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Notre Monde Notre Monde (2013, 119') un film de Thomas Lacoste
Rassemblant plus de 35 intervenants, philosophes, sociologues, économistes, magistrats, médecins, universitaires et écrivains, Notre Monde propose un espace d’expression pour travailler, comme nous y enjoint Jean–Luc Nancy à « une pensée commune ». Plus encore qu’un libre espace de parole, Notre Monde s’appuie sur un ensemble foisonnant de propositions concrètes pour agir comme un rappel essentiel, individuel et collectif : « faites de la politique » et de préférence autrement.
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© Passant n°31 [octobre 2000 - novembre 2000]
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Shalom marrane*


Ce texte parle de paix. On n’y respire ni la boue infernale et sanglante où gisent les jeunes dormeurs du Val de Tsahal ni les larmes des gamins de l’Intifada crevant dans la poussière brûlante de Gaza. Ce texte ne rend pas la voix aux morceaux de cadavres de Tel-Aviv minutieusement collectés dans des sacs en plastique pas plus qu’aux fusillés arabes d’Hébron ou de Jérusalem.

Quand la mémoire écorchée et sombre de la guerre ne hante pas la main qui écrit, peut-on parler de la paix sans risquer un exercice de style désincarné et abstrait ?

Sans doute oui, parce que cette paix nous concerne tous bien au-delà du Proche-Orient, cette paix si incertaine qui vacille et se redresse, à la fois secrète et discutée par toutes les chancelleries du monde dans une époque qui a surtout inventé de nouvelles formes de guerre.



Les actuelles négociations de paix israélo-palestiniennes permettent d’ébaucher ce que pourrait être une politique marrane de la paix. Mais au préalable, précisons ce qui les différencie des « exemples » corse ou basque.

Ce qui se joue dans la « paix » basque ou corse est d’abord et avant tout la question d’une souveraineté nationale fondée sur le sang et le sol. Le peuple (son histoire, sa culture, sa langue, sa géographie) basque ou corse est le relais naturel d’une idéologie nationale fondée sur la cohérence proclamée d’une communauté. On choisit d’être français mais on naît basque ou corse. J’ai été surpris cet été au moment de l’offensive terroriste de l’ETA en Espagne de lire dans « El Pais » la déclaration de certains intellectuels de gauche basques que l’on peut résumer ainsi : il est préférable de vivre sous un régime politique de droite basque que dans un régime espagnol de gauche ! Là, l’identité est tranchée, radicale et pour tout dire indiscutable. Le peuple pré-existe à l’autonomie politique et basta ! La pensée politique que sous-tend cette proclamation s’inspire du modèle dominant du génome dans les sciences biologiques. On naît homosexuel ou polygame, parce que les hasards de la génétique en ont décidé ainsi. Pas moyen d’échapper à sa destinée. Les gènes ont supplanté les olympiens mais c’est le même cantique de la fatalité. Et pareillement on est basque avant que d’être espagnol, européen ou tout simplement homme.

Et l’avenir ? Donnez-nous l’indépendance et nous choisirons une voie politique raisonnable vers l’intégration européenne. La contradiction est énorme et pourtant peu commentée. On voit mal en effet pourquoi un nationalisme aussi viscéral qui fait détester le complice politique étranger sous le seul prétexte de son étrangeté s’accommoderait mieux des compromis qu’il faudra passer avec l’Union européenne que des gages donnés à la République française ou à la démocratie espagnole.

Si l’on revient à l’affaire corse, on voit aussi l’embarras de la classe politique française. La seule critique des accords de Matignon est venue de Chevènement à travers le rappel sacro-saint de l’unité indivisible de la Nation française et de l’égalité abstraite des citoyens.

Un républicanisme ombrageux, systématique, peu soucieux de la complexité des environnements techno-économiques rapidement et adroitement balayés comme étant le seul fruit de la mondialisation libérale répond ici symétriquement à un nationalisme tout aussi ombrageux et caractériel.

