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Notre Monde Notre Monde (2013, 119') un film de Thomas Lacoste
Rassemblant plus de 35 intervenants, philosophes, sociologues, économistes, magistrats, médecins, universitaires et écrivains, Notre Monde propose un espace d’expression pour travailler, comme nous y enjoint Jean–Luc Nancy à « une pensée commune ». Plus encore qu’un libre espace de parole, Notre Monde s’appuie sur un ensemble foisonnant de propositions concrètes pour agir comme un rappel essentiel, individuel et collectif : « faites de la politique » et de préférence autrement.
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© Passant n°40-41 [mai 2002 - septembre 2002]
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Rebâtir les fondations


Le Passant Ordinaire : Quelle analyse faites-vous du scrutin du 21 avril ? Qu'est-ce qui

a bougé lors de ce « séisme » ? D'aucuns

parlent de crise politique. Qu'en pensez-vous ?



Serge Guichard : Il est important de revenir sur cette question. Le second tour des présidentielles n’efface pas le premier bien au contraire, il en prouve la gravité, y compris à travers les élans magnifiques de tous ces jeunes manifestants, de ce grand 1er mai rassemblant des millions de personnes, disant leur refus de l’extrême droite, leurs colères.

Le terme, le qualificatif « séisme » me paraît correspondre à la situation. Ce qui vient de se passer révèle des fractures profondes, qui travaillent la société depuis longtemps, dont la crise de la représentation et du « jeu politique » est une des manifestations, une des ondes de choc. Nous pouvons effectivement parler de crise politique à condition d’entendre « politique » dans son essence, la politique comme source et expression de lien social, comme matrice de société.

Que six millions d’électeurs aient voté pour Le Pen, aient confirmé leur vote au second tour, témoignant d’une progression et d’une implantation de ce vote, malheureusement sous-estimée au nom d’analyses condescendantes, est un terrible révélateur.

Crise politique certes mais aussi crise sociale, crise sociétale, crise des institutions, crise en France, crise en Europe, crise planétaire. Je crains que nos mauvaises habitudes, voire notre suffisance, ne limite encore, même en s’en défendant, notre champ de réflexions à notre territoire, à notre hexagone. Serions-nous les seuls concernés par ces « séismes », quid de ce qui se passe dans les autres pays d’Europe ? Nous aurions déjà oublié les séismes de la guerre en Europe centrale, du Rwanda, des nouvelles formes d’intégrismes, le 11 septembre ? Nous pourrions penser qu’il n’y a aucun lien entre tout cela, aucun apparentement possible ?

Comme Rabelais l’écrit : « Si les signes vous fâchent, quand donc vous fâcheront les choses signifiées ? »

Pour comprendre l’ampleur de ce séisme, il faut élargir l’horizon de l’analyse, c’est-à-dire l’étendre et la rapprocher, la globaliser et la disséquer, l’atomiser pour en saisir la charpente et les fondations. Il faut s’y apparenter pleinement, considérer enfin le vécu quotidien de millions de personnes, leurs inquiétudes et leurs espérances.

En ce sens toutes les visions à courte vue, toute réponse trop rapide et toutes les certitudes arrogantes sont à bannir, sont insupportables. Le peuple, du moins une large partie du peuple, nous a fait savoir qu’il n’en peut plus de ces politiques éloignées, de l’autisme, de la cécité du « politique » qui, fait aggravant, se permet de culpabiliser le peuple sans se mettre en cause. Qui dira l’effet de déclarations telles que celles faites par Jospin démissionnant devant Michelin (avant de démissionner de la politique !), disant l’impuissance du politique tandis que l’on rend les salariés, les familles, les migrants coupables de manque de civisme, de sens des responsabilités.

Nous n’en pouvons plus de ces politiques qui parlent aux autres politiques, se racontent des histoires de partis politiques, piègent la politique, et dessaisissent le peuple !

Comment allons-nous vivre aujourd’hui et demain le fait d’avoir été obligés de voter pour un président fortement malmené par des affaires afin de faire barrage au danger d’extrême droite ? Dans quelle nasse risquons-nous de nous enfermer tandis que le capitalisme se constitue en empire, que la marchandisation de toutes nos activités devient une marchandisation de l’être humain lui-même, une désymbolisation par la dictature de l’argent.

Un capitalisme, nouvel empire, structuré sur la loi de la bourse, intégrant de nouveau la violence comme mode de contrôle social, sinon de régulation, globalisant en étouffant, en discriminant, en réprimant, théorisant sur l’affrontement des civilisations entre le nord et le sud.

Un peuple, (des peuples), une jeunesse qui souffre, une précarité pour avenir, des minima sociaux qui sont justement à minima, inadmissibles, une société excluante, discriminante, fermée, etc. Des institutions à bout de souffle, injustes… Pour avoir cédé devant cela le PS, les partis dits de gouvernement ont été sanctionnés. Le message doit être entendu.



