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Notre Monde Notre Monde (2013, 119') un film de Thomas Lacoste
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© Passant n°33 [février 2001 - mars 2001]
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Chômage et orthodoxie économique

La fête est (déjà) finie ?
Le retour de la croissance devrait être une bonne nouvelle pour tout le monde : les salariés, les chômeurs, les exclus... et mêmes les patrons et les actionnaires. Ordinairement, en effet, plus de croissance signifie plus de richesses et d’emplois créés, et donc davantage de revenus pour tous. La croissance, sous réserve qu’on encourage les productions utiles au bien commun, et que l’on veille à préserver l’environnement (deux conditions très hypothétiques, il faut en convenir), présente beaucoup

d’avantages : elle permet l’augmentation des salaires, le relèvement des minima sociaux, l’augmentation de la dépense publique, l’équilibre des comptes sociaux, et aussi l’augmentation des profits. Tout cela en même temps. C’est donc un moment où le conflit structurant au sein des

économies capitalistes de marché (le conflit entre salaires, profits, rentes) peut prendre un tour coopératif, sinon dans sa forme, du moins dans son résultat. Pour ces raisons, même si ce n’est pas une marche vers

l’avenir radieux, la croissance devrait tout de même être une bonne nouvelle.



Malheureusement, à en juger plus concrètement, ce n’est pas, semble-t-il une bonne nouvelle pour tout le monde, ni dans les faits, ni dans les têtes. Dans les faits, si l’emploi augmente de manière significative dans la plupart des pays européens, et si le chômage se réduit incontestablement, cela ne signifie pas, loin de là, que tout s’arrange pour le monde du travail Dans le cas de la France, le boom de l’emploi n’entame pas la tendance à l’augmentation des emplois précaires, il ne parvient pas non plus à diminuer sensiblement le nombre d’allocataires du RMI, et ne contrarie, pour l’instant, ni la montée du travail à temps partiel contraint, ni la progression des emplois à bas ou très bas salaires, ni la dégradation des conditions de travail et de la santé des travailleurs. Tout cela figure noir sur blanc dans les statistiques officielles. Au point que l’on découvre, à peine étonné, à la lecture d’une étude de l’INSEE, qu’un pays comme la France compte 1,3 millions de travailleurs pauvres (c’est-à-dire, gagnant actuellement moins de 3500 francs par mois, soit 533 euros). Voilà pour quelques faits.

Mais c’est dans les têtes que se passent les choses les plus curieuses. La croissance de l’emploi et la réduction du chômage, qui devraient tout de même rester une bonne nouvelle, ne sont en réalité pas perçues comme cela à tous les étages de la société. La perspective d’une réduction significative du chômage épouvante apparemment les bénéficiaires du nouvel ordre économique en train de se mettre en place. Loin de se réjouir de la bonne nouvelle, les responsables politiques et les acteurs économiques multiplient, en effet, les signaux d’alarme !

Ainsi fait-on savoir, en France, que la croissance flirte avec des seuils dangereux, et qu’il est peut-être temps de refroidir la machine. Le patronat attire l’attention sur le fait que les goulots d’étranglement se multiplient sur le marché du travail. L’INSEE prévient que les capacités de production sont utilisées à plein. Le ministre des finances envisage d’assouplir les conditions de mise en place des 35 heures pour ne pas raréfier le travail dans les PME, et il prie ses collègues de la « gauche plurielle » de n’être pas trop revendicatifs concernant les revenus et la dépense publique. On nous prévient que le temps des politiques de demande est peut-être déjà dépassé, que la croissance est en train de venir buter sur l’offre. Un commentateur s’étrangle à l’idée que le pouvoir d’achat du salaire moyen pourrait croître de 1,8 % en 2001 (soit 3 fois plus vite que cette année !). Au niveau international, la Banque centrale européenne s’inquiète publiquement, presque quotidiennement, de l’expansion du crédit liée à la reprise, et elle s’est mise en tête, depuis un an déjà, de reprendre la chasse héroïque au fantôme de l’inflation, en relevant graduellement ses taux d’intérêt.

