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Notre Monde Notre Monde (2013, 119') un film de Thomas Lacoste
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© Passant n°31 [octobre 2000 - novembre 2000]
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Les grands prêtres de Californie


Les grands prêtres de Californie1 dans les années 50, ce sont les vendeurs de voitures d’occasion. Telle est la profession du héros de ce court roman, par ailleurs sacré goujat comme on aurait dit à l’époque. Tous les moyens sont en effet bons pour arriver à mettre dans son lit une jolie jeune femme dégottée dans un dancing. Il compte sur son bagout pour la séduire, comme il mène ses ventes. Tout est dans le tape-à-l’œil dans le comportement de ce sacré macho, qui change de voiture et de costard comme il aspire à changer de copine, mais aussi fort cultivé (les poèmes de T.S. Eliot et les romans de Joyce n’ont guère de secrets pour lui), patriote sincère (on est au temps de la guerre de Corée) et rendant un hommage non moins sincère et inattendu à un syndicaliste victime de la répression policière dans les années 20. Bref, un portrait complexe. Chronique brutale et variation sur l’art des apparences et de la dissimulation des deux protagonistes (l’héroïne réserve elle aussi quelques surprises au lecteur), charme d’un joli récit édité presque un demi-siècle après sa parution, époque où le machisme faisait flores dans le genre noir. Coup d’essai, coup de maître de Charles Willeford, excellent auteur américain, auteur de trop rares (et donc très précieux) romans noirs édités chez Rivages.

On ne présente plus Elmore Leonard, brillantissime auteur de polars, scénariste de westerns, adapté récemment deux fois à l’écran, par Soderbergh et Tarantino. J’ai un faible, je l’avoue pour deux de ses romans les plus anciens, La joyeuse kidnappée (réédité en Folio) et Homme inconnu n° 89, sorti en Super Noire et hélas jamais réédité. Bon. Pronto2 fait partie de la série des romans se déroulant en Floride, plus précisément à Miami. Comme l’indiquait Georges Clooney dans une récente interview à un média français, la langue et le sens du dialogue constituent les points forts d’Elmore. Par parenthèse, celui-là auréolé de son nouveau prestige d’acteur ayant réussi son passage des nanars aux pellicules plus branchées, n’hésite plus à afficher des jugements péremptoires. En l’occurrence, je pense l’appréciation adaptée au sujet traité. Quoiqu’il en soit, le roman fait évoluer des malfrats de la pègre des jeux entre l’Italie et les Etats-Unis et fait intervenir un marshal particulièrement déterminé pour mettre au pas tout ce joli monde. Mené avec efficacité et somme toute promptement, ce roman a encore des charmes annexes : sur la vie à Rapallo d’Erza Pound, poète américain et chantre de Mussolini, sur la longue grève des mineurs de Harlan dans le Kentucky au milieu des années 70, immortalisée dans le film documentaire Harlan County USA, bref mille et une raisons de s’y plonger.

« En Sardaigne, on naît avec un sentiment de prédestination, et on grandit avec… On est prisonnier d’un langage, ennemi de l’avenir » dit un des protagonistes de Un silence de fer3. Et une autre : « c’est une île, un langage à part, trop lointain, un silence datant de trop nombreux siècles ». Le titre du roman désigne d’ailleurs (et plus explicitement en italien) la période de la protohistoire - l’âge de fer - pendant laquelle l’île a été conquise par les Romains. Il symbolise ce temps de l’occupation étrangère, qu’on croirait à jamais immobile, et qu’un groupe de jeunes nationalistes avaient, dix ans auparavant, essayé de secouer par des attentats. Les voilà donc, devenus trentenaires en train de se débattre encore avec ces idées. Pour leur courir derrière, les fuir ou les feinter. Mais d’autres intérêts plus maffieux sont aussi en jeu et tout cela ne peut aboutir qu’à un chaos sanglant. Par moments, l’ombre de Sciascia et de ses romans sur la Sicile plane sur ce roman fiévreux et ramassé. Mais quand donc nos insulaires à nous, je parle là des Corses, allumeront-ils à leur tour le détonateur du récit littéraire noir ?

Il y a dans la littérature et le cinéma américains de beaux personnages d’éboueurs : dans Le seigneur des porcheries de Tristan Eglof (chez Gallimard), dans Badlands, film de Terence Malik…En voici un autre, Virgil, héros du roman de Chris Offut Le bon frère4.Il n’a jamais quitté les frontières de son comté natal dans le Kentucky. Il faut et il suffit que la loi non écrite de la vengeance ne l’entraîne à faire justice de l’assassin présumé de son frère adoré pour qu’il parte en exil vers le Montana, Etat du Nord (« son esprit fonctionnait mieux dans le Nord et il décida d’aller dans un lieu où l’hiver était long » explique sobrement l’auteur). Il y rencontre, outre la déprime liée à ce justement trop long hiver, les miliciens de la Libre Amérique, en guerre contre l’Etat fédéral. Offut sait décrire avec un lyrisme très maîtrisé les grands espaces américains, des collines boisées du comté natal aux montagnes encaissées, refuge de son héros. Avec une tendresse particulière pour la poésie des routes inter-Etats, des chaussées de ce que nous nommons les routes départementales, les chemins vicinaux, des sentiers qui suivent les pistes à gibier ou les lits des torrents. Pour poursuivre le raisonnement, ces voies mènent à des hommes ; voilà pourquoi Virgil, qui aime la compagnie de ses semblables, les suit sans cesse. Voilà pourquoi il est déchiré par le meurtre qu’il a accompli, et qui l’a obligé à rompre toutes les amarres avec ceux qu’il aimait dans le comté de Blizzard. Voilà pourquoi enfin il souffre de se retrouver avec d’autres exilés, ces miliciens qui vivent retranchés et qui développent un fort sentiment d’appartenance culturel et ethnique. Ce rejet des autres, Virgil ne le supporte pas. Aussi l’épisode final du roman est-il reçu comme une délivrance. Le récit de Chris Offut est un très beau morceau de littérature américain



Frère Mc Murdo

(1) Les grands prêtres de Californie de Charles Willeford, Rivages/Noir, traduit de l’américain par Danièle et Pierre Bondil.
(2) Pronto de Elmore Leonard, Rivages/Noir, traduit de l’américain par Michel Lebrun, 1ère édition Rivages 1996.
(3) Un silence de fer de Marcello Fois, Seuil, 89 F., traduit de l’italien par Nathalie Bauer.
(4) Le grand frère de Chris Offut, Gallimard La Noire, 145 F., traduit de l’américain par Freddy Michalsky.

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