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Notre Monde Notre Monde (2013, 119') un film de Thomas Lacoste
Rassemblant plus de 35 intervenants, philosophes, sociologues, économistes, magistrats, médecins, universitaires et écrivains, Notre Monde propose un espace d’expression pour travailler, comme nous y enjoint Jean–Luc Nancy à « une pensée commune ». Plus encore qu’un libre espace de parole, Notre Monde s’appuie sur un ensemble foisonnant de propositions concrètes pour agir comme un rappel essentiel, individuel et collectif : « faites de la politique » et de préférence autrement.
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© Passant n°42 [septembre 2002 - octobre 2002]
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Sacrifice


Ce texte inédit vient de paraître dans une nouvelle version augmentée de Corps et âme aux Editions Agone. Pour Loïc Wacquant, cette enquête sur l'univers de la boxe retrace une expérience personnelle d'initiation à un métier du corps aussi reconnu pour sa symbolique héroïque qu'il est méconnu dans sa réalité prosaïque. Ce livre voudrait offrir une démonstration en actes de la fécondité d'une approche qui prend au sérieux, tant au plan théorique que méthodologique et rhétorique, le fait que l'agent social est, avant toute chose, un être de chair, de nerfs et de sens, qui participe de l'univers qui le fait et qu'il contribue en retour à faire par toutes les fibres de son corps et de son coeur.

La sociologie doit s'efforcer de saisir et de restituer cette dimension charnelle de l'existence,

particulièrement éclatante dans le cas du pugiliste mais partagée en vérité à des degrés divers de

visibilité par tous et toutes, par un travail méthodique et minutieux de détection et d'enregistrement, de décryptage et d'écriture capable de capturer et de transmettre la saveur et la douleur de l'action, le bruit et la fureur du monde social.

Ils sont profanes ; il faut qu’ils changent d’état.

Pour cela, des rites sont nécessaires qui les introduisent

dans le monde sacré et les y engagent plus ou moins profondément,

suivant l’importance du rôle qu’ils auront ensuite à jouer.

C’est ce qui constitue, suivant l’expression même des textes sanscrits,

l’entrée dans le sacrifice.

Henri Hubert & Marcel Mauss

Essai sur la nature et la fonction du sacrifice (1899)




Toute profession a sa déontologie, cet ensemble de règles et de stipulations qui définissent le caractère et la conduite de ses membres, ainsi que la nature des rapports censés les lier entre eux. Dans certains métiers, ce code est formalisé, ses règles sont récitées et elles font même l’objet d’un serment. Dans d’autres, il s’agit d’un lâche assemblage de normes et de consignes, apprises et déployées au cours même de l’activité. Ainsi, les médecins prêtent le serment d’Hippocrate et les fonctionnaires jurent fidélité à l’autorité publique au nom de laquelle ils agissent, tandis que les nouveaux ouvriers reçoivent de leurs pairs des instructions officieuses mais pointées sur le niveau d’effort à fournir au travail et sur les moments où il est admis d’échapper au regard des contremaîtres dans l’atelier.

Il en est de même de la boxe. Très tôt les pugilistes apprennent que, s’ils se destinent au viril métier de la cogne, ils doivent obéir à une éthique professionnelle qui n’est pas moins exigeante pour être transmise de manière informelle, pas moins rigoureuse pour être l’objet d’une adhésion volontaire. On peut résumer par commodité la moralité propre aux boxeurs professionnels par un seul et unique mot : « sacrifice ». Le sacrifice – l’idée autant que les pratiques réglées qu’il prescrit – imprègne et envahit l’existence des boxeurs, à l’intérieur comme à l’extérieur du gym, de la chambre à coucher au ring, et partout entre les deux. Il est à la fois leitmotiv et mot d’ordre, une antienne et une formule magique que l’on croit capable de déverrouiller la porte du succès et d’ouvrir sur l’escalier doré qui mène au big time.

Les boxeurs se voient constamment rappeler aux impératifs du sacrifice, que ce soit par des entraîneurs attentifs, des managers inquiets, des organisateurs de matchs pointilleux ou d’autres membres de la planète de la cogne. Le sacrifice est à la fois un moyen et un but, un besoin vital et une mission imprégnée de fierté, une exigence pratique et une obsession éthologique. Le sacrifice est, d’un côté, une machine à discriminer – il sépare sans coup férir le bon grain de l’ivraie pugilistique – et, de l’autre, un instrument de conjonction – il soude en une seule et même grande confrérie chevaleresque tous ceux qui se soumettent à lui, depuis le « boxeur de club » anonyme jusqu’au champion célébré par la légende du Noble Art. Et il confère à tous ceux qui adhèrent à ses exigences tatillonnes l’honneur spécifique de la corporation.

