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Notre Monde Notre Monde (2013, 119') un film de Thomas Lacoste
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© Passant n°33 [février 2001 - mars 2001]
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Economie politique des OGM et leurs enjeux


Qui fait les OGM ? Avec quels objectifs ? Avec quelles conséquences ? Selon quelles méthodes ? Il s'agit là de questions concrètes. Les OGM verts et philanthropiques que nous fait miroiter le complexe génético-industriel, cette coalition de scientifiques, de

responsables professionnels, de politiques manipulés par un cartel de transnationales « biocidaires » autoproclamées des sciences de la vie relèvent de la pure propagande : ils sont issus d'une société sortie du capitalisme, qui reste à construire et qui de toute façon n’en aurait aucunement besoin.



Qui fait les OGM ?



Un petit nombre de firmes transnationales dominent maintenant les deux domaines jumeaux de la biologie appliquée, celui de l'agriculture (de la génétique agricole pour être précis) et celui de la santé. Ces firmes chimiques et pharmaceutiques cherchent à se reconvertir dans les « sciences de la vie » parce que les résistances sociales à l'emploi des produits chimiques dangereux pour les hommes, les animaux et la vie en général se multiplient, que les coûts de la recherche et de l'agrément de nouvelles molécules croissent, et que la rentabilité de ce secteur baisse. Elles veulent donc reconvertir leur capital dans le domaine qui offre, de leur point de vue, des profits illimités, celui du « vivant ». Pour paraphraser Descartes, elles veulent se rendre « comme maîtres et possesseurs du vivant ».

Ces firmes produisent des pesticides, des fongicides, des herbicides, des bactéricides, des gamétocides. Leur technologie emblématique est Terminator, une transgénèse qui permet de produire des plantes qui produisent un grain stérile.



Avec quel objectif ?



Maximiser le taux de profit c'est la règle suprême. Comment ? En agriculture, plutôt que d'OGM, il s'agit pour l'instant de variétés génétiquement manipulées (VGM). Pour gagner de l'argent avec une VGM, il faut en vendre les « semences » à l'agriculteur, ce qui n'est possible que si l'agriculteur ne peut plus semer le grain qu'il a récolté. Plutôt qu'aux sciences de la vie, ces transnationales s'intéressent avant tout à la non-vie.

En bref, tant que les plantes et les animaux se reproduisent et se multiplient dans le champ du paysan, le capital ne peut ni se reproduire, ni encore moins se multiplier au bilan de l'investisseur des « sciences de la (non-)vie » Aussi invraisemblable que cela paraisse, l'objectif final de notre société et de SA science est d'interdire aux plantes et aux animaux de se reproduire dans le champ du paysan...

Les moyens pour arriver à un tel résultat sont multiples : au XXe siècle, les « hybrides » (des variétés qui ont la propriété de s'auto-détruire dans le champ du paysan) ont été la voie de recherche privilégiée, parfois exclusive, de la recherche agronomique (publique) et de la génétique agricole. Ceci au nom d'un phénomène inexplicable, « l'hétérosis », un mythe créé de toutes pièces dès 1914 pour justifier par la nature la mise en œuvre d'une technique de stérilisation du vivant. Mais de plus en plus les firmes prêtèrent aux « hybrides » coûteux et inefficaces le droit de brevet permettant de socialiser les coûts de faire respecter le privilège qui leur serait ainsi accordé. Elles disposent aussi de la technique Terminator qui permet de rendre stériles les se-mences de deuxième génération. Terminator ouvrira-t-il les yeux sur les OGM réels que dissimulent les OGM virtuels ?

