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Sortie du DVD de Notre Monde

Notre Monde Notre Monde (2013, 119') un film de Thomas Lacoste
Rassemblant plus de 35 intervenants, philosophes, sociologues, économistes, magistrats, médecins, universitaires et écrivains, Notre Monde propose un espace d’expression pour travailler, comme nous y enjoint Jean–Luc Nancy à « une pensée commune ». Plus encore qu’un libre espace de parole, Notre Monde s’appuie sur un ensemble foisonnant de propositions concrètes pour agir comme un rappel essentiel, individuel et collectif : « faites de la politique » et de préférence autrement.
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© Passant n°39 [mars 2002 - avril 2002]
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La main droite du diable


Prologue



The devil’s right hand, the devil’s right hand

Mama said the pistol is the devil’s right hand1

Steve Earle



2 Apprentissage



L’initiation aux armes à feu doit se faire jeune. Comme la lecture ou l’apprentissage d’une langue étrangère. Il faut très tôt susciter le désir (souvenez-vous du môme de Gun Crazy qui dérobe une arme dans la vitrine). Il faut louer l’initiative individuelle, inciter à la pure expérimentation (Johnny Cash dans Folsom prison blues : « I shot a man in Reno just to watch him die2 »). A défaut, comment renouveler les vocations ? 1998 : deux jeunes garçons tuent quatre écolières âgées de onze et douze ans, un professeur, et font une dizaine de blessés à Jonesboro (Arkansas) ; 1999 : un adolescent blesse six lycéens dans un établissement proche d’Atlanta (Georgie) ; deux lycéens de Littleton (Colorado) tuent douze de leurs camarades (et un enseignant), en blessent vingt-trois autres, puis se suicident dans la cafétéria de l’établissement. Heureusement, les aînés sont parfois là pour montrer l’exemple, tel ce sexagénaire qui, en avril 1987, a tué six personnes et en a blessé seize dans un centre commercial de Floride, parce qu’un adolescent avait piétiné sa pelouse.

Il en va d’une éducation démocratique puisque, selon le second amendement de la Constitution, nul homme ne sera privé du droit de porter une arme.



3 Chiffres



Deux cents millions : nombre d’armes à feu domestiques aux USA ; cinq jours : délai requis pour l’achat d’une arme, depuis la loi Brady (novembre 1993), afin de permettre une investigation sur les antécédents de l’acquéreur. Ainsi qu’on l’a fait remarquer, la toute-puissance du lobby des armes a été sérieusement entamée…



4 Icônes



La préservation de la double identité du super-héros, chère aux comics, est aussi la réservation d’un espace de violence individuelle : ni le déracinement de celui qui vient d’une autre planète et possède des pouvoirs hors du commun des mortels (Superman), ni le trauma initial qui conditionne une vocation de justicier (Batman), ne légitiment la position du héros comme défenseur de l’ordre public. C’est leur accueil par la communauté, l’acquiescement collectif à leur action, qui les autorise à agir. Comme l’ancienne constitution de comités de Vigilantes, comme la réunion du posse, cette mainmise du héros à la manière « chez nous soyez reine » peut servir d’emblème, d’icône sécuritaire : c’est la violence gé(né)rée par le self government.



5 Pourquoi les brigands sont-ils bien-aimés ?



You only live once (Fritz Lang, 1937), Gun Crazy (Joseph H. Lewis, 1949), They live by night (Nicholas Ray, 1948), Bonnie and Clyde (Arthur Penn, 1967), Sugarland express (Steven Spielberg, 1974), Thieves like us (Robert Altman, 1974), Badlands (Terrence Malick, 1974)… Le cinéma est régulièrement revenu sur la figure du couple hors-la-loi. Comme le gangster (Jesse James en brigand bien-aimé, Joaquin Murieta en Robin des Bois de l’Eldorado), le couple délinquant ou criminel est le produit d’un dysfonctionnement social. Société, événements et entourage s’allient pour le prendre dans un engrenage mortel, et il réagit à sa victimisation à coups de feu. En même temps, et à la différence du gangster, le couple hors-la-loi est souvent assorti d’une ingénuité confondante : pureté ontologique de Bowie dans They live by night, surprise de Clyde qui ne comprend pas pourquoi un commerçant attaqué tentait de lui fendre le crâne alors qu’il affirme ne lui avoir voulu aucun mal, objectif louable de Clovis et Lou Jean qui souhaitent récupérer leur bébé confié à une famille adoptive dans Sugarland express… Le couple fait l’objet de portraits en beautiful people.

