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Sortie du DVD de Notre Monde

Notre Monde Notre Monde (2013, 119') un film de Thomas Lacoste
Rassemblant plus de 35 intervenants, philosophes, sociologues, économistes, magistrats, médecins, universitaires et écrivains, Notre Monde propose un espace d’expression pour travailler, comme nous y enjoint Jean–Luc Nancy à « une pensée commune ». Plus encore qu’un libre espace de parole, Notre Monde s’appuie sur un ensemble foisonnant de propositions concrètes pour agir comme un rappel essentiel, individuel et collectif : « faites de la politique » et de préférence autrement.
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© Passant n°32 [décembre 2000 - janvier 2001]
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Remarque sur la toponymie de La Nouvelle-Orléans




Avant la Révolution française, la plupart des immigrants de la Louisiane étaient en rupture de société. Certains étaient des proscrits et des prostituées, condamnés à l'exil par décret royal. A ces exilés par force s'ajoutèrent les flibustiers en tout genre, les coureurs des bois canadiens, les négociants alléchés par de possibles bénéfices. N'oublions pas ceux qui avaient fui les diverses révolutions. C’est à une situation traumatisante que les colons échappaient.

Ce qui caractérise le « traumatisme », c'est qu'il est très souvent minimisé ou même oublié. Lorsqu'une catastrophe se produit, ceux qui la subissent se comportent par la suite comme s'il ne s'était rien passé. Ce n'est que bien longtemps après que l'événement prend sa pleine portée. De sorte que celui qui a subi et refoulé le traumatisme va se comporter comme si rien ne s'était passé, comme si tout continuait comme avant. La langue, par exemple, n'évolue plus, ni sémantiquement ni dans ses idiotismes, alors que la « langue mère » continue de se transformer comme toute langue vivante. Ce fut le cas pour les juifs séfarades qui, après avoir été exilés d'Espa-gne au XVe siècle, continuèrent à parler la langue de l'époque. De même, que ce soit en Louisiane ou au Québec, la fixation de la langue dans l'état où elle était parlée au XVIIIe siècle n'est-elle pas l'indice d'une rupture brutale, traumatique, reproduisant d'autant mieux ses effets qu'elle a été mécon-nue ?

A La Nouvelle-Orléans, un événement supplémentaire s’est produit : juste au moment de la Révolution française, ce territoire était sous la juridiction du Roi d’Espagne qui en avait hérité en 1762. Et Napoléon, ayant récupéré ce territoire, s'empressa de le vendre, en 1803, à la jeune République américaine. Entre 1762 et 1803, les colons n'eurent pas l'occasion de vivre la Révolution française comme un événement les concernant : ils restèrent à l'écart de ce qui se passait dans la métropole, d’autant que l'aristocratie locale avait peu de sympathie pour la révolution. En outre, les administrateurs espagnols les tinrent isolés de l'extérieur. Plusieurs années passèrent ainsi jusqu'au traité de San Lorenzo en 1795, date d'ouverture du port au commerce américain. Les manières des Louisianais d'origine latine restèrent longtemps féodales, au sens théocratique du terme. Leur culture était si différente que l'abandon de la colonie par la mère patrie devenue républicaine ne provoqua pas trop de réactions. Les colons gallicans restèrent des féodaux, et, avec leurs esclaves, ils se comportaient comme des seigneurs avec les serfs : la féodalité ignorait le racisme. On peut lire dans la « Déclaration du Roy concernant les ordres religieux et gens de main morte établis aux colonies françaises de l'Amérique », du 25 novembre 1743, que « l'Eglise catholique ne peut pas considérer les esclaves comme une partie du patrimoine, ni recevoir de l'argent provenant de la vente d'esclaves ». Il existe d'ailleurs une contre-démonstration convaincante : jusqu'à la guerre de sécession, certains noirs de La Nouvelle-Orléans étaient parfois propriétaires d'esclaves ! Cela n'a existé nulle part ailleurs aux USA. Le brillant créole noir Francis E. Dumas, par exemple, capitaine nordiste, enrôla et équipa ses propres esclaves, qu'il conduisit victorieusement sur le champ de bataille. L'esclavagisme de La Nouvelle-Orléans a relevé du féodalisme plutôt que du racisme !