Les gouvernements hollandais et italien, prenant conscience des dangers de la directive européenne 98/44 sur la brevetabilité des biotechnologies l'ont portée devant la Cour Européenne de Justice. Le gouvernement français, lui, n'a aucune inquiétude. Au nom de la compétitivité et de l'emploi, les gouvernements et la Commission Européenne favorisent un « partenariat » entre la recherche publique et la recherche privée, c'est-à-dire la privatisation de la première, jugée en France peu dynamique. Ce que M. Allègre a résumé au moment de l'inauguration du génopole d'Evry d'une phrase : « Les chercheurs (publics) n'auront plus à raser les murs lorsqu'ils feront du business ». Qu'un ministre d’un gouvernement se disant « de gauche », ancien scientifique de surcroît, pense que le business est le moteur de l'activité des chercheurs, plutôt que le bonheur de savoir et le jugement de ses pairs, en dit long sur le personnage, l'affaissement idéologique du « socialisme » et le bureaucratisme de la recherche. Car quel peut être l’intérêt commun entre les expropriateurs et les expropriés ?





Avec quelles conséquences ?



D’un point de vue économique (en fait, du simple bon sens), toute entrave à la faculté fondamentale du vivant de se reproduire et de se multiplier est un gaspillage qui revient à nous forcer à fermer nos portes et fenêtres pour permettre aux marchands de chandelles de lutter contre la concurrence déloyale du soleil. Pour tout libéral, un tel privilège est un anathème.

Ce même libéral s’élèverait de façon véhémente contre la menace pour nos libertés publiques qu'entraîne un tel privilège. Le faire respecter implique une société policière, comme le montre l'exemple de Monsanto avec les détectives Pinkerton chargés de débusquer les agriculteurs « pirates » ou les détectives qui circulent déjà en France dans les vergers pour y faire des prélèvements à l'insu des agriculteurs, comme le dit, avec jubilation le Wall Street Journal.



Les transnationales veulent faire

du paysan un « pirate » !



Le masque est levé, le « néo-libéralisme » actuel n'est qu'une forme vulgaire du libéralisme. Ainsi, le miracle orwellien du terme « néo » permet-il qu'une doctrine politique cohérente et respectable, même pour ceux qui ne la partagent pas, devienne le moyen de justifier son contraire.

Enfin, toute notre expérience historique dans ce domaine montre que :

a) la privatisation du vivant (« hybrides », le précédent de la « sélection continue » au XIXe siècle, et dans le domaine animal, les Livres des Origines instaurant un monopole sur le « sang » des animaux) freine le progrès génétique ;

b) l'existence de puissantes firmes privées entrave le développement de recherches plus utiles mais qui ne leur sont pas profitables. Même lorsque l'idéologie officielle est celle du service public de la recherche, ces firmes canalisent l'effort de recherche publique et en capturent les fruits. A fortiori, lorsque c'est celle de son asservissement comme maintenant. Les carences en matière de recherches agronomiques sur des formes d'agriculture respectueuses de l'environnement, de la santé des producteurs (combien d’intoxications mortelles ou invalidantes d’agriculteurs, de leur famille et d’ouvriers agricoles dues aux pesticides ? Silence), et du public, vers lequel il convient de s’engager résolument pour éviter le désastre annoncé en matière d’environnement et de santé publique n'a pas d'autre cause.

Il faut que ceux qui nous gouvernent (hommes politiques, dirigeants des organismes de recherche profondément engagés au nom de la compétitivité dans une politique de collaboration avec les transnationales, responsables agricoles mystifiés par les discours techno-scientifiques) répondent à la question :

Voulez-vous accorder aujourd’hui aux firmes transnationales le droit de s’approprier le vivant ? Demain, de taxer l’air que nous respirons ? Et après demain, nous interdire de jouir de la lumière du soleil ?1



Selon quels moyens ?