Ce faisant, à quoi veut-on préparer les esprits ? A une seule chose, en vérité, qui fait le trait d’union entre tous ces Cassandre : on veut nous préparer à l’idée que nous nous approchons dangereusement du plein emploi, dont le seuil devrait se situer, dans un pays comme la France, entre 8 et 9 % de chômeurs, et qu’il est temps d’arrêter la fête, avant que tout cela ne dérape dans une nouvelle résurgence de l’inflation. Or, si l’on parvient à comprendre pourquoi l’on déterre aujourd’hui le fantôme de l’inflation, celui-là précisément, alors que - c’est connu - les fantômes courent les rues, on a des chances de mieux comprendre la conjoncture politique du moment !

Tous les discours qui prétendent aujourd’hui au label du sérieux économique s’articulent autour de l’idée selon laquelle nous serions bientôt confrontés au taux de chômage naturel. De quoi s’agit-il ? C’est le seuil de chômage, selon les tenants de cette orthodoxie, en deçà duquel on ne saurait chercher à descendre, sans relancer du même coup l’inflation. Comprenons bien : si le chômage se réduit trop fortement, les salariés ne se sentiront plus d’aise, et finiront par revendiquer (et obtenir) des hausses de salaires. On comprend tout de suite que les bonnes mœurs du prolétariat sont incompatibles avec la réduction du chômage en deçà d’une limite dangereuse. Mais on ne dit pas les choses aussi crûment. On est d’abord invité à admettre que toute augmentation des salaires relancera l’inflation, et l’on est ensuite invité à se convaincre qu’il faut donc contenir les hausses de salaires. Comment ? Mais c’est tout simple ! En brisant la croissance avant qu’elle ne réduise le chômage au seuil fatidique à partir duquel les salariés en prendront trop à leur aise. Techniquement, cela s’obtient en relevant les taux d’intérêt directeurs de la BCE. Win Duisenberg nous avait déjà tout expliqué lors d’un relèvement des taux précédent, en disant : « en ce qui concerne l’avenir, il s’agit d’un signal au marché du travail ». Il vient encore de préciser sa pensée en déclarant il y a quelques jours : « La BCE réagira en cas d’augmentation des salaires ».

Ce qu’il s’agit de préserver, on l’aura compris, n’est pas tant la stabilité des prix, qui n’a jamais été aussi peu menacée qu’aujourd’hui, c’est l’atonie des salaires qui a permis que dans pratiquement tous les pays d’Europe, le partage de la valeur ajoutée se déforme très sensiblement en faveur des entreprises. De fait, les profits se sont envolés depuis plus d’une décennie.

Le nouvel ordre économique en train de se mettre en place est celui de la dictature des actionnaires et du règne de la spéculation boursière. Le travail et l’industrie, pour reprendre les termes de Keynes deviennent le « sous-produit de l’activité d’un casino ». Et la direction du casino réclame chaque jour des gains plus élevés. C’est cela, précisément, que le réglage subtil de la politique monétaire contribue en partie à satisfaire. La politique de relèvement des taux d’intérêt consiste déjà depuis un an à cibler le taux de chômage qui est juste suffisant pour préserver le nouveau partage de la valeur ajoutée en faveur des entreprises.

La morale de cette histoire serait ubuesque si elle n’était terrible. Les gens de pouvoir tiennent largement à cette représentation des choses qui leur sert de guide pour l’action : « la croissance est le seul moyen d’améliorer le sort des pauvres ; mais malheureusement la croissance risque d’améliorer réellement le sort des pauvres... qui risquent d’en prendre trop à leur aise. Conclusion : il ne faut pas améliorer le sort des pauvres ».

* Economiste, auteur de Pas de pitié pour les gueux, Sur les théories économiques du chômage, Ed. Raison d’agir, 30 F, 2000. Ce texte a été prononcé à « Opposition ! Le congrès de la résistance » à Vienne en novembre 2000.

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