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Notre Monde Notre Monde (2013, 119') un film de Thomas Lacoste
Rassemblant plus de 35 intervenants, philosophes, sociologues, économistes, magistrats, médecins, universitaires et écrivains, Notre Monde propose un espace d’expression pour travailler, comme nous y enjoint Jean–Luc Nancy à « une pensée commune ». Plus encore qu’un libre espace de parole, Notre Monde s’appuie sur un ensemble foisonnant de propositions concrètes pour agir comme un rappel essentiel, individuel et collectif : « faites de la politique » et de préférence autrement.
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© Passant n°39 [mars 2002 - avril 2002]
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L’injustice sahraouie


Vendredi 21 décembre 2001. Dans quelques heures, je reprends l’avion en direction d’Alger, puis de la France. Depuis presque une semaine, je suis dans les camps de réfugiés sahraouis, en plein désert, dans la région de Tindouf, en Algérie. Étape nécessaire pour bâtir un projet – artistique et politique – pour les prochaines Nuits Atypiques de Langon, qui auront lieu en août 2002. J’ai la chance de faire partie d’un groupe de quatre Français, emmené par Matthieu Liégeois, dont la mère, Régine Villemont, militante de la cause sahraouie depuis plus de 20 ans, est secrétaire générale de l’Association des Amis de la République Arabe Sahraouie Démocratique. Notre groupe a été reçu très officiellement par la RASD, qui a organisé notre séjour et a préparé un programme très riche de rencontres. Nous avons ainsi été reçus par Mohammed Abdelaziz, président de la RASD et secrétaire général du Front Polisario (Front pour la Libération de Saguia el Hamra et Rio de Oro) et nous avons pu nous rendre dans les quatre camps de réfugiés – les willayas de Layounne, Aousserd, Smara et Dakhla – où nous avons rencontré de nombreuses personnalités politiques, des représentants de la société civile, des responsables associatifs, des familles de réfugiés et de disparus, des médecins ainsi que des poètes et des musiciens.



Les camps de réfugiés



Suite à la marche verte et à l’invasion militaire du Maroc, en 1975, puis à l’intensification de la guerre (bombardements de la population au Napalm, destructions et empoisonnements des puits, massacres du bétail, etc.), des milliers de Sahraouis se sont réfugiés, dès le début de l’année 1976, en Algérie, dans la région de Tindouf. Cent quatre-vingt mille personnes vivent aujourd’hui dans les camps, dans des conditions de vie particulièrement éprouvantes. La hamada de Tindouf, plateau de sable et de cailloux extrêmement aride, est l’un des déserts le plus hostile du Sahara. Les températures peuvent atteindre 48° à l’ombre en été – en cette saison, les avions ne peuvent atterrir sur l’aéroport de Tindouf qu’entre minuit et 3 heures du matin – et descendre à - 10° la nuit en hiver. En 1976, dès l’arrivée des premiers réfugiés, la RASD – officiellement créée le 27 février 1976 à Bir Lahlou – démarre un programme d’organisation des camps visant à assurer les services de base (approvisionnement en eau et nourriture, hygiène, santé, éducation, etc.). Vingt-cinq ans après, les progrès sont considérables : écoles, crèches, maternités, hôpitaux, centre pour handicapés mentaux (à Smara), système de réservoirs d’eau, panneaux solaires pour l’électricité, etc. Les premières petites boutiques, dans lesquelles on peut acheter quelques produits de base, ont même fait leur apparition il y a quelques années. Malgré ces améliorations, dues au soutien de l’Algérie, aux aides des organisations humanitaires (couvertures, vêtements, nourriture, etc.) et aux qualités d’organisation des Sahraouis, la vie dans les camps demeure encore très précaire.



Le rôle des femmes



Par choix politique – le projet social de la RASD encourageait la participation des femmes aux prises de décision – et par nécessité pratique – les hommes étaient engagés dans la lutte armée –, les femmes jouent un rôle important dans la société sahraouie moderne. Créée en 1979, à l’initiative du Front Polisario, l’Union Nationale des Femmes Sahraouies se charge de l’encadrement et de la formation des femmes. Elles sont aujourd’hui investies dans tous les domaines de la société (éducation, santé, artisanat, etc.) et plusieurs d’entre elles occupent des postes à responsabilité politique, comme Mariam Salek H’Mada, ministre de la Culture et des Sports, ou Khadija Hamdi, députée chargée de l’information, de la culture et de l’orientation des femmes.



