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Sortie du DVD de Notre Monde

Notre Monde Notre Monde (2013, 119') un film de Thomas Lacoste
Rassemblant plus de 35 intervenants, philosophes, sociologues, économistes, magistrats, médecins, universitaires et écrivains, Notre Monde propose un espace d’expression pour travailler, comme nous y enjoint Jean–Luc Nancy à « une pensée commune ». Plus encore qu’un libre espace de parole, Notre Monde s’appuie sur un ensemble foisonnant de propositions concrètes pour agir comme un rappel essentiel, individuel et collectif : « faites de la politique » et de préférence autrement.
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© Passant n°33 [février 2001 - mars 2001]
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Quand le peuple prend la parole


Vous le savez sans doute, les choses

bougent au Chiapas ! Les négociations sont en train d’avancer entre le nouveau gouvernement fédéral mexicain et l'EZLN. Fox a tendu la main. Loin d’être dupe, Marcos en a quand même pris note et décide d'organiser une marche vers Mexico pour ouvrir le dialogue, à trois conditions : la fermeture des quatre casernes militaires chiapanèques, la

libération des prisonniers zapatistes (c'est le cas pour 17 d'entre eux), le respect des accords de San Andres (ceux qui

reconnaissent les droits des indigènes). Avant cette grande marche, le Sous-

commandant revient sur ces sept années de luttes.



Au peuple mexicain

Aux peuples et

aux gouvernements du monde



Sœurs et frères,

Aujourd’hui, 12 janvier 2001, nous, les zapatistes, manifestons à San Cristobal de las Casas, au Chiapas. Tzotziles, Tzeltales, Choles, Tojolabales, Zoques, Mames et métisses, tous zapatistes, nous sommes descendus de différentes parties des montagnes du Sud-Est mexicain pour venir dans cette ville et dire notre parole.

Depuis sept ans, nous nous battons ouvertement pour le respect des peuples indigènes du Mexique. Depuis sept ans, nous défendons haut et fort la dignité des indigènes mexicains. Depuis sept ans, nous réclamons au gouvernement la reconnaissance des droits et de la culture de ceux qui ont donné histoire et honneur à notre patrie, le Mexique. Depuis sept ans, nous sommes assiégés, persécutés, diffamés, emprisonnés, torturés, assassinés. Avec des balles ou avec des mensonges, ou avec les deux, on a voulu en finir avec nous et nous réduire au silence. Et nous, depuis sept ans, nous insistons sur la voie du dialogue avec tous pour parvenir à la paix.

Aujourd’hui, à l’aube d’un nouveau siècle et d’un nouveau millénaire, nous insistons sur la voie du dialogue pour en finir avec la guerre. Durant ces sept années, ceux qui nous ont gouvernés se sont servis du dialogue pour dissimuler la guerre qu’ils menaient contre nous.

Ils ont menti. Aujourd’hui, nous ne voulons plus de mensonges. Nous ne voulons plus être trompés. Nous voulons un vrai dialogue pour une véritable paix.

Aujourd’hui, nous savons qu’il y a un nouveau gouvernement. Mais notre méfiance n’est pas nouvelle. Elle dure depuis longtemps. Des années. Des siècles entiers. Mais nous n’y resterons pas enfermés pour toujours. C’est pourquoi nous avons indiqué la clef qui ouvrira la porte de notre méfiance. Cette clé est faite de la libération de tous les prisonniers zapatistes, du retrait des sept positions de l’armée et de la reconnaissance constitutionnelle des droits et de la culture indigènes.

Aujourd’hui, dix-sept zapatistes ont déjà été libérés au Chiapas. Mais il en reste plus de 80 dans les prisons du Chiapas, du Tabasco et du Querétaro. Aujourd’hui, l’Armée fédérale a quitté trois de ses positions. Mais il en reste quatre. Aujourd’hui, la reconnaissance institutionnelle des droits et de la culture indigènes n’a toujours pas été ratifiée.

Il y a une évolution. Oui. Mais il semblerait qu’on tente de présenter ces petites avancées de façon mensongère. Comme si tout était déjà terminé. Comme si le dialogue et la paix étaient là, tout proches. Comme si on voulait lever la méfiance que les déclarations du gouvernement ont cultivé avec quelques actions et encore plus de déclarations.