Ils sont connus, classiques, mais bien perfectionnés depuis que Georges Orwell les a décrits en 1946. C'est la propagande en novlangue : les effets d'annonce, « percées » et autres « avancées significatives » dans la « maîtrise du vivant », les promesses d'un monde d’abondance, écologique, débarrassé des grandes endémies (en réalité sociales et politiques) que sont l'obésité, le cancer, les maladies mentales, l'alcoolisme, etc. Elles veulent nourrir la planète en protégeant l’environnement !2 Le rideau de fumée du meilleur des mondes dissimule la réalité totalitaire du monde plus profitable qu'il s'agit d'imposer. Les biologistes ne voient pas plus loin que les quelques crédits et quelques postes pour lesquels ils pourront concourir grâce au « partenariat » transnational maintenant obligatoire. Certains rêvent de quelque « percée significative » débouchant sur un brevet et qu’ils pourront déposer en leur nom et commercialiser grâce à la légalisation récente d’une forme inédite de corruption du service public. Dans ces conditions, ne vaut-il pas mieux être employé par l'Etat qui permet de privatiser une « percée significative » que par le privé qui la confisque pour ses actionnaires ?

Un exemple de nov-langue : « le privilège de l'agriculteur », semer le grain récolté, l'acte fondateur de l'agriculture de nos civilisations. Les hautes autorités en discutent doctement. Où est le privilège ? Respirer ou jouir de la lumière du soleil sont-ils des privilèges ? Prenons garde, ils le de-viendront un jour par un tour de passe-passe sé-mantique. L'histoire ne démontre-t-elle pas avec constance qu'aristocrates et investisseurs ont toujours préféré le privilège de récolter ce qu'ils n'ont pas semé au labeur du paysan de semer ce qu'il a récolté ? Que signifie cette inversion du langage si ce n'est que le vivant appartient aux investisseurs et que ceux qui l'utilisent sont irrémédiablement piégés ?

Observons que dans un pays comme les Etats-Unis, 50 % au moins de la population souffre de formes diverses de malnutrition, obésité surtout, maladies cardio-vasculaires, cancers, carences diverses. Partis après la guerre avec un handicap dans la course au « progrès », les pays européens mettent les bouchées doubles (si l'on peut dire), pour rattraper leur retard dans le domaine de l'obésité qui prend des proportions alarmantes chez les jeunes.

La cause principale de ces maladies est connue : l'agriculture industrielle et son prolongement, l'alimentation industrielle. A qui fera-t-on croire que ces problèmes seront résolus avec des OGM, qui marquent au contraire une fuite en avant dans la prise de contrôle de notre alimentation et de l'agriculture par ces quelques firmes ? A qui fera-t-on croire que les OGM, Terminator par exemple, contribueront à résoudre le problème de la faim et de la malnutrition dans le Tiers-Monde ? A. Sen a démontré avec précision ce que nous savions intuitivement depuis longtemps : ce sont les démocraties, inséparables d'une plus grande égalité de revenus et donc d'une répartition pas trop inégalitaire des moyens de production (la terre en particulier), qui nourriront le Tiers-Monde, non les transnationales qui soutiennent depuis toujours les régimes les plus réactionnaires. Ajoutons que des progrès historiquement inouïs des rendements agricoles de-puis la guerre reposent sur la libre circulation des connaissances et des ressources génétiques, en quelque sorte sur leur mondialisation. Les transnationales en veulent la cartellisation. Nouvel exemple de novlangue préparant une formidable régression dont on connaît, depuis le traité de Tortesillas (1494) partageant le monde entre l'Espagne et le Portugal, les funestes conséquences.

Ces transnationales venues de la chimie opèrent selon les principes de la persuasion clandestine consistant à manipuler les personnes qui ont la confiance du public, les hommes politiques, les scientifiques, les « régulateurs », de façon à ne pas apparaître en première ligne. Les argumentaires différents, mais grosso modo les vieilles ficelles du Progrès, de l'emploi, de l'écologie (le « Greenwash »3) continuent de servir. Cet argumentaire préparé par des firmes de relations publiques est alors relayé par les media, lesquels sont tenus d’ailleurs par les annonceurs - les mêmes transnationales4 Quant aux scientifiques, circonvenus par les contrats qu'ils sont incités à signer avec ces transnationales, ils se taisent. Ces dernières achètent au coût marginal (la puissance publique supportant le coût des investissements lourds et des salaires) les résultats d'années de recherche et d'accumulation de compétences, et surtout, ces résultats provenant d'une recherche publique possèdent une légitimité sociale et économique qu'ils n'auraient pas s'ils avaient été produits par les firmes. Par exemple, les « hybrides », ces variétés ayant la fantastique propriété de s’auto-détruire dans le champ du paysan, soulèveraient beaucoup plus de résistances s'ils avaient été proposés par des entreprises privées. Le paysan aurait des soupçons. Mais comme la recherche « publique » (novlangue, toujours) les proposait au nom de l'intérêt général et qu'il s'agissait d'un nouveau triomphe de la Science...

