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Notre Monde Notre Monde (2013, 119') un film de Thomas Lacoste
Rassemblant plus de 35 intervenants, philosophes, sociologues, économistes, magistrats, médecins, universitaires et écrivains, Notre Monde propose un espace d’expression pour travailler, comme nous y enjoint Jean–Luc Nancy à « une pensée commune ». Plus encore qu’un libre espace de parole, Notre Monde s’appuie sur un ensemble foisonnant de propositions concrètes pour agir comme un rappel essentiel, individuel et collectif : « faites de la politique » et de préférence autrement.
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© Passant n°32 [décembre 2000 - janvier 2001]
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Mexico DF1Des ombres Noires

Le printemps sera remis à plus tard
Par Paco Ignacio Taïbo II*



I



Vingt millions d'habitants. Une ville sans fin, qui, la nuit, se transforme - pour ceux qui peuvent la voir d'un avion - en un fascinant tapis de lumières : une sorte d'immense arbre de Noël couché. Une ville rendue folle par la pollution, les pluies, la circulation, une crise économique qui s'acharne sur elle depuis quinze ans. La plus grande ville du monde.

Une ville qui s'est construit une drôle de renommée internationale pour les motifs les plus étranges : être une jungle en contrepoint de la jungle du Chiapas, avoir la plus grande collection de plaisanteries sur la mort, détenir le record mondial de manifestations par an, posséder deux volcans invisibles et avoir la police la plus corrompue du monde.

De Mexico, on raconte, plus sérieusement, qu'ici les représentants de l'autorité locale ont martyrisé des bourreaux argentins membres de la police, extorqué de l'argent à des ripoux thaïlandais, appris à des trafiquants colombiens à sniffer de la coke... Les rumeurs sont à mille lieux de la réalité. C'est une timide Blanche-Neige qui écrit la chronique des hauts faits de la police.

Pour nous rafraîchir la mémoire, souvenons-nous qu'il y a quelques années, le chef de la police municipale, le général Durazo, était chargé de poursuivre les assassins d'une bande de narcotrafiquants sud-américains retrouvés massacrés dans le dépôt des eaux usées du réseau d'égouts de la ville. L'affaire fit couler des torrents d'encre, la police émit l'avis que les victimes pouvaient être celles d'un règlement de compte entre guérilleros d'Amé-rique centrale. Deux ans plus tard, le scandale éclata et le général Durazo fut traduit en jugement. Il était accusé, entre autres crimes, d'avoir commandité - pour cause de rivalités - l'assassinat des narcos colombiens. L'assassin, dans la magie alchimiste du délire mexicain, était son propre poursuivant légal. Son bras droit, le chef de la police judiciaire, Sahagun Baca, était chargé de lutter contre le trafic de drogue, tout en étant un des plus gros trafiquants du pays. Le paradoxe : les portes du ciel dans les mains de Lucifer. Le mal semble endémique. Chaque année, des centaines d'agents sont radiés, le cancer se reproduit. La structure autoritaire du pouvoir à Mexico ne peut pas se passer de la police, aussi corrompue soit-elle. Aujourd’hui, au nom de la modernité, elle devient gênante. On ne sait qu'en faire. Au moment de la dissolution de L'Unité Des Enquêtes Liminaires, il y a dix ans, une nuée d'attaques à main armée et de braquages dans les banques a fondu sur toute la vallée de Mexico. En six mois seulement, il y eut soixante et une attaques à main armée. Les ex-policiers s'emparaient d'une partie de la ville. Ce n'était qu'une transition. En tant que représentants de l'ordre, ils avaient extorqué, trompé, volé, violé. De temps à autre, ils poursuivaient un voleur étranger au système. En tant qu'ex-policiers, ils continuaient à agir de même, repoussant peut-être un peu plus loin les anciennes limites.

Si vous avez de la chance, vous pouvez rester à distance, être touché seulement par des histoires parallèles, des anecdotes rapportées par vos relations qui, peu à peu vous encerclent. Vous pouvez rester en marge. Jusqu'au moment où, brusquement, sans savoir vraiment pourquoi, vous vous retrouvez pris dans le filet, c'est votre tour... Quelles sont ces règles qui ne sont pas écrites ? Comment y échapper ?