Tout boxeur « pro » digne du nom sait qu’il doit se donner corps et âme, religiossime, à son métier1. Son engagement ne peut pas ne pas tout embrasser, et tout consumer. Il doit faire passer sa profession avant toute chose, que ce soit sa famille ou ses amis, sa femme ou ses amantes, son boulot (lorsqu’il en a un) et toutes autres préoccupations mondaines. Ses énergies physique, mentale et émotionnelle doivent être consciencieusement cultivées, pré-cieusement préservées et méthodiquement canalisées vers un seul et unique but : maximiser ses habiletés à la cogne et atteindre un pic dans sa courbe de performance sur le ring. La sagesse de la tradition pugilistique a établi pour ce faire des observances strictes en ce qui concerne trois domaines cruciaux de l’existence charnelle : l’alimentation, la vie sociale et familiale et le commerce sexuel. Ensemble, ces conventions cultuelles composent la sainte trinité de la foi pugilistique.



En ce soir humide de septembre, c’est l’heure de la fermeture au gym de la police de Gary, une pièce terne au plafond en forme de voûte, aux murs surchargés de posters de boxe, située à la lisière de l’autoroute I-94, où une demi-douzaine de pros triment sous la houlette du sergent Baylor, une figure de la scène pugilistique locale, réputé pour sa loquacité et pour la facilité avec laquelle il loue les services de ses poulains dès lors qu’il empoche son pourcentage sur leur cachet. Dave « Too Sweet » Pearson, un poids moyen noir bourru qui vient juste de passer professionnel, est en train de boucler son entraînement quotidien sous l’œil vigilant du gros Zeke, son entraîneur (qui cumule deux jobs, l’un de jour et l’autre de nuit, dans une usine de polymères de la zone industrielle du coin), et de son manager (un médecin aux paupières somnolentes, qui dirige une boîte de médecine sportive au centre-ville). Après une douzaine de rounds alternant travail au sac et shadow- boxing, Zeke ordonne à Dave de faire trois fois le tour du parc en courant à toute vitesse. Lorsque le boxeur revient, une douzaine de minutes plus tard, hors d’haleine et luisant de sueur, Zeke lui sèche soigneusement le torse de sa serviette et le sermonne à propos de son régime culinaire, qui n’a pas été tout ce qu’il devait être ces derniers temps.



Zeke : C’est bon, t’évites : pas de sodas, pas de sodas, un p’tit peu de Kool Aid, tu veux juste boire de l’eau, beaucoup d’eau, okay ? Des fruits frais, essaye d’manger des brocolis et des trucs crus, si tu peux, des salades fraîches, des trucs comme ça. Tu cuisines tout ce que tu manges toi-même, deux steaks par semaine, d’ac’, tu choisis les jours.

David (respectueux) : Entendu.

Zeke : Ça suffit pour les steaks, (insistant) et pas de hamburgers, pas de frites, rien de frit, okay ? Comme ça, quand tu fatigues, tu peux, bon, t’as rien de gras qui vient gêner ta respiration, tu piges ? Tu dois être (prenant une inspiration exagérément profonde) grand ouvert, tu vois ce que j’veux dire, être capable de lancer des coups solides et de revenir derrière, okay ?

David (légèrement réticent) : Entendu.

Zeke : Et t’as pas d’poids à perdre, vraiment, bon quoi, c’est 158 [livres] tout juste. Ils te passeront une livre max. Mais faut que tu, faut qu’tu sois prêt, mec. Autrement dit, maintenant j’veux que tu gardes un régime strict – pas de sucreries du tout, okay ?

David (sa réticence augmente de manière perceptible à chaque recommandation) : Okay.

Zeke : Pas de femmes, tu te tiens à distance d’elles, tu te tiens juste à l’écart d’elles. C’est ce qu’il faut que tu fasses si tu veux gagner. Maintenant, si tu veux pas gagner…

David (interrompant son entraîneur d’une voix ferme) : Ouais, j’veux gagner.

