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Sortie du DVD de Notre Monde

Notre Monde Notre Monde (2013, 119') un film de Thomas Lacoste
Rassemblant plus de 35 intervenants, philosophes, sociologues, économistes, magistrats, médecins, universitaires et écrivains, Notre Monde propose un espace d’expression pour travailler, comme nous y enjoint Jean–Luc Nancy à « une pensée commune ». Plus encore qu’un libre espace de parole, Notre Monde s’appuie sur un ensemble foisonnant de propositions concrètes pour agir comme un rappel essentiel, individuel et collectif : « faites de la politique » et de préférence autrement.
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© Passant n°33 [février 2001 - mars 2001]
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Les gisements de barbarie à venir


La paix est un non-concept. La guerre, oui, nous savons ce qu'elle est, parce qu'elle se donne à voir. Il y a du sang, du bruit, de la fumée, quelques morts assurées et une bronca particulière perceptible à

l'excitation que les journalistes mettent alors dans leur voix. La paix est invisible. L'absence de bruit, de fumée, de sang et de douleur peut sous des apparences paisibles être grosse de la guerre. Les mots en disent long parfois. Ainsi le « maintien de la paix », objectif des Nations Unies. Comme on se maintient en équilibre sur une

patinoire ou une corde. Il s'agit en réalité dans les contradictions qui sont le fond même de la vie, d'un moment particulier où par un effort raisonné et commun de ceux qui les vivent, ces contradictions se règlent autrement que par la violence.



Mais la violence s'inscrit dans le temps. Elle se nourrit d'événements et de sentiments venus du passé, se manifeste par des atteintes présentes sur les corps et sur les biens. Et l'apaisement une fois revenu, (selon les conditions dans lesquelles il intervient), peut être porteur de violences futures inéluctables. Si la paix définitive est introuvable (une société définitivement pacifiée serait une société sans vie), en revanche les injustices intolérables, les horreurs refoulées et non condamnées du passé et du présent, sont des ferments de violences différées. Les pulsions violentes qui agitent l'homme ne sont endiguées que par des systèmes politiques producteurs de loi. La dérégulation conduit à la guerre. À cet égard, le monde tel qu'il va pourrait bien préparer le pire.

Nous l'avons frôlé avec les guerres franco-allemandes des XIXe et XXe siècles qui s'engendraient l'une l'autre dans un cycle de revanche indéfini. Il a fallu quelques visionnaires de l'Europe pour décider enfin d'unir ceux qui se haïssaient jusqu'alors. Sans commenter ici les modalités mercantiles de cette union, constatons cependant qu'elle a éliminé le spectre de la guerre entre ses membres. Mais cet exemple positif est bien isolé.

Si, dans les quelques années qui suivirent la Deuxième guerre mondiale, les voies de la paix semblèrent tracées par l'interdiction du recours à la force et l'annonce d'un strict contrôle des armements (jamais réalisé)1, les cinquante années écoulées depuis ont accumulé les ferments de violence.

Le désastre de la Shoah, résultat d'un projet monstrueux et accompli dans l'indicible, laissa une marque traumatisante aux effets encore inépuisés. Quel rôle a joué dans l'inconscient collectif des communautés juives du monde entier, cette longue page d'horreurs, il est difficile de le dire. Mais peut-on exclure le lien entre ces souffrances-là et leur écho chez des plus jeunes qui, bien que n'étant pas des victimes directes, se trouvent aujourd'hui du côté des auteurs d'une autre violence, celle implacable et cruelle faite aux Palestiniens ?

Chez ces derniers, la fabrique de violences futures est active. Le Centre de Sociologie de Naplouse mène un travail éclairant sur la société palestinienne. Il met en lumière les effets traumatisants à vie des destructions de maisons effectuées depuis 1948 en Cisjordanie et à Gaza. Des milliers d'adultes d'aujourd'hui, témoins de ces opérations dans leur enfance, se sont trouvés sans toit et souvent sans père, celui-ci étant fréquemment incarcéré par Israël. La violence intérieure ne les quitte plus. Dirigée principalement vers les israéliens, elle s'exerce aussi au sein même des familles palestiniennes. Comment rompre ce processus ? La condition nécessaire, mais non suffisante serait de mettre un terme à ces destructions de pauvres biens, havre et moyen de vivre d'un peuple broyé par l'histoire. Or elles se poursuivent, entretenant ainsi l'engrenage fatal. On ne compte plus les plantations d'oliviers détruites depuis le mois de Septembre.

