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Sortie du DVD de Notre Monde

Notre Monde Notre Monde (2013, 119') un film de Thomas Lacoste
Rassemblant plus de 35 intervenants, philosophes, sociologues, économistes, magistrats, médecins, universitaires et écrivains, Notre Monde propose un espace d’expression pour travailler, comme nous y enjoint Jean–Luc Nancy à « une pensée commune ». Plus encore qu’un libre espace de parole, Notre Monde s’appuie sur un ensemble foisonnant de propositions concrètes pour agir comme un rappel essentiel, individuel et collectif : « faites de la politique » et de préférence autrement.
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© Passant n°31 [octobre 2000 - novembre 2000]
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Le théâtre d'intervention bouge encore !




Hannover, Expo 2000, impressions vagabondes et mal pensantes... Le monde de l’impalpable et du virtuel se répand sur grand écran. Le monde des certitudes qui n'ont plus à être touchées, goûtées, senties ou entendues - puisqu'elles sont évidentes et assurées d'advenir - est là. Projeté à 180°, nous enveloppant à 360°, nous immergeant dans son prétentieux défilé, il nous assure de sa permanence, et anéantit le doute. L'œil même, ivre du rythme des séquences plane dans un vertige programmé, et est sommé de croire… Croire à un monde plein et lisse, apte à répondre à tous nos besoins, qu'il a compris, anticipés, évalués, quantifiés, énumérés, catalogués… Nous pouvons vivre tranquilles ; les lendemains, cette fois-ci, chanteront inéluctablement !

La tendance au défilement non stop d'images martelées, enchaînées, découpées, kaléidoscopées, fragmentées et cependant « peaux lissées » est envahissante et nauséeuse. Hors de l'image point de salut ! Mais, à multiplier les médias, on s'éloigne du sujet (effaçant au passage l'épaisseur humaine des individus, leurs angoisses et révoltes, leurs difficultés et rêves...). Le trop plein déverse son flot d'images fugitives pré-traitées et nous noie dans le vide cérébral. La bonne conscience des pays riches s'épanche (quant à la sauvegarde de l'avenir de la planète, quant aux formes aseptisées du travail qui s'annoncent, quant au modèle démocratique figé et apaisé qui doit régenter l'organisation politique du monde...). A peu de pas (mais la mondialisation ne rétrécit-elle pas les distances, ne relativise-t-elle pas les écarts... ?), les stands des pays pauvres exposent leur culture, leur folklore, leur artisanat, leurs attraits touristiques...

Cependant, face au progrès technologique sacralisé autour de la platitude aux coins carrés de l'écran, face à l'arrogance de la nouvelle idéologie libérale régnante, l'indiscipline iconoclaste transpire et s'infiltre. Des arrêts sur image grippent les rouages de l'Empire de l'évanescence, atténue la triomphale installation du nouvel ordre international. L'objet, avec sa violente matérialité, fait irruption en travers du passage des lux, brise les lignes de fuite, fait trébucher le consensus mou de la virtualité rédemptrice et s'impose comme possible ancrage d'un projet contestataire. En effet, comme point final, et Ô combien paradoxal, de l'exposition thématique Basic Needs (Besoins élémentaires), en partie conçue par l'Institut Royal des Tropiques (KIT) d'Amsterdam, et scénographiée par l'indien Rajeev Sethi, le Bread & Puppet Theater a été invité à nous proposer sa dernière création. Alors que l'exposition, conçue comme un parcours obligé, se donne pour objectif de sensibiliser les visiteurs sur leur comportement de « consommateur occidental typique », autrement dit gaspilleur (alors que rien n'est vraiment dit du pillage organisé par l'économie financiarisée des territoires sacrifiés), et de leur faire prendre conscience de la relativité de leurs besoins (le moralisme se substituant aux parti pris politiques et éthiques), le Bread and Puppet Theater dénonce.

