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Notre Monde Notre Monde (2013, 119') un film de Thomas Lacoste
Rassemblant plus de 35 intervenants, philosophes, sociologues, économistes, magistrats, médecins, universitaires et écrivains, Notre Monde propose un espace d’expression pour travailler, comme nous y enjoint Jean–Luc Nancy à « une pensée commune ». Plus encore qu’un libre espace de parole, Notre Monde s’appuie sur un ensemble foisonnant de propositions concrètes pour agir comme un rappel essentiel, individuel et collectif : « faites de la politique » et de préférence autrement.
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© Passant n°31 [octobre 2000 - novembre 2000]
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La légende de Saint-Nicolas.


Le mystère a longtemps plané sur les restes du tsar de toutes les Russies, Nicolas II, exécuté par les Rouges à Ekaterinbourg dans la nuit du 16 au 17 juillet 1918, pendant la guerre civile. Tout le monde était d’accord sur un point. Les Alliés, aussi bien que les Allemands, avaient de solides raisons de penser qu’ils ne feraient qu’une bouchée des bolcheviks : les Finlandais attaquaient sur leur frontière, les Britanniques vers Mourmansk et Arkhangelsk, les Allemands en Ukraine, les Japonais à Vladivostok, tandis que les mencheviks organisaient une Géorgie indépendante, que les socialistes-révolutionnaires versaient dans le terrorisme et que, sur le Don, s’étaient soulevés les Cosaques. Une Légion tchécoslovaque, formée d’anciens prisonniers de guerre armés par les Français, avançait au cœur de l’ancien Empire, sur la Volga et dans l’Oural, le long du Transsibérien. Cette Légion menaçait Ekaterinbourg quand la décision fut prise d’occire la famille impériale.

Cela fut fait salement. « Ils furent invités à s’aligner contre le mur. L’intendant de la maison, qui était en même temps le représentant officiel du Soviet de l’Oural, leur donna lecture de la sentence de mort et conclut en disant que tous leurs espoirs étaient vains, qu’ils allaient mourir. Cette déclaration inattendue consterna les prisonniers ; seul le tsar eut le temps de dire, d’un ton interrogatif : « Alors, on ne va pas nous emmener ailleurs ? » Les personnes condamnées furent ensuite expédiées à coups de revolvers. » C’est là le compte-rendu qu’en fit un certain Bykov, président du Soviet de l’Oural, transcrit par Alexandre Kerenski dans l’ouvrage qu’il écrivit sur le sujet dans les années trente : La vérité sur le massacre des Romanov. « L’éloge du talent et du caractère de M. Kerenski n’est plus à faire », s’extasiait Le Mercure de France. Kerenski avait eu son heure de gloire à la tête du Gouvernement provisoire, dans la répression des bolcheviks qui précéda la révolution d’Octobre. On rapporte que Nicolas II, empereur déchu, aurait dit de lui : « Je voudrais l’avoir connu plus tôt, car il aurait pu me rendre service. » Kerenski consacrait une cinquantaine de pages aux derniers jours du souverain et donnait le plan afin de préserver le peuple russe de l’accusation de régicide, il soulignait que les exécutants étaient des Hongrois et des Lettons.

La Légion tchécoslovaque entra victorieusement dans Ekaterinbourg le 25 juillet, le 6 août, elle prenait Kazan. Victor Serge, dans L’An I de la Révolution russe, esquissa un parallèle entre les Révolutions française et russe, entre 1793 et 1918, l’enchaînement fatal de la contre-révolution et de la terreur.

La guerre civile prit fin en 1921, avec la victoire des rouges. Le temps passant, on se souciait aussi peu du tsar que de Louis XVI. Dans les années quatre-vingt, finalement, la maison Ipatiev fut détruite sur ordre de Boris Eltsine, apparatchik local désireux de se faire bien voir.

Alors que s’effaçait l’Union soviétique, en juillet 1991, les restes des Romanov, localisés par un géologue et un écrivain de romans policiers, furent exhumés. Les tests ADN de l’Institut de pathologie des Forces armées américaines permirent d’identifier les ossements à 99,98 % de certitude. On n’arrête pas le progrès. C’est ainsi que le 17 juillet 1998, quatre-vingts ans après la mort du tsar, eurent lieu ses obsèques solennelles à Saint-Petersbourg (ex-Leningrad), en présence de Boris Eltsine, devenu président de la Fédération de Russie. Ce n’était qu’un début.

Le 20 août de l’an 2000, un dimanche, le patriarche Alexis II, chef de l’Eglise orthodoxe ordonné sous Staline, procéda à la canonisation de Nicolas II dans la nouvelle cathédrale du Christ-Sauveur de Moscou. Un saint monarque, cela fait du meilleur genre.

Gaston Leroux, l’auteur du Mystère de la chambre jaune et de Rouletabille chez le tsar, avait parcouru l’Empire russe du début du siècle dernier pour le compte d’un quotidien parisien. « Ah ! S’exclamait-il, pourquoi ? Par quel miracle une administration, si mauvaise soit-elle, peut-elle vous faire mourir de faim avec une terre comme celle-là ? Ce serait perdre une encre inutile que d’énumérer les causes accumulées, depuis des siècles… Elles sont connues et depuis longtemps sans excuses. Il faut tout reporter sur une administration qui n’a su organiser que la famine… Comme il advint chez nous à la veille de 1789. » Ce n’était pas, en effet, pour des penchants socialistes (Dieu nous en préserve) que Nicolas II avait été, au temps de sa splendeur, surnommé le « tsar rouge ». C’était pour les pendaisons, les pogroms, les déportations, les fusillades qui marquèrent son règne de 1894, année de son accession au trône, jusqu’à ce dimanche de février 1917 où l’armée tira à la mitrailleuse sur une manifestation pacifique, provoquant la révolution. Mais cet aspect des choses n’entre pas dans les pieux récits de la vie des saints.


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