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Sortie du DVD de Notre Monde

Notre Monde Notre Monde (2013, 119') un film de Thomas Lacoste
Rassemblant plus de 35 intervenants, philosophes, sociologues, économistes, magistrats, médecins, universitaires et écrivains, Notre Monde propose un espace d’expression pour travailler, comme nous y enjoint Jean–Luc Nancy à « une pensée commune ». Plus encore qu’un libre espace de parole, Notre Monde s’appuie sur un ensemble foisonnant de propositions concrètes pour agir comme un rappel essentiel, individuel et collectif : « faites de la politique » et de préférence autrement.
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© Passant n°33 [février 2001 - mars 2001]
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Nouvelles du front


Dans lesquelles on voit l'auteur, replié dans son château-fort intérieur,

Evaluer la violence des assauts

Elaborer de subtiles contre-attaques

Et déclarer son amour à Marie-Françoise, jeune femme à qui il écrit.



Ma chère Marie- Françoise,

Votre minou sent-il toujours la framboise ? Et votre corsage la menthe sauvage ? Sans doute… J'en rêve toutes les nuits durant lesquelles l'ennemi me laisse un peu de répit. Chaque fois qu'ici renaît ce sentiment de paix (intérieure), vos lèvres j'imagine dessinent sur ma peau quelques-unes de ces volutes mouillées dont vous avez le secret. Un court instant, je peux me croire étendu près de vous, et j'oublie ce monde en guerre contre lui-même, ces agressions perpétuelles mettant les peuples à genoux… Nous sommes des millions à être de garde sur les remparts, mais j'ai la chance de vous avoir près de moi, vos yeux d'écureuil dans mes nuages, vos mains infinies sur mon ventre et vos fesses comme une courbe d'horizon. Je lutte aussi pour revenir boire à la source le miel salé qui coule de vous quand ma bouche s'abandonne dans la jungle de votre mont Ama-zone…

Mais vous m'avez demandé des nouvelles du front, un rapport sur l'état des combats, aussi faut-il que maintenant je m'exécute. N'im-porte, soyez assurée, chère amie, que celui qui vous parle garde toujours près de lui l'image de vos épaules arrondies quand vous prenez appui sur vos bras, quand je viens derrière vous pour prendre ce que vous m'offrez. En bref, tenon dans mortaise, chaque fois que l'on baise.

Depuis ma dernière lettre, les combats se sont renforcés, en ayant changé tout de même d'allure. Il me semble qu'auparavant nous menions une guerre à visage découvert, bien contre mal, si vous voulez travail contre capital.

Nous comptions sur l'unité de nos forces pour renverser les plans d'occupation de notre ennemi, nous luttions front contre front, classe contre classe, c'était notre peau contre leurs oripeaux. C'était le temps des fleurs, des cerises, des jours meilleurs et des révolutions à cinq heures chez la marquise. Quand on disait camarade, on avait tout dit, maintenant il faut être citoyen ou rien, cochon qui s'en dédit. Je vous parle d'un temps que les moins de trente ans ne peuvent pas connaître, qui sont nés après les pavés des mois de mai en fête. Aujourd'hui, on dirait qu'un grand enchantement naïf a recouvert la planète, tendance nouvelle économie, jours de soldes et diététique à midi.

Personne n'est contre nous, chacun est responsable de son malheur, mon salut contre tes signes de richesse extérieurs. La grande blonde de la pub joue en séduction solo pendant que d'autres, sous les mêmes panneaux, recouvrent de carton sale une vie en lambeaux. L'ennemi nous fait croire que quelque chose est inévitable, que l'injustice est génétiquement honorable, qu'il y aura toujours des gens pour se contenter des miettes du festin, qu'un tien gagné vaut mieux que deux partagés… Le plus rude, ma chère amie, est de lever le voile, de dévoiler les dessous, on se croirait revenu aux temps d'avant le temps, à zéro, quand il fallait au moins que les gens se rendent compte qu'ils étaient la cible avant que de forger les armes pour se défendre. Dans ce combat, nous sommes heureusement quelques-uns, venus de partout, pour essayer de vivre debout, pour veiller la nuit quand d'autres s'abrutissent de bisous vampires dans le cou. Les grandes ailes libérales nous bercent de rêves de coton pour faire oublier le fer de la morsure et la honte au front. Les rails de coke à New-York, les tubes de colle sniffés des rues de Rio, les bars de Tokyo où l'on dort après l'orgie chacun dans son caveau, les stades de la planète hurlant des chants de conquête, la concurrence des moi pour Tables de la Loi, voilà comment sont menées les guerres que l'on nous fait. Si l'on n'y prend garde, si l'on baisse un seul moment les bras, si l'on ferme quelquefois les yeux, une brèche de plus est ouverte pour que s'engouffrent leurs visages hideux, le poison de toutes les idéologies, pour que quelques-uns dirigent et gouvernent nos vies. Il faut se battre, nous danserons mieux.

Nous voilà bien loin, chère Marie-Françoise, de nos rêves de gosses, le monde n'est souvent qu'une plaie et la lutte n'imprime que des bosses sur nos corps fatigués. Tant pis, continuons à nous croire géants, nous ne manquons pas d'armes mais de courage, le plus souvent. Je puise la force qu'il me manque parfois dans le sourire de vos promesses, dans la poignée de mains de quelques amis sûrs de leur tendresse, dans l'idée que je me fais d'un monde apaisé. Voulez-vous que je vous dise un mot de nos intentions pour les temps à venir, pour les futures batailles à mener ? N'en dites rien aux quatre vents, je vous prie, notre tactique commande le secret, et le Marché n'aime que ce qu'il peut contrôler. L'art de la guerre exige le silence, la résistance naît d'abord dans notre fort intérieur, là où n'entre pas le Spectacle, s'il n'y est pas convié.

D'abord, rire, danser, ruser. Gagner de la liberté centimètre par centimètre, ne pas se soumettre et garder la force de renverser ce qu'ils voudraient faire apparaître comme allant de soi. Il n'y a pas de fatalité, pas d'ordre du monde révélé, pas de lois de l'économie. Aller partout où l'on ne nous attend pas, guérilla contre les rouleaux compresseurs, coups de mains, rapines, embuscades. Savoir garder le secret. Chevaux légers contre leurs gros bataillons, terre brûlée de nos dérisions contre leurs évangiles de béton.

Ne pas rester seuls. Ne pas accepter d'être séparés du monde, chacun dans sa tour de désespoir, ne pas se résigner à vivre qu'en se faisant la guerre, vouloir sentir la chaleur des visages et le battement de nos cœurs. Enfermés dans nos égos, nous sommes encore plus vulnérables, reconnaissons-nous.

Aimer aussi. Envers et contre tout. Rien qui n'entre dans leurs tentatives de définition, désir contre rationalisation. Aimer, pour ne pas perdre la raison.

Je vous embrasse, ma douce, mon portable a sonné, le combat a repris. A bientôt dans vous, ce qui est dit est dit.


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