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Notre Monde Notre Monde (2013, 119') un film de Thomas Lacoste
Rassemblant plus de 35 intervenants, philosophes, sociologues, économistes, magistrats, médecins, universitaires et écrivains, Notre Monde propose un espace d’expression pour travailler, comme nous y enjoint Jean–Luc Nancy à « une pensée commune ». Plus encore qu’un libre espace de parole, Notre Monde s’appuie sur un ensemble foisonnant de propositions concrètes pour agir comme un rappel essentiel, individuel et collectif : « faites de la politique » et de préférence autrement.
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© Passant n°36 [septembre 2001 - octobre 2001]
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La grenade de Sacha


Walter Benjamin, dans ses réflexions théoriques sur la connaissance, a écrit : « Le concept authentique de l’histoire universelle est un concept messianique. L’histoire universelle, telle qu’elle est comprise aujourd’hui, est l’affaire des obscurantistes ».

Samedi 4 août 2001 : Sacha Novichenko attend le leader nord-coréen Kim Jong II sur le quai de la gare de Novosibirsk. Il attend le fils de Kim II Sung à qui son père Yakov a sauvé la vie dans un meeting communiste de Pyongyang en 46. Un bonhomme avait alors lancé une grenade sur la tribune où Kim II Sung parlait d’un avenir radicalement neuf pour le peuple coréen. Yakov avait saisi la grenade au vol et dans l’impossibilité pratique de la jeter au-delà de la foule, l’avait gardée contre son corps. La grenade avait transformé Yakov en un cyclope manchot et accessoirement en un héros magnifique de la cause communiste. Yakov Novichenko survécut à ses blessures et vécut en Sibérie le reste de sa vie d’infirme. Sacha a passé sa vie dans la piété familiale des Novichenko jusqu’à la mort de Yakov en 94, pleurant à chaque anniversaire de l’accident, la perte de l’œil et du bras paternels au son nostalgique et sublime des chœurs de l’Armée Rouge. Naître fils de héros a déjà de quoi tourmenter une jeune conscience ignorante. Mais quand en grandissant, Sacha apprit la vérité sur le régime despotique des Kim et la misère du peuple nord-coréen, le tourment se convertit en un frénétique et impérieux besoin de vengeance. Il serait celui par qui la grenade lancée il y a si longtemps traverserait le temps des rêves et, pareille au réveil foudroyant dont parle Benjamin frapperait à mort l’héritier du tyran. À sa manière, Sacha voulait réparer le passé, lui offrir une autre voie, un autre embranchement. L’Histoire avançant avec ses cendres, le magnifique courage de Yakov était devenu sous la Perestroïka de Gorbatchev et surtout sous le règne du tsarévitch Boris le signe d’une incurable et vaniteuse stupidité de l’ancien régime. Yakov, héros hier, idiot aujourd’hui... Sacha sait que le petit homme qui voyage dans le train blindé pour aller voir Poutine à Moscou est un imposteur, un usurpateur, un bandit. Il a, comme bien d’autres il est vrai, saccagé l’idée communiste et ruiné les immenses espoirs que de nombreux peuples avaient fondés dans l’internationalisme prolétarien. Quand Yakov Novichenko fit éclater la grenade contre son corps en 46, il croyait s’opposer aux ennemis du communisme. Hélas, Yakov, mon père, l’ennemi du communisme était précisément l’homme à qui tu as sauvé la vie en offrant la tienne. Je suis venu aujourd’hui redonner à la grenade sa vraie trajectoire et à la mémoire mutilée de ta vie un autre sens...



Mario Vargas Llosa a écrit un article dans El Paìs du 6 août 2001: Une nueva revolucìon ?

Il y fait l’éloge de la démocratie occidentale contre les égarements de la lutte anti-mondialisation. Comme si le monde avait atteint un seuil de maturité insurpassable, qu’il était dans un état certes perfectible mais nullement transformable, un monde qui possède le génie et la souplesse de se réformer de l’intérieur en incorporant les motifs généreux et les soucis écologiques du mouvement anti-mondialisation tout en écartant les outrances, les archaïsmes, les divagations para-fascistes et les mélancolies révolutionnaires des jeunes radicaux. Le cadavre de Carlo Giuliani ne sent pas les noirs corbeaux de la police de Berlusconi picorer son jeune sang. Les yeux morts du jeune homme ne voient pas surgir de nouvelles aurores. Cendres, cendres, cendres !… Il est un martyr de trop, inutile martyr d’une cause dépassée, d’une violence illégitime jusque dans sa générosité claironnée.

