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Sortie du DVD de Notre Monde

Notre Monde Notre Monde (2013, 119') un film de Thomas Lacoste
Rassemblant plus de 35 intervenants, philosophes, sociologues, économistes, magistrats, médecins, universitaires et écrivains, Notre Monde propose un espace d’expression pour travailler, comme nous y enjoint Jean–Luc Nancy à « une pensée commune ». Plus encore qu’un libre espace de parole, Notre Monde s’appuie sur un ensemble foisonnant de propositions concrètes pour agir comme un rappel essentiel, individuel et collectif : « faites de la politique » et de préférence autrement.
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© Passant n°35 [juin 2001 - août 2001]
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Sud odyssée... Report 2001


A chacun sa géographie : le Sud, pour ma pomme, c’était avant tout une frontière. Fallait trouer les nuages. On passait des brumes froides aux Pays de plein soleil, la peau qui rougit, le front qui dégouline. C’étaient des douaniers, uniformes verts, casquettes plates, qui posaient leurs questions incompréhensibles, sans attendre vraiment de réponses. Les jeux déjà faits. A la gueule du client, dans la sueur forte et froide de quelque catastrophe à venir. Tout allait aller ; ou rien n’irait plus, heureusement, on croyait Goethe : « une fois n’est jamais... »

Une fouille : et nous serions foutus, cuits. Le monde basculerait sur son axe : Sud au Nord, Nord partout.

Plus loin, dans la descente, échevelés par les courants d’air venant des déflecteurs du camion, après ceux des

aérateurs du D.C.8, nous nous jetions nos ricanements à la figure... Nous étions chauds et avions eu chaud. One more time ! Comme s’il y avait

là quelque évidence... L’évidence d’une vie sans accrocs, sans remords, sans soucis, nous avions forcément raison. Nous resterions invincibles, armés jusqu’à la mort. Nous nous l’étions bien dit.

À chacun sa spécialité : le Sud demandait beaucoup d’endurance, de longues marches, des yeux de hibou, un sac lourd. D’autres ustensiles moins aimables... L’air tiède de la nuit, main chaude et douce, nous frôlait, jusqu’à l’apparition soudaine de premiers éclairs. L’orage grondait, là, tout à coup, juste à côté. De larges gouttes - qui auraient pu être de sang - venaient claquer nos chemises branlées comme des tourmentins dans un grand frais de mousson... La foudre pétait puissante contre les nuques : immobiles, nous grelottions ensemble, dans l’odeur entêtante d’ozone de l’après-coup, attendant que la sidération passe un peu... plus loin le feu ; au-dessus, partout, les grondements sourds et le tremblement de la terre...



Maintenant, il n’y a plus beaucoup de frontières ; rares se font les limites. De moins en moins de certitudes. D’autres sensations. Tout s’est intériorisé, disséminé. Economisé... Sud, Nord : clichés... Clic ! Clac ! Seules les guerres... « Faut éliminer ! »

Depuis, l’incertain de nos vies en temps réel s’est décomposé en patterns, calculs matriciels, données ; en prises de risque à calculer et autres choix sécuritaires... « C’est clair ! » « Attaque acide sur vos dents... » Pour tous, le même système d’options pratiques, ou pragmatiques, comme tu veux. On place, se déplace, remplace... Du pareil au même, jusqu’au gain ou

à la « jette » finale... Lift story... « Hélicoptère ! » comme disait le facteur Tati dans Jour de fête... Plus de morts, que des disparus ; parfois des cadavres épars, quand la méthode date d’une ancienne école.

Pendant ce temps, le vrai Sud s’étiole : jachère. La poussière létale des ciments pauvres et de l’uranium enrichi remplace celle des pistes rouges et poudreuses. Il paraît qu’il y ferait plus chaud, plus sec... Ses peuples deviendraient insensés, maladifs... Les ventres et les têtes qui gonflent... Sans doute le fameux effet de serres de quelque aigle et autres rapaces, spécialistes de la charogne...