Zeke : … si tu veux pas gagner, tu m’fais perdre mon temps.



Le premier commandement du catéchisme pugilistique est aisément énoncé : tu ne consommeras point de nourritures interdites, de ces nourritures qui alourdissent le corps, excitent ses organes et perturbent le circuit finement ajusté de son fonctionnement interne et de ses capacités externes. Mais ce commandement n’est pas pour autant facile à suivre, car ce n’est pas simplement la nature et la quantité des aliments qu’il s’agit de restreindre sévèrement et de surveiller. C’est l’ensemble de sa relation à la nutrition comme activité physico-symbolique que le combattant est amené à remanier de sorte à incarner à travers elle le nexus du soi et du monde conforme à sa profession2.

Il existe une raison pratique évidente qui fait que l’alimentation est une préoccupation permanente qui hante le cosmos pugilistique. Les boxeurs concourent dans des catégories de poids prédéfinies et ils doivent plus souvent qu’à leur tour s’évertuer à atteindre un « poids de combat » [fight weight] fixé plusieurs livres en deçà de leur « poids de ville » [walkingaround weight] habituel. Faire un régime est indispensable pour se débarrasser de tout surcroît de graisse et, dans l’idéal, monter sur le ring sans une once de tissus inutile sur son ossature – une organisation martiale de chair, de nerfs et de muscles sous tension pointée sur une autre machine humaine à agression configurée de manière identique. Vérifiez pour qui un entraîneur cuisine et vous serez assurés de savoir qui sont ses élèves préférés.

Une fois entré en phase intensive de préparation pour un match, « faire le poids » devient le motif obsessionnel de l’existence quotidienne du boxeur, la bataille avant la bataille autour de laquelle lui et son entourage se tourmentent et se disputent sans répit. Cependant, les artistes de la cogne sont rarement aussi disciplinés à table qu’ils devraient l’être, et le régime alimentaire ne remplit pas toujours son office. Ainsi, il n’est pas inhabituel qu’ils aient à perdre cinq à six livres en quelques jours de jeûne fanatique et d’exercice acharné à la veille d’un combat, afin de faire le poids lors de la pesée d’avant-match. Courir et monter à la corde revêtu d’un survêtement spécial en vinyle, faire du shadow-boxing à côté d’une douche brûlante coulant à plein jet, s’abstenir de boire et sucer des citrons pour mieux cracher, prendre des bains turcs et même ingérer divers composés chimiques qui accélèrent son métabolisme. Le boxeur atteindra son poids par tous les moyens nécessaires3.

Outre ce but instrumental, les observances alimentaires – tout comme leurs pendants sociaux et sexuels – fonctionnent à la manière d’un rite de séparation et d’élévation au-dessus de la sphère mondaine. Elles arrachent le boxeur professionnel aux séductions terrestres auxquelles les autres membres de la société succombent. Elles communiquent à lui-même et à autrui la profondeur de son engagement dans le métier. Et elles inscrivent à l’intérieur comme à l’extérieur de son organisme les marques tangibles de son dévouement à son éthique.

Ashante, mon camarade de ring et partenaire de sparring habituel, a récemment découvert à quel point le McDo est mauvais pour le corps – riche en sucres et en lipides, mais aussi affreusement graisseux. Comme mesure de précaution, et à la consternation de ses enfants, il a décrété un embargo sur toute nourriture de fast-food dans sa maison jusqu’à nouvel ordre. Le fromage est un autre de ces ennemis silencieux, dont il pressent qu’il doit constamment se garder : « C’est mauvais, ça te ramollit le ventre. C’est pour ça que j’mange aucun de ces trucs quand je m’entraîne. Mais c’est dur. » Ashante est connu pour « faire la baudruche » entre les combats, rajoutant plus de quarante livres à sa carrure trapue d’un mètre soixante-dix. Mais, grâce à une combinaison brutale de régime, de course à pied et d’entraînement, il réussit toujours d’une façon ou d’une autre à les perdre à temps pour le match. Question de volonté, test de fidélité et de fierté professionnelles. Est-ce qu’il « fera » les 139 livres requises le mois prochain ? Il raille la question : « Pff, dix livres, c’est que dalle, Louie. »