Pour Mario, la démocratie libérale qui tisse sa toile peu à peu sur la planète est une forme féconde et partageable de gouvernement, dans un monde en état de marche qui ébranle les anciennes frontières politiques et culturelles. C’est pour ce monde ouvert, libéral que les jeunes Allemands ont cassé le mur de Berlin et que les étudiants chinois de Tien An Men ont offert leurs vies. Les nouvelles injustices créées par cette dynamique universelle sont à prendre en compte, mais il est absolument niais de s’attaquer à la dynamique elle-même. Le capitalisme est une machine à créer des richesses et des inégalités. Certes, mais aucune machine ne crée plus de richesses ! Faisons en sorte de rendre tolérables les inégalités, renforçons les états de droit qui se préoccupent de mieux répartir les richesses, traquons les mafias cyniques qui prolifèrent dans les valises du Marché-Roi par les outils de régulation mondiaux que les émeutiers de Seattle ou de Gênes s’obstinent de manière insensée à discréditer.

Mario Vargas Llosa n’est pas loin de penser comme Alain Minc. En écho à Milan Kundera qui fait dire à l’un de ses personnages, le Professeur Avenarius : « Tout mon passé de révolutionnaire a abouti à une désillusion et, aujourd’hui seule m’inspire cette question : Que peut encore faire celui qui a compris l’impossibilité de toute lutte organisée, rationnelle et efficace contre Diabolo ? », Mario et Alain répondent : rien, absolument rien ! Sinon changer le nom de Diabolo, de l’appeler par exemple Humanito pour bien faire comprendre que chacun a sa part de responsabilité dans l’affaire ; mondialisation heureuse, je persiste et je signe ! écrit Minc dans le Monde du 17 août. Humanito alegro ! C’est si simple. Si les faits sont têtus, inventons de nouveaux mots !

Bref, pour Mario, ces forums alternatifs sont des kermesses confuses brassant des opinions, des idéologies, des aspirations politiques contraires, incompatibles entre elles. Aucune conscience commune ne s’y fait jour. Credo identique chez Minc : « L’utopie marxiste dessinait au moins un contre-pouvoir dont seule l’expérience pouvait démontrer les illusions. Nos contestataires n’offrent, eux, aucune contre-théorie : ils se contentent de dire non au système, tout en encaissant ses bienfaits. »

La mèche allumée de la nouvelle Internationale n’est qu’un pétard foireux. Comment des prestigieuses et raisonnables institutions internationales comme l’OMC, le FMI, le G8 – soit dit en passant l’OMC a obligé les Etats-Unis à commercialiser le rhum cubain sous l’étiquette Havana Club, vous voyez, nous aidons même Castro !.. – comment donc ces institutions pourraient-elles discuter avec ces péquenots, ces nés quelque part, ces culs terreux apeurés par la disparition des clôtures ?

« Le concept authentique de l’histoire universelle est un concept messianique. L’histoire universelle, telle qu’elle est comprise aujourd’hui, est l’affaire des obscurantistes. »

Sacha Novichenko attend. Il porte sa grenade comme une prophétie qui va exploser à la gueule de tous les paradis, qui va mettre fin à l’idée bouffonne et grotesque du paradis.

Depuis qu’il est petit, il a vécu dans l’ambiance confite et dévote du paradis soviétique. Il n’a jamais imaginé le monde éthéré des âmes justes qui se pressent dans le paradis chrétien ni soupçonné les lupanars pleins de femmes aux belles poitrines parfumées qui enchantent les nuits des jeunes martyrs musulmans. Il ignore tout des riches paradis de Floride qui vantent l’exquise et sensuelle romance des corps sculptés, refaits, appétissants et ne sait rien des rêves d’immortalité que les sciences bio-génétiques colportent dans les bagages des apprentis-cloneurs.

Il ne connaît que le paradis communiste de son père Yakov rempli de décorations, de drapeaux rouges, de fierté militante, d’héroïsme prolétarien. Il sait qu’en tuant ce pantin de Kim, il finira dans la peau d’un prophète de malheur comme tous les prophètes. Il interrompra le cours normal des choses – le présent catastrophique, comme disait Benjamin – dans un acte d’infidèle fidélité, de surprise messianique... Chaque génération a sa chance ! Sacha pense que chaque génération a sa chance en pressant la grenade de la malédiction contre tous les obscurs vendeurs de paradis...

Mario Vargas Llosa conclut que le bon grain du mouvement anti-mondialisation infusera l’esprit de la « démocratie » mondiale en train de se constituer. L’ivraie sera éparpillée et détruite, laissant hélas quelques martyrs sur le carreau.