Cette analyse des OGM agricoles vaut pour la santé, moyennant quelques modifications. La théorie génétique actuelle de la maladie avec ses prolongements de « médecine prédictive » ne vise pas autre chose que de faire de toute personne en bonne santé un malade potentiel et de prendre le contrôle de notre santé, comme ces firmes ont pris le contrôle du vivant en agriculture. Il est évidemment plus profitable de transformer des individus bien-portants en malades potentiels que des malades en personnes bien-portantes. C'est aussi plus aisé : chacun de nous est en effet porteur de dizaines de soi-disant « maladies génétiques ». Un tel projet exige que les coûts en soient socialisés et les profits privatisés : le projet génome humain et les différents projets de décryptage ne visent pas autre chose. Les « hybrides » et Terminator sont aussi le fruit de la recherche « publique ».

La maladie génétique nous vole de notre responsabilité individuelle et de notre responsabilité collective (c'est-à-dire politique) sur notre santé. Pour les « politiques », cette naturalisation et individualisation de la maladie sont un souci de moins. Puisque c'est génétique, confions les gènes aux transnationales. L'ef-fondrement final de tout système de sécurité social est proche, ouvrant enfin la voie à un système privé dont le coût est, on le sait, inversement proportionnel aux performances (comparons Angleterre, France, Etats-Unis). Et continuons pour des raisons de profit, à multiplier les polluants, y compris les OGM, autour de nous. Tout ira ainsi pour le mieux, sinon dans le meilleur des mondes possibles, du moins dans le plus profitable.



Jean-Pierre Berlan*

Directeur de recherche à l’INRA/CTESI de Montpellier.
(1) C’est en cours. Cela s’appelle le marché des permis de polluer. Nous paierons indirectement les coûts sous la forme de maladies.
(2) Argument des transnationales repris par exemple par M. Axel Kahn directeur des « sciences de la vie » de Rhône Poulenc, Directeur d’une unité de recherche de l’Inserm, ancien président de la Commission du Génie biomoléculaire et membre du comité national d’éthique ! « Les OGM permettront de nourrir la planète en respectant l'environnement » (Les Echos, 18 décembre 1997).
(3) Le « Greenwash » selon l'entreprise de relations publiques chargée d’assurer la communication de la bio-industrie : « Il ne faut surtout pas se risquer sur le terrain des risques pour l'environnement ou la santé publique, écrit Burson Marsteller la plus grande entreprise de relations publiques à ses clients du complexe génético-industriel. Persuader les consommateurs d'adopter les organismes génétiquement modifiés est une tâche qui doit être confiée à ceux qui ont la confiance du public, les politiques et les organismes de contrôle… L'industrie doit se concentrer uniquement sur la dissémination d'histoires édifiantes et de symboles qui transmettent un message d'espoir, de satisfaction, d'empathie (« caring ») et d'estime de soi. Les symboles jouent un rôle central en politique parce qu'ils se fondent sur l'émotion, et non sur la logique ». (The Ecologist, septembre-octobre 98).
(4) Un grand journal agricole qui m'interrogeait m'a ainsi déclaré qu'il ne pouvait pas publier ce que je lui disais par peur des mesures de rétorsion publicitaires de ses annonceurs agrochimistes.

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