Enquête : combien de citoyens connaissez-vous qui, lorsqu'ils sont attaqués en pleine rue, font appel à la police ? Très peu, aucun ; peut-être à un de ces policiers en bleu, postés au coin de la rue, à un agent de la police secrète?. Même un fou ne s'y risquerait pas. Qui voudrait être attaqué deux fois de suite ?

Combien de corps de police y avait-il à Mexico ? Cinquante-deux, disait-on. Combien d'entre eux avaient une existence légale ? Combien de gardes du corps, de paramilitaires, de troupes de choc associés à telle ou telle entité officielle ?

Vous vous réveillez un beau matin, en proie à une désagréable certitude : la loi des séries travaille contre vous.



II



- Tu vas mourir, dit le type à l'homme à genoux, et il répète sa phrase en lui montrant le canon du pistolet. L'homme à genoux, qui saigne par une petite blessure sur l'arête du nez, ne répond pas, il pense que oui, il va mourir.

Des heures plus tard, quand il dénonce les faits devant un groupe de journalistes somnolents, il pense que oui, il est mort, un peu mort.

L'homme, c'est le député Leonel Duran, membre du conseil national du PRD2. Vers la mi-juillet, une voiture noire barre la route de la sienne, au beau milieu de la nuit. On le fait descendre sous la menace de pistolets et de mitraillettes, les intimidations politiques se mêlent au simple vol, on l’enferme dans le coffre, on le frappe, on lui retire ses cartes bancaires ; enfermé, on lui fait parcourir la ville de Mexico, on lui vole sa montre.

On l'abandonne finalement dans un terrain vague, après l'avoir menacé de le poursuivre pour délit de fuite.

Une de ses cartes bancaires n'était pas approvisionnée, le distributeur l'a avalée. C'est ce qui a le plus indigné les policiers.

Ici, même la violence politique n'est pas aseptisée.



III



Fin 90, le sud de la ville fut le théâtre d'une série de viols d'adolescentes. Ils suivaient le même processus : un groupe d'hommes armés attaque un couple de jeunes en train de se dire au revoir dans la voiture. Après le vol, le viol des adolescentes. La plupart du temps, leurs compagnons étaient enfermés dans le coffre. Tous les viols s'accompagnaient de menaces de mort répétées. La terreur s'exerce sans but, avec le seul désir d’exercer un pouvoir malade, jusqu'au droit de vie et de mort. A deux reprises, les choses tournèrent mal et les agresseurs allèrent trop loin : une jeune fille étranglée, un fiancé agressif qui reçoit un coup de revolver, un des prisonniers mort, asphyxié dans le coffre.

Il n'y eut pas de plainte pour la plupart des viols. C’était la tradition. Mais, dans l'un des cas, la victime était la fille d'un haut fonctionnaire. On ouvrit une enquête. Quelques-unes des adolescentes violées reconnurent leurs agresseurs parmi des photos de la police.

Etaient-ce des photos de délinquants fichés ? Non. C’étaient les photos de fonctionnaires assermentés. La bande de violeurs se composait, en majeure partie, des membres de l'escorte personnelle du substitut du procureur de la République, Javier Coello, le bras droit de l'avocat général chargé des opérations sur le trafic de drogues. Ils disposaient de beaucoup de temps libre en attendant dans les parkings, à la porte des bureaux ou chez les hommes politiques. Ils tuaient le temps...

Certains des violeurs assassins furent jugés, d'autres restèrent en liberté. Le substitut du procureur fut relevé de ses fonctions et affecté à l'Agence Pour La Défense Du Consommateur. Afin de poursuivre ceux qui augmentent un peu le prix des cassettes vidéos.



IV



Serait-ce le nuage noir de la pollution qui se déplace du nord-ouest au sud-est en utilisant les voies rapides ? Serait-ce cela qui nous rend tous un peu fous ?