Sa petite amie Darlene s’empresse de révéler qu’Ashante a gonflé jusqu’à 180 livres avant son dernier combat à Cleveland : « Son visage était groooos (elle creuse ses mains autour de ses joues gonflées), son cou était épaaaais comme ça. » Ashante ne le conteste pas – il était si boursouflé que ses amis se demandaient tout haut s’il n’avait pas attrapé quelque maladie. Ce soir, c’est sa dernière crème glacée (il en avalera trois litres le lendemain de son match) : « Tu vois, j’veux manger autant que je peux maintenant, parce que je sais que lundi j’vais reprendre l’entraînement. Puis, quand j’ai repris, je touche plus à la glace jusqu’après mon combat. Une fois que je suis en préparation, je touche plus aucune nourriture qui est mauvaise pour moi. »

Ashante avait pris le pli d’avaler des œufs crus au saut du lit juste avant son roadwork chaque matin. Un ancien du gym l’avait assuré que cela l’aiderait à perdre du poids tout en gagnant de la force. Il s’y est mis mais à contrecœur : « J’aimais vraiment pas l’goût, quoi, ça t’rend à moitié malade. J’ai essayé de mettre un peu de miel dedans pour couper le goût, mais ça a pas marché. » Il a finit par s’arrêter « parce que tu connais les effets secondaires que ça a sur les hommes, Louie. Alors, Darlene elle voulait pas que je continue de l’faire. Puis en plus, j’aimais vraiment pas le goût, pour de vrai ». Sa copine rajoute aussitôt en pouffant de rire : « Tu sais, les œufs crus, ça fait à un homme ce que la vitamine E fait aux femmes. T’en manges beaucoup et ça te rend raide comme une trique. Ça te rend vraiment vraiment raide, dur, et alors là, t’es mal. » Et pour mieux s’assurer que tout le monde comprend ce qu’elle veut dire, elle plante son coude sur la table de la cuisine et dresse son avant-bras droit vers le plafond, le poing fermé, oscillant comme un pylône sous tension. Ashante la coupe : « Ça c’est sûr, ça te rend dur comme un roc, ouais you be cookin’ man ! » Darlene glousse : « Comme dit Big Daddy Kane, (en chantant) Get to work ! Get down to bu-si-ness ! » Nous explosons de rire à l’unisson. Pour compenser, Ashante avale maintenant un assortiment de vitamines, de pilules achetées dans un magasin de fitness et de décoctions à base de gingembre.



Le deuxième commandement du catéchisme du pugiliste étend ce principe de tempérance de l’alimentation à la sociabilité selon le précepte « Tu ne mèneras point une existence dissipée qui te conduirait à disperser ton attention et à gaspiller tes énergies ». Autrement dit : tu restreindras au minimum le cercle de tes fréquentations, tu réduiras tes transactions avec elles, tu brideras sévèrement toutes les sollicitations que tes proches t’imposent et tu accorderas une priorité pleine et entière aux exigences de ta profession, envers et contre toute autre forme de commerce ; et, par-dessus tout, tu refuseras et tu repousseras catégoriquement toute activité qui pourrait fatiguer, ramollir ou abîmer ton corps.

Pour Marty, qui a démarré la boxe à l’âge de neuf ans et qui, son vingt-deuxième anniversaire à peine passé, a déjà accumulé vingt-quatre victoires chez les professionnels, c’est sans conteste la demande la plus exigeante que le métier impose à ceux qui s’y vouent. Il a grandi dans la ville ouvrière de Hammond, où il a aujourd’hui un boulot à temps partiel, comme acheteur de ferraille pour une entreprise de recyclage de métaux ; il a toujours été exaspéré par l’obligation de se détourner de ses amis du quartier parce qu’il lui faut toujours se reposer, dormir, courir ou s’entraîner, sans le moindre répit en vue : « Le truc le plus dur, vraiment, je crois, c’est laisser tomber des trucs comme passer du temps avec mes amis, tu vois, ou juste glander en général. Parce que c’est comme, trois semaines avant un match, tu vois, je surveille pas mal ce que je mange, je rentre à une heure décente, je me lève à une heure décente le matin et hum… (fermement) pas de sexe deux semaines avant un combat en général. Je vais de la maison de ma mère à la salle et, de la salle, je rentre direct à la maison. »