Ce face à face ne nous dit rien, ne nous apprend rien. Il ne renouvelle ni le contrat de citoyenneté dans un cadre un peu moins étroit que celui de la nation ni l’idée tout à la fois féconde et problématique de peuple.

Or, sans peuple, sans identité transmise et ancienne, on débouche forcément sur un système absurde de dépouillement de l’homme dans le citoyen. A trop vouloir gommer la diversité et la singularité des hommes comme on enlèverait les épines de la rose, on vide de fait la citoyenneté de tout contenu riche, original, vivant. Nul doute que c’est la crainte de voir disparaître des gisements entiers du génie et de la sensibilité des peuples qui a conduit tant de poètes et d’intellectuels à soutenir des mouvements populaires obscurément travaillés par une pensée fasciste.

Mais parallèlement, on voit bien que la revendication nationaliste basque ou corse, à trop s’enclore et s’auto-suffire, fait l’impasse sur toutes les relations qui lient un peuple aux autres dans une histoire forcément partagée par le conflit ou l’échange.

De sorte qu’il me paraît aujourd’hui dangereux et insensé de définir un peuple sans diaspora, sans exilés économiques (les Italiens de la plaine du Po avant-guerre,) politiques (les réfugiés espagnols de 39) ou raciaux (les exemples sont trop nombreux), ou à tout le moins sans inspiration culturelle ou technique extrinsèque.

De tels peuples « purs » n’existent tout bonnement pas, sinon dans le fantasme nationaliste renaissant, avec ce que cela dénote de fermeture d’esprit et d’intolérance bornée.

Que les Basques espagnols en tant que tels, aient déjà leur police, leurs chaînes de TV, leur enseignement linguistique obligatoire, cela ne pèse pas grand-chose face à la frustration d’appartenir encore et malgré tout à une nation voisine prédatrice et colonisatrice. On peut concevoir toutes les formules d’autonomie administrative ou policière, voire fiscale. Face au sentiment nationaliste pur, le dialogue est une capitulation s’il ouvre la porte du compromis.

Quant aux Corses dont on pronostique la rapide faillite en cas de « sécession » définitive avec la France, nul doute qu’ils s’emploieraient à trouver rapidement d’autres bailleurs de fonds, européens ou non, quitte à être davantage « pillés » que du temps des Français. Car on ne souligne jamais assez à quel point le nationalisme moderne préfère se corrompre avec des puissances lointaines que de traiter plus loyalement avec la puissance qui, hier encore, l’assujettissait.

Qu’importe les dollars ou les euros de l’immobilier si ce ne sont pas des francs !...

Bref, il est fort à craindre que les accords de Matignon n’amènent qu’une paix éphémère et circonstancielle dans l’île, tout comme les concessions de Madrid au pays basque n’ont pas désarmé longtemps la haine farouche et hallucinée de l’« occupant espagnol ».



Toute différente est, me semble-t-il, la tentative de paix entre Israël et les palestiniens.

- Bien sûr du fait géographique brut de l’exiguïté de la Palestine, petit territoire assez pauvre et manquant d’eau, et devant se partager entre deux peuples qui ont grossi soit par les aliyas soit par le taux de natalité - ce qui inspire toujours quelques sourires quand on entend tel ou tel leader du Likoud s’enflammer sur le Grand Israël.

Mais et je voudrais insister là dessus, parce qu’une telle paix, si elle est finalement obtenue ne l’aura été qu’en soumettant l’identité de chacun des deux peuples à un regard critique externe qui en aura affecté en profondeur les bases.

En effet, dans ce shalom négocié, s’affrontent ou s’opposent deux conceptions très différentes mais nécessairement intriquées de la notion moderne de peuple :

Le peuple palestinien, relativement homogène, du moins jusqu’en 48, avance comme principal argument pour faire valoir ses droits sur la Palestine l’antériorité de son occupation de la Terre. Sa mémoire est liée au territoire et chassée de la terre errerait comme une âme en peine. La vision d’un Etat palestinien indépendant tient donc en premier lieu aux symboles traditionnels de la souveraineté territoriale. Un Etat viable, pas trop morcelé, avec une capitale digne de ce nom, et pas un faubourg inconnu ou insignifiant des abords de Jérusalem-Est.

