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Sortie du DVD de Notre Monde

Notre Monde Notre Monde (2013, 119') un film de Thomas Lacoste
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© Passant n°33 [février 2001 - mars 2001]
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La petite musique de Poutine


En Russie, après avoir dilapidé les richesses du pays et ruiné l’ensemble de la population, les puissants s’attaquent maintenant aux droits fondamentaux des travailleurs. Le nouveau Code du Travail proposé par le gouvernement renoue avec les traditions féodales. Une résistance s’organise difficilement.



« Prolétariat […] Pour nous ce mot est une musique puissante… », écrivait Maïakovski en 1924. Aujourd’hui, Poutine vient de réadapter l’hymne stalinien (avec talent : « le drapeau tricolore […] mène les peuples de la Russie vers la victoire ») pour mieux faire danser le peuple. La musique comme il l’entend : la nostalgie d’une puissance mondiale, impérialiste et belliqueuse pour séduire les électeurs encore sensibles aux parades militaires. Admettre le passé soviétique comme le prolongement de l’Empire tsariste. Héritage que l’on va poursuivre en essayant de réparer les erreurs commises dans la ferveur révolutionnaire. A commencer par le rétablissement du servage.

Mais trêve de symboles. Les maîtres de la Russie croyaient avec obstination (et les libéraux occidentaux les encourageaient) que les règles du marché pouvaient remplacer rapidement le rôle régulateur de l’état. Seule une rupture radicale, quelles qu’en soient les conséquences sociales, assurerait le succès des réformes...

En voici le prix. En dix ans, le PIB diminué de 50 %. Des secteurs entiers de la production industrielle ont disparu. Seule une part réduite du secteur primaire fournit 70 % des exportations du pays (78 % des importations russes en France sont composées d’hydrocarbures), en revanche, 75 % des produits agricoles sont importés. L’espérance de vie a chuté à 55 ans pour une population dont 40 à 50 % (selon les sources) vit en dessous du seuil de pauvreté, évalué à environ 250 FF par mois quand les prix de la consommation courante ont atteint le niveau occidental. Les arriérés de salaires correspondent à 20 – 30 % du PIB du pays, s’estiment heureux ceux qui sont payés en nature.

Les dirigeants du pays se sont posé la question : qui est le responsable du désastre ? La réponse n’a pas été difficile à trouver. L’ouvrier, le travailleur russe est responsable, parce qu’il est paresseux et alcoolique. Il faut donc s’attaquer au Code du Travail soviétique encore en vigueur, qui « n’est pas économiquement réaliste », notamment puisqu’il empêche les licenciements sans l’accord des syndicats (trois personnes pouvant former un syndicat à elles seules).

La durée légale d’une journée de travail devra passer de 8 h à 12 h ; le travail nocturne des femmes sera autorisé ainsi que le travail des enfants (Yabloko, le parti libéral, propose dans l’article 26/7 que « les enfants de moins de 8 ans ne soient pas autorisés de travailler plus de 240 heures par an »)1. Les employeurs obtiendront le droit de ficher leurs salariés (opinion politique, appartenance syndicale, etc.) et le rôle des syndicats sera pratiquement réduit à néant, les conventions collectives étant remplacées par des contrats individuels entre employé-employeur2.

En parfait autocrate, Poutine exige la soumission totale des patrons à ses intérêts politiques. En contrepartie, il promet de leur garantir la plus grande liberté d’entreprendre et de tenir d’une main de fer le peuple au carré. D’ailleurs Peter Aven, le directeur d’Alfa Bank n’a fait qu’exprimer publiquement le souhait du grand patronat quand il a incité Poutine à gouverner dans le « style Pinochet ». Ce n’est pas tombé dans l’oreille d’un sourd. La politique à venir tient en quelques mots : « un marché fort, une police forte ».