Emanuel Steward, gourou de la boxe à Detroit, a vu des centaines de jeunes talentueux s’effilocher et disparaître en cours de route parce qu’ils ne pouvaient pas se passer des joies grégaires de la sociabilité ordinaire ou parce qu’ils se faisaient « piéger par les lumières brillantes » de la ville. Ils avaient la force, l’endurance, l’habileté technique, le style, mais pas l’obstination requise pour devenir des ermites du ring. « Quand tu entraînes un jeune de douze ou treize ou quatorze ans, quel que soit son talent, tu peux pas dire s’il va devenir une vedette, parce qu’il lui faudra passer tellement d’épreuves sur son chemin. C’est comme des mines dans un champ de mines : combien de types vont se faufiler entre les mines ? Un type va à une fête, il prend goût à l’alcool, il peut pas s’en passer. Un autre type, c’est un dealer de drogue qui l’attrape. Tu as des types, dès qu’ils ont un peu de succès, si quelqu’un leur dit « Allez mec, on va à une grosse teuf ce soir », ils ont pas la force de refuser, il faut qu’ils aillent à toutes les fêtes. Tu en as d’autres, ils savent pas dire non aux filles… Ça, c’est une autre de ces mines qui peuvent leur exploser dessus en chemin.4 »

Se lever aux aurores pour faire son roadwork, pointer au gym tous les après-midi pour aligner ses quinze à vingt rounds de shadow-boxing et de travail au sac, mettre les gants, sauter à la corde, faire ses abdominaux et ses assouplissements puis rentrer directement à la maison pour prendre son bain et se reposer, aller se coucher tôt pour emmagasiner ses huit heures de sommeil obligatoires, de sorte que son corps puisse soutenir l’effort et la punition de l’entraînement : la vie régimentée du boxeur professionnel est austère et monocorde. Elle ne laisse qu’une portion congrue aux petites amies, aux potes du quartier et à la famille. Les loisirs et l’excitation en sont éradiqués au profit du renoncement à soi et d’activités éminemment spartiates. Sous ce régime d’ermite, le réseau de sociabilité quotidienne s’atrophie et les attaches personnelles tendent à graviter et à s’accrocher au seul milieu professionnel. Rien d’étonnant à ce que les boxeurs aiment à comparer leur gym à une « seconde mère » et considèrent ses membres comme leur « autre famille ».

La tradition orale de la corporation accorde une place de choix à ces combattants, petits et grands, qui font fi de leur vie personnelle au profit du ring et, si

l’on en croit les légendes qui circulent, récoltent en fin de course les justes

récompenses de leur dévouement. D’in-nombrables anecdotes vantent leur abnégation et la vigueur avec laquelle ils ont appliqué les principes de l’éthique du sacrifice. À la manière des « grands ascètes » des religions majeures, « le mépris qu’ils professent pour tout ce qui passionne ordinairement les hommes » pourrait sembler excessif. Mais « ces outrances sont nécessaires pour entretenir chez les fidèles un suffisant dégoût de la vie facile et des plaisirs communs. Il faut qu’une élite mette le but trop haut pour que la foule ne le mette pas trop bas »5.

« C’était pas tant les séances que Rocky faisait à la salle », rapporte l’entraîneur de Marciano pour expliquer le succès du seul champion poids lourd de l’histoire à s’être retiré du ring sans jamais y avoir connu la défaite : « C’est la manière dont il vivait. Tous les boxeurs s’entraînent à peu près pareil, mais tous ne vivent pas de la même façon. Pour ceux qui étaient là et qui ont vu comment Rocky s’entraînait et sa façon de vivre, c’était dur à croire qu’un homme puisse sacrifier autant de sa vie personnelle et de sa vie de famille, et continuer ainsi à combattre. » De fait, Marciano avait pour habitude d’entrer en « hibernation » sociale et de s’entraîner jusqu’à neuf mois d’affilée pour un match. Cette claustration auto-imposée était si totale que les seules occasions qu’il avait de rencontrer sa femme étaient de brèves marches platoniques, main dans la main, sur le tarmac de l’aéroport entre deux avions et sous le regard sévère de son manager. La légende veut que la seule faiblesse connue de Rocky était de manger entre les repas durant son temps d’entraînement : il arrivait que son coach trouve quelques bananes cachées sous son oreiller après le dîner et il le morigénait vigoureusement à ce propos6. Personne, il est vrai, n’est parfait ; mais chacun a le devoir de s’efforcer de le devenir.