Mais il y a quelque chose de plus que la folie, il y a l'organisation. A Santa Clara, zone industrielle à l'extrême nord de la ville, quartier rempli de boues chimiques et de gravats, une patrouille de la police attend à l’aube les ouvriers qui finissent les « trois-huit » à l'usine de jus de fruits Del Valle. Une fois par mois, les ouvriers reçoivent de l'entreprise une caisse de jus en boîte. Il s'agit d'une misérable victoire syndicale en temps de crise. La patrouille les arrête à quelques mètres de la sortie de l'usine et vole à chacun la moitié de la caisse de jus de fruits. Ils entassent les bouteilles sur le siège arrière jusqu'à ce qu'il soit plein puis s’en vont, à faible allure.

Un jour, j'ai vu comment les ouvriers, réunis pour protester contre ce prélèvement à la source, leur lançaient des pierres. Ils ne prirent même pas la peine de s'arrêter. Ils partirent, sans plus. Vendent-ils les jus de fruits dans une petite boutique d'un quartier voisin ? Les apportent-ils à leur famille ?



V



Un agent de la circulation motorisé m'arrête. Il manque un rétroviseur à ma motocyclette. Je n'ai pas l'intention de payer une amende et le lui fais savoir franchement. Nous rions de ma franchise. Il me raconte qu'on lui retient une somme pour ce coin de rue. Son supérieur lui retient un pourcentage hebdomadaire. S'il ne payait pas, on l'enverrait à un coin de rue de catégorie inférieure, sans circulation. Il doit en outre payer les réparations de sa moto et il doit le faire dans un garage privé, et non dans celui de la police, où on lui vole les pièces neuves de son engin pour les remplacer par d'autres. Il ajoute qu'il ne sort qu'avec un demi-réservoir d'essence, bien qu'il doive tous les jours signer un reçu pour un réservoir plein. Je lui dis que je ne vais pas payer l’amende. Il refuse de me donner son nom. Je ne lui donne pas le mien. Nous attendons, il commence à pleuvoir. Il commence à en avoir assez de moi. D'un geste, il me signifie de partir. Il sourit. Ce n'est même pas de la mauvaise foi. De la routine, tout simplement.



VI



Paloma, mon épouse, revient indignée et me raconte l’histoire de deux types qu'elle a surpris en train de lire les titres d'une revue devant un kiosque à journaux.

Voici la conversation :

1er homme : Il a donné quarante-deux coups de poignard à son épouse. Quarante-deux, mon pote.

2e homme : Tu te rends compte ? Il devait vraiment en avoir ras-le-bol d'elle…

Ma femme est indignée. Elle ajoute qu'en outre, ces salauds n'ont même pas acheté la revue.



VII



Deux policiers en civil se rendent jusque chez vous pour vous informer qu'ils ont trouvé votre voiture, mais vous n'avez porté plainte pour aucun vol. Même, vous ignorez qu'on vous a volé votre voiture. Qui plus est, vous courez à la fenêtre et vous vous penchez pour vérifier que c'est vrai, que votre voiture a disparu de là où vous l'aviez laissée hier soir. Eux, déclarent qu'ils ont découvert un vol pour lequel vous n'avez pas porté plainte. Ils suggèrent de façon détournée qu'ils ont trouvé la voiture. Et où est-elle ? Demandez-vous, innocemment. Ils tournent autour du pot. Finalement ils vous font comprendre qu'ils veulent le 10 % de la valeur de la voiture (c'est épatant, il y a même des taux fixes). Tout ça, si vous voulez qu'elle réapparaisse, insinuent-ils, car dans le cas contraire, ils l'emmènent hors de la ville et plus de souci. Si votre voiture est assurée, vous leur répondez qu'ils y aillent et se débrouillent avec l'assurance, sinon, vous êtes tombés dans le piège. Votre voiture vaut 50 000 pesos, il faut en allonger cinq sur la table. Vous êtes persuadé que ces deux individus qui se sont assis dans votre salon et acceptent un café ont volé la voiture, consulté les papiers et sont venus faire une petite affaire à vos dépens. Vous supposez que dans leur routine, on compte deux opérations de ce genre par jour.