Vous qui badez aux corneilles en 16/9e et écran plat, coins carrés, connaissez-vous la tactique de ces gentils oiseaux quand ils abandonnent carcasse et grain pour attaquer le vif ? Tout d’abord, ils crèvent les yeux de leur proie - un nouveau-né généralement - ils s’y mettent à plusieurs. Chose faite, ils entament les entrailles à coups de bec - par le fondement le plus souvent - et vident leur victime comme baudruche...



Assis à la terrasse du Santiago, sur la Plaza Mayor d’Estella, un de ces derniers absurdes bastions carlistes en plein Euskadi, j’observe, deux tables plus loin, une jeune femme. Elle est belle. Pour de vrai. Un portable, à moitié enfoui sous ses cheveux bruns, gigote contre l’oreille ; il vient cogner un bracelet qui miroite sous le soleil toujours ardent, en dépit des heures qui courent, épuisées de lumière. D’une main tenant un magazine féminin, la charmante s’évente. Elle parle fort, sans gène. Basque et castillan s’entremêlent... L’œil est vert, la bouche rose. Ses petits seins pointus baladent sous le t-shirt prune. Sur un coin du vêtement, on peut lire : « Universitario de Pamplona »... Un instant, nos regards se croisent, comme si elle ressentait mon brusque besoin de Sud, elle me sourit, chaleureuse. Sans ambiguïté. Je ne suis même pas jaloux de son invisible interlocuteur.

Vient à passer par ici une grande black, toute emboubounée ; un chatoiement de couleurs, du turban aux chaussures turquoises à talons hauts. Elle porte un petit enfant sur son dos ; l’œil étonné, il mire le monde alentour, surtout les ballons de foot qui s’élèvent du centre de la place où

jouent une myriade d’enfants criards.... Majestueuse, elle s’avance, escortée de deux autres mères - de type caucasien, selon la formule consacrée - qui promènent, chacune, un bébé dans une poussette. Les trois progressent lentement au milieu de la foule, du mouvement, de la musique et du chant des martinets...

Derrière moi, un couple de vieillards, visages de cire, est attablé, au frais, sous les arcades. Je devrais plutôt dire incrusté dans leur fauteuil d’osier respectif... Ils étaient déjà là quand je suis venu m’installer en terrasse. La femme est à bijoux comme une grouse est à plumes. L’homme, un panama sur le genou, attend, devant son americano intact. L’attente a dû commencer depuis longtemps, trop longtemps, sans doute. Il y a comme une hébétude, troublée seulement, de temps à autre, par la prise de verre hésitante de sa compagne. Le vieillard suit alors du regard le déplacement incertain de l’objet jusqu’à

ce qu’il atteigne les lèvres étroites et sévères de la femme. Puis l’homme reprend l’attente ; le regard retombe sur le chapeau et la main qui le retient... Une chevalière assortie d’une pierre noire, grosse comme un cafard, s’agite à l’auriculaire de sa main droite, au gré des séquelles de sa Parkinson... Le « Viva la muerte ! » de l’ignoble Molla traverse ma farniente...

C’est alors que le garçon, plateau dans une main, bouteille dans l’autre, se dirige vers moi, pour poser un verre à whisky, qui fait loupe, sur la table ronde en marbre blanc. Le basso est à moitié empli de glaçons cylindriques, chacun percé d’un trou central, comme des olives dénoyautées et translucides. Tout à coup, l’homme me fixe droit dans les yeux, et commence à déverser le pastis : le liquide jaune envahit peu à peu le récipient. C’est manifeste, il attend à présent le Basta ! ou le axki... Si je demeure muet, il est prêt à répandre l’alcool anisé sur le sol après débord... Je craque poliment : en premier.

- « Euskari kasko ! »...

Le serveur, tout sourire, s’en repart vers trois petits téléviseurs, posés sur le comptoir : ils diffusent la même corrida...

Rares sont les pays où le commerce demeure jeu, l’honneur un peu vrai....

C’est sans doute encore cela le Sud : « une chaude et chahutante obvie, tè, pardi ! » comme aurait dit Roland ; non, pas celui-là, l’autre !..


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