Voilà que vient enfin dans le débat français la question de la torture telle qu'elle a été pratiquée massivement pendant la guerre d'Algérie. La lumière sur ce point permettra-t-elle par voie de conséquence indirecte d'éclairer l'un des dossiers les plus opaques de la violence contemporaine, celui de l'actuelle Algérie ? La recherche de la vérité et des responsabilités du côté français pourra-t-elle aider la société algérienne à rompre (mais comment ?), le cycle d'horreur dans lequel elle est enferrée ? Quelle influence différée ont donc eue sur le psychisme des Algériens et dans les profondeurs de leur inconscient collectif les pratiques criminelles de l'armée française ? Et les survivants et témoins des massacres actuels, pourront-ils un jour oublier la barbarie et contribuer à ériger une société différente ?

Il faudrait encore mentionner le Cambodge et ce qu'ont subi les victimes des Khmers Rouges, l'ex-Yougoslavie et la longue liste des crimes de la purification ethnique, le Rwanda où des enfants n'ont eu la vie sauve que pour être restés dissimulés sous les cadavres de leurs parents pendant plusieurs jours. Il faudrait s'interroger sur le sens du mot paix en Sierra-Leone où les enfants soldats, armés et drogués ironisent : « que préférez-vous, des manches longues ou des manches courtes ? », avant de mutiler leurs adversaires. Il faudrait se demander ce que sera l'Irak dans quelques années. À supposer que l'embargo criminel qui frappe ce peuple prenne fin sur le champ, dix ans de privations redoutables annoncent aux enfants qui ont survécu un avenir douteux car ils seront débilités physiquement et peut-être mentalement par l'effet des carences supportées dans leur plus jeune âge.

Vous êtes fatigués de cette litanie ? Moi aussi et pourtant elle n'est pas achevée. On pourrait y ajouter la Tchéchénie, le Timor, l'Indonésie actuelle, le Sud-Soudan, l'Angola.

La violence engendre la terreur et la mort. Mais en bon semeur, elle met en place les germes de la mort et de la violence pour plus tard à travers tant d'âmes fêlées.

Non, ne retournez pas sereinement jouer avec vos chers petits aux jeux sophistiqués que vous leur avez offerts à Noël. La source de ces violences est partout, mais surtout ici. Les trafics d'armes, c'est nous, et au plus haut niveau de l'État. La prostitution des enfants, les trafics de diamants et de drogue aussi. La complicité avec les États-Unis contre le peuple irakien ou avec les États-Unis et Israël contre le peuple palestinien, c'est encore nous, comme la faiblesse devant W. Poutine. Le marché des matières premières qui sous couvert de « liberté des prix », conduit des économies tout entières au désastre, c'est nous et nous en profitons.

Vous voulez laisser un monde vivable derrière vous ? Alors, entrez en ré-sistance, passez vos nuits à essayer de comprendre et vos journées à organiser la lutte dans des réseaux planétaires où se construira la loi internationale du futur. Ne vous réjouissez pas trop facilement qu'ici ou là les choses semblent aller mieux. Le degré d'injustice inouï qui caractérise le monde d'aujourd'hui pourrait annoncer un degré de barbarie inouï pour demain.

* Professeur de Droit Public et de Science Politique à l’Université Paris VII où elle enseigne le droit international. Elle a participé à diverses procédures devant des tribunaux arbitraux et devant la Cour Internationale de Justice et a travaillé sur d’autres différends internationaux, en particulier en Asie et comme consultante auprès de l’UNESCO. Elle est membre du Tribunal Permanent des Peuples. Elle a créé en mai 1993 et préside depuis cette date l’Association Européenne des Juristes pour la Démocratie et les Droits de l’Homme dans le Monde. Elle collabore régulièrement au Monde diplomatique. Dernières publications : Humanité et souverainetés. Essai sur la fonction du droit international. Paris, La Découverte, 1995. L’Injustifiable. Les politiques françaises de l’immigration . Paris, Éditions Bayard. Bayard Société. 1998. En collaboration avec Etienne Balibar, Jacqueline Costa-Lascoux et Emmanuel Terray : Sans-papiers : un archaïsme fatal. La Découverte. Paris. 1999.
(1) Je fais allusion ici à l'article 26 de la Charte des Nations Unies, beau texte, fait seulement pour l'illusion du passant : « Afin de favoriser l’établissement et le maintien de la paix et de la sécurité internationales en ne détournant vers les armements que le minimum des ressources humaines et économiques du monde, le Conseil de sécurité est chargé... d'établir un système de réglementation des armements. »

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