La question des disparus



Depuis que le Maroc a envahi l’ancienne colonie espagnole, des centaines de Sahraouis ont été arrêtés arbitrairement et sont aujourd’hui portés disparus. Il y a deux jours, nous étions à Dakhla, le camp le plus éloigné de Tindouf, que l’on atteint en 4x4 après trois heures de mauvaises pistes, de sable et de rocaille. Nous avons été reçus, sous la khaima (tente), par la famille de Mohammed Daddach, considéré, jusqu’à sa récente libération, comme le plus ancien prisonnier politique sahraoui. Le moment est émouvant. Arrêté en 1979, condamné à mort en 1980, Mohammed Daddach vient d’être libéré, il y a à peine quelques jours, sous la pression des organisations internationales de défense des Droits de l’Homme, après avoir passé vingt-deux ans à la prison centrale de Kénitra, au Maroc. Sa mère ne cache pas sa joie de savoir son fils libéré, mais n’oublie pas pour autant la situation du peuple sahraoui : « Nous sommes tous des prisonniers tant que nous ne sommes pas libres sur notre terre ». Aujourd’hui, nous sommes dans la willaya d’Aousserd. Assises face à nous, quatre femmes sahraouies, enveloppées dans leur voile, serrées les unes contre les autres, comme en témoignage de leur solidarité féminine, racontent leur histoire et évoquent « leur » disparu : fils, mari, frère ou père. Fatima est la plus jeune, son père a été arrêté en 1976 : « Je n’ai jamais connu mon père, raconte-t-elle. Il a laissé deux enfants, mon frère et moi. Nous n’avons jamais eu de ses nouvelles. Je veux savoir la vérité ».

Pour les familles qui sont sans nouvelles de l’un des leurs depuis 25 ans, la situation est intolérable et insoutenable. Absellam Omar Leticene, président de l’AFAPREDESA, l’Association des Familles des Prisonniers et Disparus Sahraouis, mène depuis des années un combat inlassable pour faire éclater la vérité. Il recueille patiemment des informations sur les disparitions, publie la liste des disparus, apporte son soutien aux familles. Profitant de notre rencontre, il nous montre des photographies de Sahraouis au corps tuméfié. Ils ont été victimes de la répression des forces marocaines suite aux manifestations de Smala du 17 novembre dernier. Pour ceux qui sont restés dans les territoires occupés, ainsi va la vie : domination marocaine, discriminations quotidiennes et… violences policières.



La vie dans les territoires occupés



Hassana est notre accompagnateur officiel durant notre séjour. Il est né à Layounne, en 1968, à l’époque où le Sahara occidental est une colonie espagnole. En 1975, le Maroc envahit et occupe militairement le pays : « Dans les territoires occupés, explique-t-il, on subissait tous les jours la répression policière, des contrôles, des interrogatoires. On n’avait pas le droit de faire, de dire ou de partir où l’on voulait. Les policiers nous confisquaient régulièrement ce que nous avions. Dans une file d’attente, les Marocains passaient toujours devant les Sahraouis. A l’école aussi, nous étions victimes de brimades. Les professeurs délaissaient les élèves sahraouis et ne s’intéressaient qu’aux élèves marocains. Il y avait même des agents de la sécurité marocaine qui étaient présents dans les collèges. Si un élève sahraoui venait à manquer la classe – même pour une raison de santé – il était interrogé à son retour par la sécurité marocaine ». En 1987, les Marocains l’obligent, comme tous les jeunes sahraouis entre 18 et 29 ans, à vivre dans la région de Fez. Il n’est alors autorisé à revenir qu’une fois par an dans les territoires occupés, voir ses parents et sa famille. En 1990, refusant de subir davantage la domination marocaine, il décide, avec cinq camarades, de passer la frontière entre le Maroc et l’Algérie et de rejoindre le Front Polisario.



Les ambiguïtés françaises



Par les hasards du calendrier, notre séjour fait suite à la venue, mi-novembre, dans les camps de réfugiés, de Danielle Mitterrand, présidente de France-Libertés. Depuis de nombreuses années, elle milite pour le droit à l’autodétermination du peuple sahraoui, ce qui n’est pas pour plaire au Maroc qui lui refusera l’entrée dans les territoires occupés. Quelques jours plus tard, Jacques Chirac est en déplacement dans le Maghreb. Arrivant au Maroc, il se croit obligé de rassurer « son ami le Roi » et reprend la terminologie officielle du royaume, parle des « provinces du sud », niant du même coup l’occupation marocaine. Une prise de position quelque peu surprenante pour un pays membre du Conseil de sécurité de l’ONU et dont les médias français ne se sont pas faits l’écho ! Lors de notre séjour, nos amis sahraouis évoquent de nombreuses fois les déclarations de Jacques Chirac, tout en prenant garde de bien distinguer les positions de la France officielle et celle du peuple français ! Et tout en rappelant qu’un règlement de la question sahraouie ne peut se faire sans la participation active de la France !



