucement gérée par la gauche plurielle des tas de gens continuaient de morfler, méprisés, balayés comme de vulgaires copeaux, et qu’ils étaient capables, malgré leur désespoir, de faire trembler la caste des « décideurs ». Enfin des ripostes, à la fois locales et internationales, à la fameuse et fumeuse mondialisation. Plein de gens trouvent ça bien. Ils ont raison. On s’apprête à remettre le couvert à Prague, à Nice, et ailleurs, en marquant à la culotte les nouveaux dictateurs du monde. Fort bien. Une partie de la gauche au pouvoir en France applaudit, ou du moins tape dans ses mains. Bon.

Le seul problème, c’est qu’aux prochaines municipales, législatives, présidentielles, vous votez quoi, vous ? hein ? Sérieux ! Comment vous allez faire le grand écart entre les belles paroles, les critiques impitoyables, la vision globale que vous avez du merdier local et mondial, et le bulletin de vote que vous allez glisser dans l’urne ? C’est très con, comme question. Où est la force politique (parti, coalition, peu importe) qui porte aujourd’hui les critiques et les propositions réalistes que nous sommes nombreux à faire, et s’efforcera vraiment de les mettre en œuvre une fois au pouvoir ?

Comment on fait ? Bové à Matignon, Bernard Cassen à l’économie, Larsabal au budget, Bertrand Tavernier à la culture, et Lubat au conseil général ? Et pourquoi pas Bourdieu aux affaires sociales ? Ça a de la gueule, non ? Mais c’est juste pour rire, plutôt que d’en pleurer.

La gauche existe, oui. Mais elle n’est pas au gouvernement et elle n’est plus qu’une étiquette collée sur des ministres béats. Elle flotte, pour l’instant, sous forme de nébuleuse, avec beaucoup de gens qui, précisément, en toute sincérité, se méfient souvent de la politique, se réfugient parfois dans l’imprécation, mais se remettent à rêver très fort. C’est déjà ça.

Il va bien falloir que cet heureux brouillard condense un jour. Peut-être à l’occasion de luttes sociales (là-dessus, on préférera le rail aux camionneurs, le « tous ensemble » au « et moi, et moi » des poujadismes en vogue ces temps-ci), ou d’une échéance électorale nationale ? Quièn sabe ?

Il faudra bien que le merveilleux nuage donne un peu de pluie. Sans quoi nous n’aurons plus qu’à danser, à chaque aride petit soir de la vie, dans le cimetière des rêves défunts.



Hervé Le Corre

(1) Pendant longtemps, il a réservé cette pratique politique à ses discussions internes : on pouvait tout dire au PC, ça enrichissait vachement la réflexion des camarades de la cellule, mais les dirigeants s’en battaient les cuisses. Les staliniens qui ont porté ce genre de mascarade démocratique jusqu’à une sorte de perfection sont les mêmes qui, aujourd’hui, se crispent sur le cours nouveau pris par leur parti, et témoignent ainsi qu’ils ont la mémoire bien courte. Ça fait mal, hein ?

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