En revanche pour les Israéliens, l’Etat est déjà là. Fruit du rêve sioniste et de l’antisémitisme européen, l’Etat hébreu s’est reconstruit 2600 après sa destruction par les babyloniens. Il a retrouvé son antique langue pendant que les juifs recouvraient leur dignité en devenant ce que leurs ennemis de toujours ne pouvaient imaginer, des agriculteurs et des soldats. Les Kibboutz et Tsahal ont fait vibrer la renaissance nationale juive. Mais cela ne durera pas longtemps et pour les Israéliens, le besoin de paix est fondamental, d’abord pour la sécurité des jeunes générations (Le terrorisme empêche de vivre) mais aussi parce que l’écart différentiel des technologies militaires ira en s’estompant augurant des conflits de plus en plus meurtriers et destructeurs.

Pourtant, la formule initialement juste : « des territoires contre la paix » n’a pas débloqué vraiment la conversation.

C’est qu’en discutant de paix et de territoires, on ne discutait pas seulement en géologues et en soldats traçant les frontières externes des Etats. On mettait aussi à mal les frontières internes de l’identité de chaque peuple.

Au sein du peuple palestinien, on trouve des laïques, des chrétiens, des musulmans modérés ou fanatiques. Le Hamas, par exemple, insiste sur le caractère sacré, religieux, transcendant de la reconquête des territoires. La lutte n’est pas le prélude des compromis, mais la raison d’être de l’identité palestinienne jusqu’à la défaite de l’ennemi sioniste. Le djihad palestinien efface les distinctions trop embarrassantes. Et l’ennemi est autant le Juif que l’Israélien, le peuple juif que l’Etat juif.

Ici, le territoire, dans sa dimension politique négociable (le tracé de frontière, la souveraineté sur tout ou partie d’une ville ou d’un quartier de ville) n’est que l’emblème d’un pathos identitaire aveugle. Aucune méprise n’est possible : les poètes comme Mahmoud Darwich qui sans le demander ont été traduits en hébreu et enseignés dans les lycées israéliens ne provoquent pas seulement l’ire du Shass ou du Likoud. Ils sont aussi regardés comme des traîtres à l’idée sainte du djihad palestinien pour la reconquête d’Al Qods (Jérusalem). Rien n’est à discuter avec l’usurpateur.

Du côté israélien, une certaine mystique de Jérusalem, sous l’effet conjugué des milieux de droite, des prêches rabbiniques et d’une certaine nostalgie du règne de David et de Salomon, interdit aussi d’en négocier la souveraineté sous peine de blasphémer Dieu en personne.

Jérusalem n’est pas une cité comme les autres, c’est le plus grand lieu de sainteté de la terre d’Israël, le Lieu porteur de toute l’espérance messianique accumulée durant les siècles d’exil et de persécution, l’endroit enfin où réside la Shekhina, l’épouse de YHVH, la présence divine.

Au nom de cette mystique du Lieu plus caractéristique d’un Etat théocratique que d’une démocratie laïque, Jérusalem incarne ou résume tout l’affrontement israélo-palestinien.

Et au lieu d’être la Ville de la Paix comme son nom l’indique, Jérusalem souffle les démons de la guerre.

Une pensée politique marrane permet au contraire de souligner la grande complexité de la notion de peuple qui est tout à la fois parole, poésie, histoire, territoire et mémoire.

A privilégier un des termes sur les autres, on risque l’injustice, le recouvrement des plaies du passé par un baume éphémère, ou au contraire l’exaltation pieuse et intraitable du territoire.

Cette pensée marrane suppose donc que Jérusalem redevienne pour les Israéliens un territoire discutable et non mystique, une ville certes chargée d’histoire et électrisée par l’imbroglio des trois monothéismes, mais pas plus qu’une ville !