La société civile nationale et internationale veut le dialogue et la paix au Chiapas. Le gouvernement mexicain doit répondre à cela. Ou alors veut-il seulement que la radio, la télévision et la presse disent que le gouvernement veut la paix et que les zapatistes ne la veulent pas ? Si le gouvernement veut vraiment la paix, il n’a qu’à nous donner trois signes. Tous peuvent dire qu’ils sont peu de choses. Que le gouvernement ne perd rien. Que les zapatistes ont une parole et ne demanderont rien d’autre pour s’asseoir à la table du dialogue. Mais si le gouvernement veut seulement que les médias disent et clament que lui veut la paix et que nous ne la voulons pas, parce que nous sommes intransigeants, parce que nous voulons tout ou rien et autres sottises, alors, il se peut que le gouvernement sème la confusion auprès de la population. Le gouvernement a l’argent et le pouvoir pour faire entendre beaucoup de bruits de paix et pour que le son de la guerre ne soit pas entendu. Mais il n’y aura pas de dialogue de cette façon et la paix n’adviendra pas. Pendant des semaines, des mois, peut-être des années, les voix du gouvernement se feront très fortes. Mais il n’y aura pas de solution pacifique. Au bout du compte, le gouvernement aura simplement dépensé beaucoup d’argent à faire croire aux gens qu’il voulait la paix. Mais il n’aura pas la paix. Et on verra, au bout du compte, que les gens vont dire que ce qu’ils voulaient c’était la paix. Et pas une campagne publicitaire.

Sœurs et frères, aujourd’hui, nous voulons faire une commémoration spéciale. Il y a sept ans, l’autre soulèvement a eu lieu. Le soulèvement de centaines de milliers de mexicains de toutes les couleurs, de toutes les tailles, de tous les sexes, de toutes les classes sociales et de tout le pays. Avec eux des gens biens se sont soulevés dans d’autres pays, éloignés par la distance mais proches par la dignité. Cet autre soulèvement, celui de la société civile, était, et est, une grande leçon pour nous, les zapatistes, et pour l’histoire de ce pays. Il étaient et ils sont nombreux. Des ouvriers et des paysans. Des indigènes du Nord, du Sud, de l’Est et de l’Ouest. Des étudiants et des enseignants. Des femmes au foyer et des métayers. Des hommes et des femmes d’église. Des intellectuels et des artistes. Des employés et des chauffeurs. Des petits commerçants et des propriétaires. Des loueurs de marché et des personnes aisées. Des homosexuels et des lesbiennes. Des médecins et des infirmières. Des pêcheurs et des marchands ambulants. Des chefs d’entreprise et des chômeurs. Tous les visages et les noms que revêt le peuple. Tous ont quitté le silence pour faire entendre leur voix. Ils ont parlé à voix forte et claire. Leur parole portait un message de justice, de respect, de liberté, de démocratie. Tous ces noms parlaient de la paix que tous nous voulons, dont nous avons besoin et que nous méritons.

Ce n’est pas le gouvernement qui a commencé à parler de la paix. Ni nous, les zapatistes qui en ont parlé en premier. C’étaient tous ces hommes, ces femmes, ces enfants, ces personnes âgées qui, au Mexique et à travers le monde, ont commencé à exiger que la guerre s’arrête et que les mots de la raison prennent le relais.

Cela fait sept ans que nous, les zapatistes, nous écoutons cette voix et nous l’écoutons bien. Nous avons fait taire nos armes et nous avons commencé à construire un pont avec des mots. Ce n’étaient ni ne sont des mots nouveaux. Ce sont les mêmes mots que l’on répète depuis que l’homme est homme sur terre. Ce sont les mêmes mots que l’on dit dans n’importe quel coin des cinq continents. Ce sont les mêmes mots que tout homme et toute femme honnêtes disent. Ces mots sont démocratie, liberté et justice. Et nous voulons reconnaître tous ceux et toutes celles qui ne se conforment pas à dire ces mots. A ceux qui les vivent et qui meurent chaque jour depuis que l’humanité a commencé à arpenter le monde.

Sœurs et frères, pour nous avoir donné la possibilité de dire et de vivre ces mots. Pour nous avoir écouté. Pour avoir ouvert le chemin du dialogue et avoir fermé la porte de la guerre. Pour nous avoir accompagné. Pour tout cela et plus encore, nous saluons aujourd’hui la société civile nationale et internationale. Aujourd’hui nous saluons ceux qui ont été les meilleurs maîtres pour nous, zapatistes. Aux hommes, aux femmes, aux enfants, aux anciens qui, au Mexique et à travers le monde, répètent, encore et encore, pour que personne ne les oublie, les mots de démocratie, de liberté et de justice. Et nous voulons saluer tout particulièrement ceux qui, aujourd’hui comme il y a sept ans, se mobilisent au Mexique et dans d’autres endroits du monde.

Salut, sœurs et frères !

Vive la société civile !

Vivent les peuples indiens !

Démocratie !

Liberté !

Justice !

* Depuis les montagnes du Sud-Est mexicain, du Comité Clandestin Révolutionnaire Indigène. Commandement général de l’Armée Zapatiste de Libération Nationale.

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