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Notre Monde Notre Monde (2013, 119') un film de Thomas Lacoste
Rassemblant plus de 35 intervenants, philosophes, sociologues, économistes, magistrats, médecins, universitaires et écrivains, Notre Monde propose un espace d’expression pour travailler, comme nous y enjoint Jean–Luc Nancy à « une pensée commune ». Plus encore qu’un libre espace de parole, Notre Monde s’appuie sur un ensemble foisonnant de propositions concrètes pour agir comme un rappel essentiel, individuel et collectif : « faites de la politique » et de préférence autrement.
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© Passant n°42 [septembre 2002 - octobre 2002]
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«Que se vayan todos!»

Rébellion populaire et avancées autogestionnaires en Argentine
19 décembre 2001 : au cours d’une allocution télévisée, le président argentin De la Rua proclame l’état de siège. Il croit trouver la solution adéquate pour faire face aux pillages de magasins, de plus en plus fréquents. Avant même son dernier mot, des gens sortent de chez eux, un à un dans la nuit portogène, frappant sur des casseroles pour manifester leur indignation. Le bruit se répand et entraîne chaque minute plus de participant-es. De petits groupes se forment et leur taille ne cesse de croître. De bruit discret, le concert de casseroles (cazerolazo) devient vite un véritable tintamarre qui ne passe plus inaperçu. Bientôt, de véritables manifestations se forment de part et d’autre de la ville. Elles ne vont pas tarder à affluer vers le centre et converger sur les deux principales places de la capitale (Place de Mai et Place du Congrès). Les manifestant-es clament leur refus de l’état de siège, mais aussi celui du gouvernement, qui démissionnera le lendemain. Les manifestations vont se poursuivre plusieurs jours et feront tomber un deuxième gouvernement. Le mouvement engagé alors s’est poursuivi et a fait depuis des conquêtes politiques étonnantes.



Le cazerolazo argentin, loin d’incarner une crise passagère surmontée par un changement de gouvernement, témoigne d’une profonde crise de légitimité des instances de représentation et de gestion de la société argentine. La critique du gouvernement s’avère être, dans les faits, une critique plus large de l’ensemble de la classe politique. Le slogan le plus répandu depuis décembre et scandé dans toutes les manifestations est : « que se vayan todos, que no quede ni uno solo ! » (qu’ils partent tous, qu’il n’en reste plus un seul !). Les promesses électorales non tenues, les belles paroles des membres des deux principaux partis au pouvoir (justicialiste et radical), après des années de mensonge, de magouilles et de corruption, ne parviennent plus à faire illusion. On assiste à une perte de crédibilité de la classe politique dans son intégralité, mais aussi de pans entiers du système politique et de ses capacités de représentation. Les conditions sociales de la croyance dans le système politique se dissolvent et laissent un vide qu’entreprend de remplir le mouvement de résistance.



A un système politique largement corrompu, le mouvement social de l’après-décembre 2001 a en effet entrepris d’opposer des formes alternatives de pratiques politiques, en marge des

institutions consacrées de la démocratie représentative. La participation populaire, sous forme de mécanismes déli-

bératifs horizontaux et radicalement

démocratiques, gagne en légitimité. Les « assemblées populaires », qui ont vu le jour dans l’effervescence de décembre, sont à la conquête d’un espace politique nouveau, caractérisé par des formes non représentatives de prise en charge de questions politiques. Organisées par quartiers, par village ou par ville selon

les endroits, les assemblées populaires regroupent souvent plusieurs centaines de personnes aux statuts sociaux hétérogènes. L’organisation par quartiers rend possible la rencontre d’individus et de groupes de condition sociale distincte – même si les quartiers sont bien sûr eux-mêmes en grande partie structurés selon une appartenance de classe. Les thèmes discutés dans les assemblées sont mul-tiples : actions politiques, organisation, problèmes du quartier, santé, pauvreté et difficultés économiques, éducation, etc. Certaines d’entre elles mettent en place des systèmes d’échange et d’entraide qui permettent de faire face à des nécessités élémentaires : nourriture, vêtements, logement, garde des enfants, etc. La dynamique des assemblées populaires suppose une transformation des rapports sociaux dans les quartiers qui passe par des formes de solidarité, d’échange, et de nouvelles modalités d’interconnaissance. Outre les discussions et l’entraide,

les assemblées populaires apparaissent comme des lieux d’action directe. Dans la dynamique de la discussion, certains besoins auxquels l’assemblée tentera de répondre dans la mesure de ses possibilités se manifestent,. Parfois, elle fait l’inventaire des besoins et décide d’arracher à l’Etat un soutien social (c’est-à-dire, des habits, de la nourriture, etc.) par le moyen de la lutte collective : manifestations, blocage de carrefours, occupation de bureaux, de banques, de magasins, etc.