Les juifs religieux dont l’identité est fondée principalement sur l’observance de la Torah et du Talmud pas plus que les juifs nationalistes ou les colons dont la raison d’être politique est opportunément liée à la prétendue sacralité de la Terre, ne pourront reconnaître ne serait-ce que du bout des lèvres la non-divinité de la Jérusalem terrestre.

Pour tous les autres, qui ne sont pas moins attachés que les précédents à la terre d’Israël où ils vivent, c’est leur propre judaïté qui est questionnée ici par le partage de Jérusalem. Et c’est bien le paradoxe marrane de l’identité que d’en gagner une autre au moment où on croit perdre la première ! Un Etat juif laïque ? Pourquoi pas ? Est-on pour autant moins juif, si l’on accepte la dimension hétérogène de la notion de peuple ?

De l’autre côté, une pensée palestinienne marrane peut servir à désamorcer la violence des ressentiments et des rancœurs accumulées contre l’occupant israélien en se portant au-delà du caractère exclusif et hypervisible de l’occupation.

Contrairement à tant de peuples qui broutent dans les enclos d’une conscience nationale obtuse et méfiante à l’égard du proche voisin (encore une fois, l’Espagnol pour le Basque ou le Français pour le Corse) une telle pensée marrane ne trouve pas dans le seul voisin juif la source focale et radiante de toutes les occupations.

La réflexion porte aussi sur la nature de certains Etats despotiques arabes qui se servent publiquement de la cause palestinienne à des fins politiques internes, « occupant » aussi le sentiment national palestinien et condamnant dans tout pas vers la paix un parjure, une trahison, un abandon de la cause arabe. Reconnaître que nombre de criminels nazis ont trouvé en Syrie, en Irak ou dans la Transjordanie d’après-guerre des zones de refuge accueillantes à leur nouvelle propagande antisioniste n’entame pas d’un iota la légitimé des droits palestiniens sur la Terre de Palestine. Au contraire ! En refusant de charger les juifs de tous les mensonges, crimes et complots d’une Histoire préexistante à celle du conflit en cours, en refusant de transformer une injustice historique en injustice ontologique, en dédaignant les aides des révisionnistes et de Monsieur Garaudy, les palestiniens « marranisés » par l’intériorisation de la souffrance historique juive n’ont que plus de forces pour défendre les droits des réfugiés sur la terre de Palestine.

De même, quand Yasser Abed Rabbo déclare récemment dans un entretien au Monde : « Les questions religieuses sont irrationnelles ; quand on s’en approche, on enflamme le débat et un accord politique n’est plus possible », n’est-il pas contraint par son propre jugement à écarter symétriquement l’agressive et intransigeante défense des Lieux Saints juifs et la vulgate anti-juive du Hamas et du Hezbollah confondant le sionisme et le nazisme, le juif et l’infidèle ?

Et nous n’abordons pas ici les contraintes communes de développement technique et démographique comme la question vitale de l’eau qui « occupent » nécessairement les pensées des négociateurs palestiniens.



Bref, les Juifs doivent se faire un peu palestiniens en comprenant l’empressement des Palestiniens à proclamer un Etat souverain et en minimisant les outrances rhétoriques de victoire contre l’ennemi sioniste.

Et les Palestiniens doivent aussi se faire un peu juifs en songeant que derrière l’injustice si manifeste de l’occupation de leurs terres, Israël ne peut être réduit à cette violence première, car il est aussi la justice rendue à tant de juifs déracinés, brûlés, gazés, déportés dans une déjà trop vieille histoire et la seule garantie réelle contre les excès de l’antisémitisme.

Seuls des marranes dans chaque camp ayant renouvelé en profondeur la conscience d’appartenance à un peuple, peuvent risquer de la confronter au regard de l’autre et en tirer un commun profit pour la paix réelle à venir. Car ce n’est pas être moins juif ou moins palestinien que d’être un peu palestinien pour le Juif et un peu juif pour le Palestinien.

* Du même auteur à paraître aux éditions du Passant Sur la piste des Marranes, de Sefarad à Seattle.

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