Peter Schumann, chorégraphe et sculpteur, né à Luben, élève des écoles d'art de Hanovre et de Berlin, crée cette compagnie de théâtre de marionnettes en 1963 à New York. Ses interventions s'inscrivent systématiquement dans le lieu de création, notamment en déployant un travail collectif avec les habitants ; ainsi, par exemple, avec ceux de Harlem (The piep piper of Harlem, 1965) ou ceux du South East Bronx (The hungry young man, 1966). Le projet esthétique complexe du Bread & Puppet Theater est soutenu par un engagement politique fort. Contre la guerre du Vietnam, il monte une pièce intimiste (Fire, New York, 1965), et organise des processions auxquelles se joignent de nombreux spectateurs/acteurs. Sans négliger les préoccupations individuelles, les propos convoqués touchent aux domaines économique, social et écologique. P. Schumann désire « rendre le théâtre essentiel et fondamental comme le pain », et s'adresser à un large public, non à une élite convaincue. En France, dans les années Soixante-dix, cette compagnie sulfureuse fit quelques apparitions remarquées. Pour répondre à la commande de l'Exposition universelle, P. Schumann a refusé les subventions proposées par une multinationale - précisons que le Bread & Puppet est financièrement autonome - et a préféré s'associer à une troupe de comédiens amateurs liée à Brot für die Welt (Du pain pour tous), association allemande d'aide humanitaire, développant son activité sous l'égide des églises d'obédience protestante.

Les marionnettes du Bread & Puppet, faites de papier mâché, se déclinent à tiges, en ribambelles, habitées par le comédien, ou empreintes de gigantisme (jusqu'à quatre mètres) telles des pupi siciliennes. Aux faciès grotesques, bonhommes et sécurisants, ou sourcilleux et terrifiants, elles semblent sorties de quelques tableaux expressionnistes. La proposition artistique, mêlant danse, théâtre et musique, s'appuie sur la multitude des personnages à l'expressivité extrêmement typée, sur la coexistence du manipulateur, et rejette tout artifice technique sophistiqué. Dans Messe pour les idées rouges disparues, les spectateurs sont entraînés dans une déambulation par les comédiens, qui les conduisent devant de petites scènes à l'italienne, mitoyennes et en correspondance, illustrant les différents domaines concernés par les conséquences tragiques de la mondialisation et, accueillant une foule de petites figurines, colorées et en ronde bosse. Des graffiti complètent le dispositif : « futur », « profit », « courage »… Ces décors prennent vie et sens lorsque les manipulateurs activent les diverses ficelles, ou habitent les sculptures mobiles, et clament un texte simple mais percutant. Sont tour à tour mises en perspective et dénoncées quelques facettes du capitalisme aveugle : la culture intensive, la confiscation des semences, la mal bouffe (thèmes chers à José Bové, qui à l'honneur d'être cité, aux côtés de Marx et du Christ), le nouvel esclavagisme, les jeux boursiers... La charge, mystique et philosophique, donne un relief et une profondeur à ce qui aurait pu n'être qu'un tract politique (la radicalité du Bread & Puppet Theater ne débouche jamais sur des solutions définitives). La résistance s'exprime par le décryptage des mécanismes cachés et par la dénonciation des réalités souterraines de l'exploitation ; la portée utopique s'affirme par une posture critique sans concessions (puisqu'il est possible d'appuyer là où ça fait mal), mais également dans le dévoilement des ouvertures (toujours indéterminées) à explorer. La mise en scène, révèle une certaine affinité avec le didactisme brechtien, et sollicite sans ambiguïté le public. Il sera ainsi demandé à quelques spectateurs, équipés de grandes ailes en carton blanc, d'avoir le « courage de voler » ! Le mouvement d'ensemble concrétise déjà, ici et maintenant, l'accomplissement des rêves les plus fous. Le champ des possibles, dans une atmosphère festive, est à investir.


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