Les syndicats des transports Zachtchita ainsi que la Fédération Sotsprof ont organisé une journée d’action le 21 mai à laquelle avaient participé 300 000 personnes (dont 150 000 dans la région de Kaliningrad, ex-Prusse Orientale) pour s’opposer au projet gouvernemental. Le 1er décembre, les organisateurs souhaitaient élargir la mobilisation, mais cette fois-ci, on ne compta que quelques dizaines de milliers de travailleurs. Malgré le report de l’examen du Code du Travail pour la session de printemps, face au rejet unanime de la part de tous les syndicats - plus ou moins radicaux dans leur critique - le manque de mobilisation populaire place le gouvernement dans une position de force3.

Pourquoi une plus grande mobilisation s’avère aussi difficile ? Les syndicats hérités de l’ère soviétique étaient de grosses administrations qui redistribuaient aux ouvriers les biens de consommation, fournissaient des appartements ou des services. Ils n’avaient aucune crédibilité en tant que défenseurs des intérêts des travailleurs. Les actions communes étaient interdites et pour toute revendication ou sujet de plainte, l’ouvrier devait contacter personnellement le directeur de l’usine.

Aujourd’hui, il est difficile de sensibiliser l’opinion après dix ans de dégradation continuelle des conditions de vie et de travail, où l’essentiel des échanges sociaux et économiques se fait sur le mode du troc. Pourquoi se casser la tête avec un nouveau Code du Travail alors que l’actuel est systématiquement violé par le patronat qui ne respecte pas les conventions collectives, qui ne verse pas les salaires, et qui demande aux ouvriers de plus en plus de sacrifices ?

Cependant, après de nombreuses actions désespérées (prises d’otages, grèves de la faim, suicides, etc.) à différents endroits de la Russie une résistance commence à s’organiser, malgré la répression souvent brutale. A Vyborg les ouvriers ont pris le contrôle d’une fabrique de papier en désignant un comité de direction qui continuait, avec ses propres moyens, d’assurer la production. Deux ouvriers ont été gravement atteints par balles par les forces de l’ordre qui ont essayé de briser le mouvement à l’intérieur de l’usine. A Kuzbas, les mineurs ont pris également le contrôle de leur entreprise, appelant à la nationalisation de l’industrie. Ailleurs, les grévistes ont obtenu gain de cause après avoir menacé de bloquer des routes ou des voies ferrées stratégiques. Des milliers d’ouvriers de Gazprom, grosse entreprise chimique, ont ainsi manifesté à Astrakhan contre l’intoxication régulière et parfois mortelle des ouvriers et d’autres citoyens et pour être relogés. Dans d’autres régions des comités ouvriers se forment et mènent des actions avec le soutien actif des populations, qui sont par beaucoup d’endroits, dépendants d’une ou deux entreprises gigantesques. Les mobilisations locales se multiplient, malgré le silence des médias4.

Il faudrait briser l’isolement et l’indifférence sans quoi ces actions seront vouées à l’échec.

L’adoption du nouveau Code du Travail serait une défaite que les néolibéraux essayeront de perpétuer ailleurs. Sans parler d’une nouvelle et discrète course aux armements : Poutine et Bush sont en train de diriger leurs missiles vers leurs territoires respectifs. Dans une atmosphère de guerre, les luttes sociales deviennent impossibles.

(1) On recense à ce jour près de 2 000 000 d’enfants entre 14 et 15 ans qui travaillent.
(2) Petit rappel pour prendre conscience du gouffre : en France, le travail des enfants de moins de 8 ans est interdit en 1841, en 1884 la loi reconnaît le droit syndical, en mars 1919 on passe à 8 h par jour de travail et les conventions collectives sont juridiquement reconnues !
(3) Il est possible de suivre l’actualité en français grâce au périodique Le Messager syndical c/o Carine Clément, 98, avenue de Saint-Ouen – 75 018 Paris, e-mail : carine_clement@hotmail.com
(4) Pour avoir des informations plus détaillées en français ou en anglais, allez sur le site de l’International Solidarity with Workers in Russia,
http://www.chez.com/isworsitr/index.html

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