Un problème de décolonisation



La question sahraouie relève fondamentalement d’un problème de décolonisation non résolu. Elle illustre également l’incapacité de l’ONU à faire respecter le droit international et les compromissions de la France ou de l’Espagne avec le Maroc. Colonie espagnole depuis la fin du XIXe siècle, le Sahara occidental, malgré les nombreuses résolutions de l’ONU depuis les années soixante, est le dernier pays d’Afrique a n’avoir pas encore accédé à l’indépendance. Pendant la première moitié du XXe siècle, des mouvements de résistance voient le jour, entraînant une répression terrible de l’occupant colonial. Ainsi en 1912, les Français, prêtant main-forte aux Espagnols, détruisent complètement la ville de Smara, y compris sa célèbre bibliothèque riche de 5000 manuscrits. Il faut toutefois attendre les années cinquante et le mouvement des indépendances en Afrique pour que s’organise réellement un premier mouvement indépendantiste Paradoxalement, l’indépendance du Maroc (en 1956), de la Mauritanie (en 1960) et de l’Algérie (en 1962) a pour effet de neutraliser le mouvement national sahraoui jusqu’en 1968, date à laquelle s’organise un mouvement clandestin, le Mouvement de Libération du Sahara. La première manifestation nationaliste a lieu le 17 juin 1970 à Layounne. Elle est sévèrement réprimée, son leader Mohamed Bassiri est tué et des centaines de militants sont persécutés et emprisonnés. Trois ans plus tard, le 10 mai 1973, un groupe de jeunes intellectuels crée le Front Polisario, chargé de lutter pour la libération et l’indépendance du Sahara espagnol. Dix jours plus tard, a lieu la première opération militaire de l’Armée de Libération Populaire Sahraouie, dans le nord du pays, dans la région de Smara : une petite troupe mal armée d’une dizaine de combattants, dirigée par El Ouali, s’empare d’un poste militaire espagnol.

L’année 1974 marque un tournant. Dans le courant des années soixante, l’ONU a pris de nombreuses résolutions incitant l’Espagne à décoloniser le Sahara occidental et à organiser un référendum. L’Espagne, dont la position sur le plan international devient difficile, s’engage à l’organiser avant juillet 1975. Mais Hassan II, qui doit faire face à des difficultés politiques intérieures, s’oppose à tout projet de référendum. En dépit des nombreuses préconisations de l’ONU et de l’avis de la Cour internationale de justice de La Haye, qui rejette les prétentions marocaines ou mauritaniennes, l’Espagne, le Maroc et la Mauritanie signent, le 14 novembre 1975, les Accords de Madrid, organisant le retrait de l’Espagne et la partition du Sahara espagnol entre le Maroc et la Mauritanie.



L’invasion marocaine



Le Maroc, qui s’est engagé militairement avant la signature de cet accord, a envahi le Sahara espagnol dès le 31 octobre 1975. Quelques semaines plus tard, le 10 décembre, la Mauritanie entre en guerre. Le 27 février 1976, à Bir Lahlou, près de Tindouf, le secrétaire général du Front Polisario proclame la création de la République Arabe Sahraouie Démocratique. Le premier gouvernement de la RASD est formé le 4 mars 1976, sous la présidence de Mohammed Lamine. Les Sahraouis mènent alors de front lutte armée et négociations politiques. Le 5 août 1979, la Mauritanie renonce à ses prétentions sur le Sahara occidental tandis que la RASD devient membre de l’Organisation de l’Unité Africaine le 22 février 1982, entraînant le retrait immédiat du Maroc. Pour contenir les combattants sahraouis, dont la mobilité est déconcertante, le Maroc construit un mur de 2000 kilomètres qui a pour effet de transformer le conflit en guerre de position. Après 18 années de guerre, un Plan de paix est adopté en 1991 par le Conseil de sécurité des Nations Unies. En septembre 1991, le cessez-le-feu entre en vigueur et la Mission des Nations Unies pour le Référendum du Sahara Occidental (MINURSO) est censée préparer le référendum d’autodétermination par lequel la population du Sahara occidental aurait à choisir entre l’indépendance et l’intégration au Maroc. Dix ans après la date prévue (février 1992), le référendum n’a toujours pas eu lieu. Le Sahara occidental est encore sous occupation marocaine, la répression de sa population et le pillage de ses ressources naturelles (phosphates, réserves halieutiques et pétrole plus récemment) continuent en toute légitimité et en toute impunité !



Une seule voie : l’autodétermination



Face à l’enlisement de la solution référendaire, le mandat de la MINURSO a été prolongé jusqu’en février 2002. James Baker, représentant personnel de Kofi Annan, secrétaire général des Nations Unies, a cru bon de faire la proposition dite de la troisième voie, celle de l’autonomie relative, correspondant en fait à l’intégration au Maroc. Elle a immédiatement été rejetée par le Front Polisario, qui souhaite s’en tenir au référendum initial. Si aucune solution conforme aux droits du peuple sahraoui à l’autodétermination n’est trouvée rapidement, les dirigeants du Front Polisario, en premier lieu son secrétaire général, ne cachent pas le risque d’une reprise possible d’un conflit armé, sous une forme de guerre « classique » ou sous une forme plus radicale. Il y a deux jours, le walid de Dakhla, Bachir Mustapha Sayed, frère de El Ouali, nous rappelait notamment que le Front Polisario n’avait jamais usé du terrorisme et qu’il ne s’était jamais attaqué à des objectifs civils. Mais « 25 ans de camp de réfugiés, ajouta-t-il, peuvent faire naître des réactions radicales et intégristes chez les jeunes générations ». Personne au Front Polisario – en tout cas de ceux que nous avons rencontrés – ne souhaite la reprise de la violence, mais personne ne l’exclut, si les voies pacifiques de négociation qui ont été choisies ne conduisent pas rapidement le peuple sahraoui sur les chemins de la liberté et de l’indépendance.


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