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Sortie du DVD de Notre Monde

Notre Monde Notre Monde (2013, 119') un film de Thomas Lacoste
Rassemblant plus de 35 intervenants, philosophes, sociologues, économistes, magistrats, médecins, universitaires et écrivains, Notre Monde propose un espace d’expression pour travailler, comme nous y enjoint Jean–Luc Nancy à « une pensée commune ». Plus encore qu’un libre espace de parole, Notre Monde s’appuie sur un ensemble foisonnant de propositions concrètes pour agir comme un rappel essentiel, individuel et collectif : « faites de la politique » et de préférence autrement.
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© Passant n°40-41 [mai 2002 - septembre 2002]
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Dire oui


« Le oui caché en vous est plus fort que tous les non et tous les peut-être

dont vous êtes malades, avec votre époque… »


Friedrich Nietzsche1



Tu sais bien, Passant, mon compagnon de route, les difficultés que nous rencontrons, ce contre quoi nous luttons, vent debout… Dans le silence assourdissant des ventres repus de nourritures correctement prescrites, dans le reflet des vitrines décorées avec l’or volé aux mains de ceux qui travaillent, dans les paroles sucrées de la pieuvre doxa des bien-pensants, tu reconnais la lame des tueurs de phrases, des massacreurs d’histoire, des équarrisseurs d’espérance.

Depuis le temps des bombes, des tombes, nous avons fait profession de vigilance, nos regards sont aussi aigus qu’un scalpel, nous nous sommes donnés pour tâche de traquer, partout dans et hors de nous, les truquages, les gestes de domination, les mots lâchés comme des molosses, la marque des maîtres derrière les paravents du pouvoir… Nous avons essayé, depuis longtemps, de ne plus croire aux prophètes, de ne pas faire signe à ceux qui nous traînent dans la boue, nous nous sommes jurés de ne faire confiance qu’à ceux qui crient.

Nous avons appris, malgré le peep-show cathodique, à voir derrière leurs images glacées les dents des marchands. Toi et moi, camarade ordinaire, nous avons pris des chemins nouveaux, emprunté des routes pas encore ouvertes, osé penser à contre-courant, pour que restent en quelques endroits des poches de résistance. Si le « moi se pose en s’opposant » : alors nous voilà bien installés. En ces temps où les ruses des pouvoirs sont multipliées par les milliards de liens de notre servitude volontaire, nous avons eu raison de dire non. Il y avait urgence à savoir ce que nous ne voulions pas être, ni faire, ni dire. Il faut toujours, d’abord, comme l’enfant qui se construit, dire non à ce qui menace, ce qui pense à notre place, ce qui nous courbe vers le sol comme une fleur qui meurt de soif. Gardons ces armes, les jours que nous vivons demandent une extrême détermination pour ne pas sombrer dans les béatitudes que l’on nous fabrique.

Mais aujourd’hui, il nous faut aller plus loin. Parce que l’autre ennemi qui nous guette s’appelle cynisme, désenchantement, négation systématique, relativisme blafard où tout se vaut et rien ne vaut jamais rien. Il ne faudrait pas que le non salutaire torde nos bouches en un rictus figé de haine du monde. Détruisons les idoles à coup de marteau, soyons de la dynamite, mais n’oublions pas de dire oui aux lendemains que nous rêvons, à toutes les secondes que nous vivons. Dire oui, c’est maintenant.

Je n’ai pas à te convaincre, passant ordinaire, ni à te présenter la mienne liste de ce qui vaut la peine d’être fait, dit ou vécu. Tu as ton propre chemin et nous nous rejoignons bien avant l’horizon. Nous marchons ensemble, parce que nous le voulons, parce que nous prenons le risque amoureux du combat partagé. Parce que nous pensons que la posture esthétique ne vaut qu’en tant qu’elle est aussi politique des formes, des phrases, du rapport au monde. Parce qu’il faut agir et rêver, jamais l’un sans l’autre, sinon nous n’y arriverons jamais, la beauté de l’utopie est dans les actes d’aujourd’hui, autant que le rêve est vrai.

A ceux que ces mots ennuient, aux cœurs gelés, aux penseurs de l’abîme, prédisons-leur une prochaine période de glaciation très sévère. Le nihilisme fait le lit des programmes sectaires, des sauveurs de l’humanité (« malheur au pays qui a besoin de héros », disait Brecht), des marcheurs au pas… Si rien ne vaut rien, pourquoi pas la décadence, l’ironique inaction, la capitulation des corps ? Non à ceux qui ne savent jamais dire oui.

Il est temps de construire.

(1) Le Gai Savoir, livre cinquième - 377.

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