Après le bilan, quelques perspectives :

autrement dit, comment on s'en sort ? Que proposer ? Comment répondre à la fois à l'urgence que constitue toute la souffrance sociale négligée depuis trop longtemps, et affronter les problèmes de fond posés, dans un monde en métamorphose, par ce que Jack Ralite, dans un récent article paru dans L'Humanité, appelle « un déchirement majeur que nous ne savons pas nommer » ?



Je crains effectivement que nous n’ayons pas encore mesuré, sinon nommé ce déchirement. Les forces de gauche doivent en prendre la mesure. Quand on voit à quel point, lors des rencontres pour préparer les législatives, les candidatures uniques pour faire barrage au Front National là où existe un danger de le voir présent au second tour, les tendances hégémoniques du PS, les manœuvres politiciennes, prennent le pas sur le fond, on se dit qu’il y a du pain sur la planche.

Il ne peut y avoir de réponse aux problèmes posés sans repenser le fond, la forme de la politique.

Il faut répondre aux urgences sociales, il y a des choses assez simples à réaliser, telles que l’augmentation réelle des minima sociaux, la hausse du SMIC, la loi interdisant les licenciements boursiers, les droits des salariés, la régularisation de tous les sans papiers, le droit de vote des étrangers à toutes les élections, la démocratisation de la vie publique, le refus du cumul des mandats, la démocratie participative, la renégociation des accords de Maastricht et de Barcelone, le refus des privatisations, la défense du service public… De plus, démontrons que nous inscrivons cette politique dans un projet de société, dans l’appel a la créativité, à la diversité, dans une perspective de projets de dépassement du capitalisme.



Plus concrètement, quelle analyse faites-vous de la défaite de la gauche plurielle, et singulièrement du PCF ? Quel rôle ce parti devrait-il jouer dans la société française, au sein de la gauche ? Et de quelle gauche, d'ailleurs ? Dans le débat actuel sur la

refondation d'une « gauche de gauche » – pour le dire à la façon de Pierre Bourdieu – sur quels points essentiels à vos yeux

aimeriez-vous insister ?



Je propose de répondre simultanément à ces deux questions. Des changements de pratique, de culture, de structure et, in fine, de génération. La « proximité », la capacité de présence et de réponse immédiate, l’articulation de la proposition concrète et du projet général sont des pistes de reconstruction. En arrière-plan, se posent les problèmes de l’obsolescence de la « forme parti » historique, ce qui ne signifie pas la fin de la fonction politique elle-même et donc de la nécessité d’une certaine forme d’organisation politique distincte. Réfléchir sans tarder, de façon élargie, sur les finalités d’une telle organisation ; repérer ce qui produit l’ossification dans le fonctionnement existant des partis (logiques d’appareil, rapport à l’État, cultures d’organisation, mode de reproduction de l’encadrement…) : autant de nécessités pratiques, si l’on veut sortir du cycle infernal de la crise et éviter de maintenir à l’infini les structures installées, fût-ce sous les mots de la « novation » et du « mouvement ».

Comme l’écrit Roger Martelli, réarticuler mouvement social et construction politique demande en effet de dépasser une triple tradition européenne : celle du syndicalisme révolutionnaire (le mouvement social est une force politique qui se suffit en elle-même) ; celle du travaillisme (la fonction politique apparaît comme une simple excroissance technique de l’association professionnelle) ; celle de la social-démocratie et du communisme (le politique est l’organisateur général de l’action sociale et donc la subordonne, plus ou moins étroitement). L’expérience de ces dernières années ne montre-t-elle pas les limites de l’ensemble ? Après 1995, les essais dans le « mouvement social » des « États généraux du mouvement social », l’appel « Nous sommes la gauche » n’ont débouché sur rien de tangible, d’autant moins que la gauche politique a encore défini la réponse politique à la demande sociale radicale de façon séparée, classique, sous hégémonie socialiste.

Le mouvement social a en conséquence cherché à se préserver de la « récupération », de l’instrumentalisation par les partis, sur le registre de la séparation fonctionnelle. Au syndicat la formulation de la demande sociale ; à l’État et aux partis, la « traduction » politique et institutionnelle. Cela ne correspond plus aux besoins contemporains : dans le contexte de la mondialisation et face à la pression libérale persistante, la demande sociale (critique sociale et revendication) a besoin de s’adosser à un projet, qui pour être efficace, doit être un projet de transformation sociale (limites des démarches tournées vers « l’adaptation » ou « l’accommodement » aux normes du capitalisme). Mais qui doit élaborer ce « projet » politique au sens fort du terme (une visée collective qui touche à l’organisation générale de la cité) ? Les seuls partis ? Impossible. Le mouvement social en dehors des partis ? Cela n’a pas grand sens. Il faut donc définir de nouvelles modalités de coopération, où chaque acteur participe à égalité de responsabilité, sans renoncer à sa spécificité fonctionnelle, mais sans déléguer à qui que ce soit la mise en forme du « projet » et le contrôle de sa mise en œuvre. Nouvelles modalités, et donc partenariat à inventer… Difficile à réaliser ? Sans nul doute ; mais comment ne pas se poser le problème et ne pas le poser publiquement ?