La crise qui le voit naître – crise économique ou crise des valeurs – engendre son vedettariat, et l’action du couple est un défi au conformisme, à l’hypocrisie, au progrès dont les amants sont laissés pour compte : N. Ray les dit « never properly introduced to the world we live in3 » ; A. Penn permet aux victimes de la Dépression, grâce à Clyde, de faire un carton sur le panneau signalant l’expropriation de leur propre maison. C’est s’offrir une manière d’exister par les armes.

Du coup, l’interpellation de l’idéal démocratique se fait aussi l’arme à la main et chaque outlaw apprécie, ici et maintenant, si la « recherche du bonheur » promise par la Déclaration d’Indépendance lui est encore offerte.



6 Aphorismes



• « Dieu a créé l’homme. Le colonel Colt a rendu tous les hommes égaux » (slogan de la National Rifle Association)

• « Ce sont les hommes qui tuent, pas les armes » (Charlton Heston)



7 Élégie



Oh, Charlton ! Charlton !

Toi qui as traversé toute l’histoire de l’Amérique, de l’expédition de Lewis & Clark (The far horizons, R. Maté, 1955) aux spéculations sur un monde ruiné (The planet of the apes, Schaffner, 1967 ; The Omega man, B. Sagal, 1971 ; Solyent green, R. Fleisher, 1973). Qui fus dépositaire des dix commandements (The ten commandments, C. B. De Mille, 1955). Qui sais ce qu’est l’apocalypse, et qui, dernier homme sur terre, vois dans un cinéma déserté des images de foule au festival de Woodstock et entends cette voix d’outre-tombe : « if we can’t all live together and be happy…4 » (The Omega man). Qui as donné un portrait si humain du cow-boy (Will Penny, T. Gries, 1967). Qui as su épargner l’ennemi guidé par un idéal chevaleresque (El Cid, A. Mann, 1961). Qui as pesté devant l’imbécillité destructrice de l’humanité d’un puissant : « God damn you all to hell !5 » (Planet of the apes).

Toi que l’on vit si souvent dans cette pose caractéristique, mâchoires serrées et menton en avant, comme frappé par la grâce devant le Pape (The agony and the ecstasy, C. Reed, 1965) ou le Christ (Ben Hur, W. Wyler, 1959) ?

Oh, Charlton Heston ! Est-il possible que tous tes rôles aient glissé sur toi sans imprégner ta conscience ? Que tu sois président de la National Rifle Association, le lobby des armes, et participes de la prolifération de celles-ci, qui tuent régulièrement quelques enfants ? Toi à qui un prêtre avait pourtant dit : « someone, somewhere, said that every man is the father of every child6 » (Fifty five days at Pekin, N. Ray, 1963) ?

Oh, Charlton ! Charlton !



8 Mères



Les mères de famille américaines se sont rassemblées en nombre, le dimanche 14 mai 2000, devant le Capitole, pour protester contre les armes à feu. On sait que les mères de famille sont folles. Autant que celles qui tournèrent, longtemps, sur une place d’Amérique latine, en quête de leurs disparus.



9 Bon père de famille



L’image la plus terrifiante de Sugarland express n’est pas celle qu’on croit. Ce n’est ni le déracinement du couple de fuyards, ni la disproportion des moyens mis en œuvre, ni l’imbécillité de l’appareil policier, ni le portrait des milices qui veulent faire un carton, ni le fascisme ordinaire. C’est, au sein du couple auquel a été remis l’enfant de Clovis et Lou Jean, le mari qui décroche son fusil et le tend aux policiers préparant l’embuscade finale à son domicile : comme on ne le laissera pas tirer lui-même, il demande qu’on veuille bien utiliser son arme. La respectabilité est inquiétante.



10 Prosopopée



C’est une arme qui parle et dit :



He pulled the trigger but I held on […]

He squeezed harder I did’nt budge

Sick of the blood, sick of the thugs

Sick of the wrath of next man’s grudge7

Nas

(1) « La main droite du diable, la main droite du diable / Maman a dit que le pistolet est la main droite du diable » (S. Earle, The devil’s right hand, « Copperhead road », MCA, 1988).
(2) « J’ai flingué un mec à Reno simplement pour le voir mourir ».
(3) « Jamais vraiment intégré au monde où nous vivons ».
(4) « Si nous ne pouvons tous vivre ensemble et être heureux… ».
(5) « Par Dieu, allez tous en enfer ! ».
(6) « Quelqu’un, quelque part, a dit que chaque homme est le père de chaque enfant».
(7) « Il a appuyé sur la détente mais j’ai résisté […] / Il a pressé plus fort mais je n’ai pas cédé / Malade du sang, malade des brutes / Malade de la fureur de tous les enragés » (Nas, I gave you power, « It was written », Columbia-Sony, 1996).

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