Au mouvement des assemblées populaires, qui conquiert des espaces politiques au bénéfice de la participation collective, s’ajoute la dynamique des occupations d’usines par les salarié-es. La crise économique profonde et les pratiques dévastatrices d’un patronat sans retenue mènent à des faillites en série, des fermetures d’usines et des licenciements massifs. Le scénario est connu depuis longtemps. Mais les perspectives d’emploi, les possibilités de « s’en sortir » par la débrouille individuelle sont aujourd’hui réduites à néant. « Licen-ciement » signifie actuellement chômage, misère et faim. L’absence de perspectives, le discrédit absolu d’une bonne partie des entrepreneurs capitalistes, voire même du capitalisme en tant que système, mènent les travailleur-ses à se fier à leurs capacités d’initiative et d’organisation et à développer des solutions alternatives. Dans ce contexte, ils et elles entreprennent de reprendre à leur compte l’appareil de production et l’organisent par eux-mêmes. Plus de cent-vingts coopératives ont ainsi vu le jour de part et d’autre du pays. Les décisions sont prises en assemblées et les salaires des coopérateurs sont identiques, indépendamment des fonctions exercées. Deux entreprises (Zanon à Neuquen et Brukman à Buenos Aires) ont été étatisées et les salaires dépendent donc de l’Etat, quelque soient les résultats de la production. La plupart des coopératives restent cependant dépendantes de leurs capacités de production et d’écoulement de leurs produits sur le marché. Dans l’ensemble, l’intervention des travailleuses et travailleurs sur le mode d’organisation de la production par le biais de l’autogestion a transformé profondément les dynamiques au sein des rapports de travail.



Le processus de délégitimation du système politique et du système économique a donné lieu à une avancée surprenante de formes d’organisation et de gestion autonomes. Les tensions internes aux mouvements, les divergences politiques, les confrontations entre projets différents ne sont pas exempts de cette dynamique et contribuent, dans certains cas, à l’enrichir mais aussi, dans d’autres, à la miner et l’affaiblir – comme c’est le cas de certaines assemblées populaires, dissoutes ou désertées suite à des conflits indépassables. En effet, nombreuses sont les tendances politiques hantées par des idéaux d’efficacité et de conquête du pouvoir et de fait hostiles à l’auto-organisation collective, visant plus à utiliser les assemblées qu’à les dynamiser. Les processus de constitution d’espaces d’autonomie politique et économique ne sont pas à l’abri des sempiternelles tentatives de canalisation politique, susceptibles à moyen terme de vider ces espaces de leur pouvoir de gestion et d’action. Par ailleurs, les instances policières de la répression et du maintien de l’ordre ne manquent pas d’exercer leurs méfaits, de réprimer les mouvements, de criminaliser les activités de résistance, etc. Nul ne peut dire à l’heure actuelle dans quelle direction cette dynamique va se développer. Mais ce qui est sûr, c’est que l’expérience argentine témoigne d’une formidable exigence d’autonomie du mouvement de résistance, d’une volonté de transformer les rapports interindividuels dans le sens de la solidarité et de la reconnaissance mutuelle, de tentatives d’élaborer – dans l’urgence et la nécessité – des alternatives à un système politique décrédibilisé et un système économique en lambeaux. Une telle expérience libère des énergies considérables permettant l’invention de formes d’organisation collective surpassant le modèle capitaliste néolibéral et le modèle de la délégation politique. A ce titre, la rébellion populaire argentine apparaît comme un véritable laboratoire de création d’un autre monde… qui reste à inventer collectivement, dans la pensée et l’action.elle.


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