Nous nous trouvons aujourd’hui devant une situation qui n’est plus celle du début des années 90, quand la vague néo-libérale était à son apogée. La conflictualité sociale et, avec elle, la radicalité, sont revenues sur le devant de la scène. Or le paysage politique, lui, est resté figé. Que les lenteurs à l’adaptation du PCF aient été pour quelque chose dans cette situation est un fait ; qu’elles aient laissé le champ libre à des formes de radicalités « courtes » est un autre fait. Au total, nous nous retrouvons toutefois devant deux exigences simultanées : pour devenir force politique agissante, pour ne pas s’enfermer dans le statut de contre-pouvoir, aiguillon de majorités à dominante social-démocrate, voire social-libérale, la radicalité a besoin d’exprimer un projet cohérent de transformation, incluant la sphère de l’institutionnel ; elle a en même temps besoin de trouver des débouchés politiques immédiats, sous la forme d’une gauche politique rééquilibrée. Les deux exigences sont indissociables et doivent être traitées en même temps ; la question du rééquilibrage de la gauche ne se pose pas après l’élaboration du projet.

Les « nouveaux mouvements sociaux »

des années 90 (comme aurait dit naguère Alain Touraine), celui des « sans », des « anti-mondialisation » ou des féministes,

l’importance des nouveaux « tiers-mondismes » ou d’un christianisme social plus radical (versant « théologie de la libération »), celle de l’écologie politique dans sa variante la plus critique et la plus à gauche, tout cela trace de nouveaux territoires qui ne sont plus ceux du seul communisme, ni même ceux du « mouvement ouvrier ».

La diversité fonctionnelle (associative, syndicale, politique), structurelle (les traditions et sensibilités diverses conservent leur dynamique spécifique), l’autonomie des espaces de radicalité sont des atouts à développer en s’attachant à trouver des formes politiques de convergence se distinguant ainsi à la fois du ralliement et de la fusion organique.

Dès l’instant où le communisme (pas plus que quiconque) ne peut prétendre représenter à lui seul la radicalité (ou « l’esprit d’alternative »), il faut bien qu’il porte lui aussi l’exigence d’une convergence des forces radicales, politiques et sociales, pour que la demande de transformation de la société soit massivement irriguée par l’exigence d’alternative vraie. Le « pôle de radicalité » ne peut-il être la médiation politique nécessaire pour que des majorités à venir soient orientées, réorientées, vers des changements structurels profonds en facilitant le raccord entre mouvement social et construction politique, afin que ce mouvement ne soit pas la simple force d’appoint d’une dynamique « réformiste » avec les risques d’abandons connus et d’ouverture d’espaces à la démagogie fascisante.

Une organisation de type communiste se maintiendra, elle est nécessaire, quand bien même se constituerait quelque part un « parti unique » de la radicalité. Il y aurait alors un risque dramatique à ce que ce besoin de « parti communiste » soit occupé à l’ancienne, sans esprit critique. Si l’on admettait cette hypothèse, à quoi servirait la juxtaposition d’une formation nouvelle « radicale » mais évacuant son rapport au communisme historique, et d’une ou plusieurs organisations restées « communistes » et contournant l’exigence de refondation communiste ? Des PC fossilisés d’un côté et, de l’autre côté, un PC-bis qui ne s’avouerait pas comme tel : jolie chance pour la social-démocratie. Mieux vaut, décidément, combiner la perspective d’un Parti communiste fondé sur de nouvelles bases et celle d’un pôle de radicalité…

L’affirmation d’une force politique proprement « communiste » (sans faire du terme lui-même une condition d’adhésion…) mais résolument « post-bolchevique », ce qui suppose de reconstruire le projet qui la fonde, la culture commune qui la soude, et l’organisation qui la rassemble, est une exigence.

Pourquoi le maintien d’un espace communiste spécifique ? Parce qu’il a l’épaisseur d’une tradition populaire, d’une histoire à portée mondiale, d’une méthode de pensée originale… La « table rase » fait les belles chansons… et les grosses catastrophes. Il n’y a pas de novation sans racines ; mais pas de continuation vivante sans dépassement.

L’expression d’une visée explicitement communiste concerne l’ensemble des « communistes », qu’ils soient ou non membres du PCF. Elle implique un travail de reconstruction mené par les membres actuels du PCF ; elle exige qu’ils le déploient dans l’ouverture en actes sur les autres composantes de la galaxie communiste. S’il faut fonder réellement un « parti communiste nouveau », cet acte de fondation ne peut être qu’œuvre collective : un processus d’États généraux du communisme est en ce sens une hypothèse difficilement contournable. Pour qu’il n’y ait aucune ambiguïté, je précise que des « États généraux » ne se confondent pas à mes yeux avec toute forme possible – et tout aussi nécessaire – de « Convention (ou Forum permanent) des forces d’alternative ».

Les propositions des récentes réunions de direction du PCF, tels les forums ouverts, à décider ensemble sans à priori, sans attendre, me paraissent aller dans ce sens.



Serge Guichard*

Propos recueillis par Hervé Le Corre

* Membre de la direction nationale du PCF, responsable des réseaux Migrations / Citoyenneté et du réseau Urbanité.

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