VIII



Ici aussi, il y a eu une culture de la marijuana. Un produit national. Des appellations mexicaines pour des marques qui ne sont pas encore enregistrées : acapulco gold, tijuana blacks, oaxaca smalls. J'ai l'impression que cela a disparu et que les traditions alcooliques ont pris le dessus. Tout s'est terminé avec la reconversion des hippies en bureaucrates et la crise économique, et seulement de temps à autre l'odeur d'un « pétard » émane de la foule d'un concert de rock. La consommation de drogues dans la ville de Mexico ne semble par un sujet porteur d'angoisses dans l'opinion publique d'une ville qui en a tellement d'autres : inondations, tremblements de terre, pollution... L'héroïne n'a pas envahi la société mexicaine de façon massive. De temps à autre, on entend parler d'un cas isolé, mais vraiment de temps à autre, et on en parle comme de l'extraterrestre de Hollywood vu au ciné mais pas vraiment crédible. La cocaïne, la drogue des yuppies et des cadres supérieurs, suscite des rumeurs, mais seulement des rumeurs. De temps en temps, les rumeurs deviennent des entrefilets isolés dans les journaux. On dit ça et là que la poudre blanche flotte dans les toilettes de Televisa3. Une star de cinéma aurait dû être opérée afin de se faire reconstruire la cloison nasale, un comique spécialisé dans les programmes pour enfants snifferait avant de passer à l'antenne pour raconter des gags inodores. La drogue dure n'est cependant pas présente dans la vie quotidienne, même si on peut en trouver dans tout lieu nocturne de niveau moyen. Ici, le mot drogue n'est pas associé à sa consommation, mais à son trafic.

Nous sommes le grand porte-avions, la rampe de lancement vers les Etats-Unis de milliers de tonnes de marijuana, de centaines de kilos de cocaïne. Des produits manufacturés locaux et sud-américains passent la frontière dans des camions fantômes devant des douaniers préalablement aveugles.

Les narcos sont chez eux à Mexico-city. Ils étalent leurs gourmettes en or et boivent du cognac français en compagnie de policiers. Les chiens dressés de l'aéroport de la ville de Mexico ne peuvent que détecter l'odeur des eaux de Cologne de chez Loewe.

A l'autre bout de la ville, au vu de tous, des milliers de déchets humains hantent les rues; des enfants de dix, huit, cinq ans, aux yeux vitreux, à l’élocution pâteuse, les mains et les yeux remplis de la poussière des talus. Quelques uns, une dizaine de milliers. On les appelle les « chemos », chemo, à cause de cemento4. Ils inhalent des solvants chimiques comme du white spirit et de l'essence de therébentine, ils s’intoxiquent en inhalant de la colle de résine dans des sacs en plastique. C'est la drogue de la sous-vie, de la misère. Moyennant quelques pesos, il y a du rêve pour toujours. Les neurones meurent peu à peu. La vie se raccourcit.



IX



La violence de la faim n'a pas pour usage d'être organisée socialement. La crise précipite les quartiers les plus misérables de la ville vers le centre. Dans la calzada zaragoza, à l'est de la ville, les attaques d'autobus par des adolescents, couteau au poing, sont fréquentes. Ils dépouillent les ouvriers qui rentrent du travail, les servantes, les vendeurs sur les marchés. Des hordes d'adolescents désespérés descendent de Santa-Fe, une des zones les plus pauvres à l'ouest de la ville, et prennent d'assaut les camions distributeurs de boissons fraîches. Dans les supermarchés des Lomas de Chapultapec, au cœur du Mexico millionnaire, une nouvelle forme de vol est pratiquée. Des hommes attaquent les dames après leurs achats, dans les parkings souterrains, armés des outils de l'artisan : un tournevis, un pic, des ciseaux, et exigent les poches de nourriture ; ils refusent de prendre les voiture ou l'argent. C'est le vol de la faim.



X



J'ai dit à plusieurs reprises que les statistiques nous peignent une ville surprenante, une ville où il y a plus de ciné-clubs qu'à Paris, plus d'avortements qu'à Londres et plus d'universités qu'à New York. Où la nuit est devenue difficile, pleine d’aspérités. Royaume de quelques-uns. Où commande une violence qui accule et enferme dans l'autisme. Elle emprisonne devant le téléviseur, crée le cercle vicieux d'une solitude où chacun ne peut recourir qu’à lui-même.

* Ecrivain, journaliste, vit à Mexico.
(1) Districto federal.
(2) Partido Revolucionario Democratico.
(3) Entreprise de télévision privée.
(4) Le ciment.

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