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© Passant n°37 [novembre 2001 - décembre 2001]
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Régions transfrontalières, l’expérience tsigane en Europe centrale


Par Yasar Abu Ghosh*



Quels que soient les contextes historiques et géographiques, l’idée du multiculturalisme lance un appel d’ordre éthique, impliquant que la diversité culturelle est une richesse qu’il faut non seulement protéger mais aussi encourager. La rencontre des cultures apporte une humanité nouvelle, elle semble donner à des acteurs étrangers jusque-là l’espoir d’un nouvel avenir. Cette nouvelle vulgate part de la supposition que le monde était divisé en cultures différentes où chacune représentait un monde à part, une expérience distincte de l’être et ainsi un élément déterminant dans sa conception de l’homme en tant qu’animal social. L’ère contemporaine, qui tend à des nouvelles formes hybrides permet, selon les idéologues du multiculturalisme, de voir un monde caractérisé par l’effondrement de ses frontières.

La réflexion sur un monde sans frontières n’est pour cela que le fruit de réflexions sur des frontières « imaginaires ». Or les réflexions multiculturalistes vont toujours se heurter à un problème de logique fondamental : les formes hybrides supposent des formes homogènes données. La complication est là : ne peut se détacher par rapport à sa propre culture que celui qui y est prédisposé, qui est déjà d’une certaine façon mobile1. Alors de quoi parle-t-on ? Des lignes géographiques, des stéréotypes de pensée, des limites de la connaissance, des barrières culturelles ou sociales ? Est-il vrai que toutes ces différenciations autoritaires sont indépendantes les unes des autres ? L’exemple des Roms en Ré-publique tchèque et en Europe centrale dans la deuxième moitié du XXe siècle, est dans ce sens illustratif : la description concise de l’Etat des choses contient en elle l’histoire cachée d’une multitude de pratiques par lesquelles l’Etat délimitait l’espace de son autorité à travers la définition d’une population spécifique.

La commune Pohorska Ves2 se trouve dans la zone frontalière de la République tchèque, à 8 km de l’Autriche, au milieu de forêts profondes. Le village de 300 habitants est habité majoritairement de gens vivant de travail journalier, des immigrés roumains et des Roms qui y représentent 25%3. La scierie qui procurait du travail aux habitants jusqu’en 1990 a fait faillite tout de suite après le changement de régime. Parmi les Roms, la moitié des hommes adultes travaille. Les femmes sont sans emploi et près de la moitié des enfants sont placés en raison d’échec scolaire dans les écoles spécialisées pour les élèves retardés mentalement. Ici les Roms ne se posent pas de questions sur le monde extérieur qui demeure inaccessible – il n’y a qu’un bus par jour pour desservir le village.

La zone frontalière constituait à l’époque du mur de Berlin une bande large de quelques kilomètres, c’était une région interdite sévèrement contrôlée par les unités d’élite. Territoire désertifié après l’expulsion des populations allemandes après la guerre, l’Etat décida de le repeupler dans les années 70.

L’Etat choisit donc les candidats au repeuplement parmi ceux qu’il estimait ne pas être tentés de fuir et, paradoxalement, ce ne furent pas les cadres du Parti, mais des ouvriers non-qualifiés, les récidivistes et… les Roms. Or comment les Roms, l’alter-ego des représentations occidentales de la liberté, se sont-ils retrouvés dans cette catégorie ?

La doctrine communiste supposait que les différences dues à des expériences historiques distinctes disparaîtraient dans une société socialiste égalitaire. Pour les Roms, cela consistait à l’élaboration d’un vaste programme social d’assimilation et de sédentarisation, dans les années 50. Les Roms de Slovaquie furent déplacés vers les centres industriels naissants dans les zones frontalières désertes, comblant, par là même, le manque de main d’œuvre non qualifiée. Ainsi la « prolétarisation » des Roms devait être à la fois une solution aux nouveaux objectifs économiques et aux problèmes de gestion des territoires dépeuplés.

Or l’idéal socialiste, le stockage de la population dans des cités surdimentionnées et la ferveur stakhanovienne ne convenaient sans doute pas aux Roms. La volonté de les dissoudre dans la masse indifférente s’est heurtée au manque d’intérêt évident et l’Etat a fini par reconnaître l’échec de ses efforts pour « civiliser » les Roms. Les cages impersonnelles en béton ont été transformées en espace de vie qui ne pouvait pas correspondre aux normes directives « la cohabitation socialiste ». L’obligation légale d’avoir un emploi incitait les Roms à un travail d’ouvrier dans une entreprise collective au détriment des métiers traditionnels taxés de « parasitisme social ». La catégorisation statistique a fait que les Roms se sont retrouvés parmi les éléments « asociaux » qui les ont accompagnés à Pohorska Ves, où ils étaient facilement contrôlables.

Après la détente dans les années 60, qui a vu naître des projets – encouragés à l’origine par le pouvoir – d’élever le sentiment communautaire des Roms, le régime communiste se retrouve aux extrêmes limites de son orientation idéologique : s’il acceptait que seul le sentiment d’appartenance entre les Roms pouvait conduire à leur insertion dans la société, il aurait avoué que son projet de société socialiste, fondé sur le marxisme-léninisme scientifique, était insuffisant. C’est pour cela que l’Etat décida au début des années 70 de dissoudre les organisations romes et provoqua la dispersion des familles concentrées jusque-là dans les centres industriels, comme à Pohorska Ves.

La solution de la « Question rome » semble liée à la nécessité de définir les Roms en tant qu’objet de manipulation so-ciale. Le discours multiculturaliste, en soulignant la compatibilité des formes culturelles, permet d’oublier l’incompatibilité du sort des Roms avec celui de leurs hôtes, solidement ancrée dans leur mémoire collective.

Les lignes géographiques n’auraient en elles-mêmes aucun sens si elles n’étaient pas accompagnées de processus de catégorisation des citoyens en leur sein. Ces processus prennent des apparences diverses : depuis la disqualification sociale à la domination culturelle, de la ghéttoïsation dans des centres industriels jusqu’à la dispersion dans les régions frontalières.



Traduit par Cédric Jaburek



* Anthropologue

(1) Comme l’a démontré Jonathan Friedman, in « Des racines et (dé)routes : tropes pour trekkers », L’Homme, n°156, oct.-déc. 2000, il existe un rapport probant entre les apôtres du multiculturalisme et l’appartenance aux couches mobiles des sociétés du tiers monde (scientifiques, écrivains, journalistes, qu’on peut appeler entrepreneurs culturels, ensuite les analyticiens économiques, etc.).
(2) Mot-à-mot Village-en-Montagnes.
(3) Les Roms représentent environ 2% de la population du pays.

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