Examinons l'une des conséquences de cette histoire et considérons le culte des morts. Avant 1789, aucune rue à Paris ne porte le nom d'un mort, pratique maintenant habituelle pour honorer les célébrités défuntes. Avant la révolution, les noms et les places portaient le nom de saints ou encore celui d'une caractéristique du lieu, souvent évidente. Lorsqu’une rue portait exceptionnellement un nom propre, il servait à commémorer une initiative et non pas à rendre un hommage posthume (comme c'est le cas pour la place Victor-Hugo, ou pour le lycée Montaigne, etc.). Le livre de Jacques Hillairet Evocation du vieux Paris montre que tous les noms de rue de Paris, sans exception, ont été choisis avant la révolution en fonction d'une caractéristique artisanale, géographique, ou religieuse. Il est significatif d'ajouter que la première rue à avoir été rebaptisée pour honorer un mort a été la rue Plâtrière, dont la partie nord, à partir de 1791, reçut le nom de Jean-Jacques Rousseau.

Le visiteur aura une surprise en arrivant dans le Carré français de La Nouvelle-Orléans. C'est que les noms de rue se conforment au mode d'attribution datant d'avant 1789. Le « trauma » culturel est inscrit dans la toponymie. Cette thèse est vérifiée pour la rue des Bons-Enfants, la rue du Désir et la rue des Français, celle d'Amour et celle des innombrables saints. Mais il existe aussi une rue d'Orléans, une rue de Toulouse, la rue de Bourgogne, et l’on se demande pourquoi elles portent les noms de nobles qui n'habitaient pas là. On trouvera la réponse en lisant Frenchmen, Desire, Good Children de John Chase. En effet, les plans de La Nouvelle-Orléans furent tirés par Adrien de Pauger au moment des combinaisons financières du régent et de Law : ils donnèrent aux rues le nom de ses bailleurs de fonds, Conti, Condé, Bourgogne, Chartres, etc., sans oublier non plus les bâtards du roi, dont le retour d'influence était toujours possible. Les noms qui font exception à la règle prérévolutionnaire sont ceux de vivants, alors qu'en France un culte des morts laïcisé a mangé peu à peu toutes les dénominations de lieu. Leurs fantômes s’incarnent dans les pierres, comme celui de De Gaulle, enfermé dans les branches de l'Etoile, bétonné sur un aéroport, cloué sur de multiples places !

Et que va-t-il se passer pour la génération des vivants, lorsqu'ils con-statent que les morts envahissent tous les espaces géographiques, qu'ils s'éternisent au moindre carrefour, n'ayant plus de paradis ou de lieux consacrés où leurs âmes reposeraient en paix ?

Cette errance terrestre des patronymes fait penser à ce bizarre phénomène, l'apparition de ces millions de signatures – les tags – ces protestations de vivants qui recouvrent les murs des métropoles depuis quelques dizaines d'années. A La Nouvelle-Orléans, les rues ne portent pas le nom des morts, et on ne voit presque aucun tag sur les murs. On en trouve seulement le long de la route nationale, et cela s'arrête dans les faubourgs. Des graffitis couvrent aussi les murs des quartiers les plus déshérités, dans le Saint-Thomas Housing Project. Des Noirs venant de l'Alabama et du Mississippi, habitués (si l'on peut dire) à subir une extrême violence raciale, y ont émigré depuis peu. Les tags provocateurs apposés par les adolescents s'affirment sur les murs lorsqu'ils atteignent l'âge initiatique où la puissance du nom et du sexe défie la mort, telle qu’elle s’épingle aux coins de nos rues.

Psychanalyste, auteur de nombreux ouvrages

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