Et comment pourrait-il penser autrement, Mario, l’écrivain péruvien qui sait parler avec tant d’audace et de fine pudeur de Sade, de Sacher Masoch, de Proust et de Georges Bataille, quand Kim Jong II traverse la Sibérie dans son train blindé, roulant ses petits yeux porcins et vicelards sur les riches vins français et les putes de partout, cet enfoiré de dictateur nord-coréen qui n’aime l’humanité qu’à genoux, servile, épuisée, ces putes de partout en train de lui lécher sa bite d’héritier du vaillant et magnifique Kim II Jung ?



Il y presque dix ans, en septembre 93, j’ai cru que le concept benjaminien d’histoire messianique connaissait un début de réalisation. Dans la reconnaissance mutuelle des Israéliens et des Palestiniens, dans l’œuvre naissante de la paix, les oppositions les plus tenaces et radicales, les malentendus et les affrontements les plus véhéments qui coulent dans les veines d’une déjà trop vieille Histoire allaient se détendre et éclairer l’humanité par un heureux et inattendu dénouement.

Un peuple rassemblé fait de bric et de broc, de débris d’histoires juives dispersées, inabouties, singulières, de langues mêlées et de géographies intimes, de nostalgies d’exilés et d’ardeurs révolutionnaires, bâtissait son foyer national sur les terres de la Palestine antique qu’un Dieu imprudent et jaloux lui avait promis dans une lointaine alliance désertique et un peuple déjà là, occupant naturellement sa terre, prosaïquement, modestement sans la rageuse opiniâtreté des éternels déplacés, un peuple de paysans et de petits artisans buvant du thé dans les villages de Naplouse, de Ramallah, de Jéricho, assoupi par la chaleur, un peuple sans Etat non plus, prenant part aux révoltes arabes nationales contre la puissance britannique mandataire et la partition de la Palestine... et tout à coup un peuple déplacé, sans Etat et désormais sans terre, brûlant de rébellion, incendié par une injuste occupation, construisant dans les violences et la colère des camps de réfugiés son destin national, un peuple diasporé aussi...

En plus de partager la terre entre deux peuples, il fallait aussi partager les diktats divins, les ressentiments de religions ennemies, les kibboutz juifs et les villages arabes, les rêves sionistes et les rêves palestiniens, le jeune hébreu et le vieil arabe – ou l’inverse, si l’on veut – et forger des alliances politiques et économiques avec les Grands et les déjà moins grands...

Le Dieu vindicatif et guerrier de l’Exode qui chasse de la terre promise les Amorrhéens, les Jébuséens, les Cananéens, les Héthéens, etc., toutes ces peuplades de Palestine sans arche d’alliance, sans tables de la Loi, comme un tank à chenilles spirituelles et qui interdit au peuple hébreu de se lier d’amitié avec ces peuples sous peine de provoquer sa propre ruine, qui pouvait encore y croire ? L’étroitesse et le nationalisme obtus de l’idéologie sioniste que craignait tant un Viktor Klemperer en 1935, la promotion chauvine et combien surprenante du bon sang juif, les passeports immobiliers que les juifs de Palestine allaient dénicher dans les superstitions bibliques, et de l’autre côté, l’islamo-populisme palestinien, le culte du martyr, la haine du juif qui avait fait épouser la cause nazie au mufti de Jérusalem, les pogroms et les tueries d’innocents... tout cela allait prendre fin. Le shalom israélo-palestinien installait la paix là où elle était la plus difficile, la plus inimaginable, la plus contre-nature. Et puis et puis... le concept benjaminien d’histoire messianique a pris un sérieux uppercut dans la gueule, nous faisant une fois de plus orphelins de nos rêves de justice, de partage, de paix.



Sacha serre la grenade contre lui, comme son père l’a fait cinquante plus tôt. Mais le train de Kim Jong II ne s’est pas arrêté à Novosibirsk. Il a tracé sa route, méprisant et hautain. La valise de cadeaux a été remise par un garde du corps à la famille Novichenko. Sacha n’a pas réparé l’Histoire ni changé le sens du geste courageux du père. Il est resté idiot sur le quai de la gare.



« Que peut encore faire celui qui a compris l’impossibilité de toute lutte organisée, rationnelle et efficace contre Diabolo ? » s’interroge Milan Kundera. Se réveiller, aurait répondu Walter Benjamin, se réveiller du long sommeil des illusions et des croyances déçues ou abusées. La désillusion révolutionnaire est le premier pas vers le réveil ! Pas vers le réalisme, ce bon sens des salauds qui auréole d’un désenchantement lucide et prudent les pensées endormies de Mario et d’Alain.

Benjamin nous appelait au réveil contre la défaite intérieure des rêves, contre les illusions d’une histoire universelle obscurantiste, contre la résignation à un présent catastrophique. Aquì estamos ! Nous y sommes !

Sacha, tu n’es pas si idiot que ça sur le quai de la gare !


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