L’envers et conséquence de cette compression drastique de la vie sociale dictée par la morale pugilistique est la dilatation et le renforcement de la relation de soi à soi. Car le sacrifice enclenche une herméneutique sans cesse recommencée de ses propres besoins, désirs, et capacités visant à les réguler et à les reconfigurer, bref, un constant travail du boxeur sur lui-même (comme le suggère l’étymologie du mot ascétisme, « askein » : travailler). Dans son analyse du « souci de soi » dans la Grèce antique, Michel Foucault note qu’il est des « groupes dans lesquels le rapport de soi à soi est intensifié et développé sans que pour autant ni de façon nécessaire les valeurs de l’individualisme ou de la vie privée se trouvent renforcées7 ». C’est une description exacte du « souci de soi pugilistique » : l’expansion de la relation du combattant à lui-même se traduit non pas par une élévation mais par une atténuation de ses attitudes personnelles ; non pas par une augmentation mais par une réduction de l’indépendance de l’individu par rapport à son univers professionnel ; non pas par une plus grande valorisation de la sphère privée mais, au contraire, par un relâchement de ses obligations familiales et un moindre engagement dans les activités domestiques au fur et à mesure que ces dernières se voient subordonnées aux intérêts pugilistiques.



Retour à Gary, où je profite que Dave prend sa douche pour demander à Zeke ce qu’il pense de « cette question des femmes » [this woman thing] et comment elle interfère avec la préparation et la carrière des combattants professionnels. L’entraîneur opine gravement du chef et se lance dans une harangue inspirée



Ça, ça va te faire souffrir, ouais. Tu vois, si une femme te dit : « Eh, je, je, j’veux aller au spectacle ce soir », et euh, bon, imagine que tu dois d’abord faire ta séance entière d’entraînement, et puis après aussi l’emmener au spectacle. Et puis ton repos, c’est important, tu vois. Et puis elle est tout l’temps à se tortiller sur son siège, parce qu’elle est (remuant son derrière) comme qui dirait chaude et prête, tu vois, et à regarder ton corps magnifique, que t’es en train de ciseler à la salle, hein, et, et là, (d’une voix rauque) elle va vouloir faire que’que chose, hein. Et voilà, ça y est ! Elle commence son numéro, tu vois.

Et tu sais bien, toi-même, après que t’as bien fait l’amour, mec, qu’est-ce tu va faire ? Est-ce que tu te lèves et tu vas courir, ou est-ce que tu t’allonges et tu t’endors ? (Triomphant.) Qu’est-ce que tu fais toi, oui toi ? Okay ! Tu vois que ça te rend fainéant, ça te retire, te retire quelque chose. Il faut que tu t’reposes, il faut que tu reconstitues ta nature, tu vois.

Alors, te voilà, t’arrives à te traîner au boulot et à tenir. Mais est-ce que tu vas tenir au gym après le boulot, hein ? Et après, quand tu rentres à la maison, elle est là à t’attendre, (chuchotant comme sous l’effet d’un choc) avec rien en dessous, juste une petite robe, elle soulève sa robe (avec une voix de fausset féminine et aguicheuse)… « Hey baby. » Okay ? […]

Garde le bon état d’esprit, inverse la psychologie, tu piges ce que j’veux dire ? (D’un ton sévère.) Inverse tout. Tu sais, la femme elle est là-haut (à nouveau d’une voix douce au ton séduisant mais moqueur) : « Come on, baby, on fait ci, on fait ça. » (D’un baryton gentil mais ferme et placide à la foi.) « Non, je t’emmènerai au cinéma, mais après ça, il faut qu’on rentre à la maison et tu dors dans cette pièce-ci et moi j’vais dormir dans l’autre pièce. Il faut que tu m’aides, il faut que tu m’aides à faire un, à réussir ce truc. (D’une voix qui frise le pleurnichement.) Il faut que tu m’aides, baby, pleeeze. » D’accord, et peut-être qu’elle peut mieux com-prendre comme ça, si tu lui parles comme ça. Tu lui dis (jovial) : « Eh, et puis après l’match, hein, je vais t’casser les reins, tu sais. » Et elle, elle va t’dire : « Pour de vrai ? Alors casse-les-moi maintenant ! » (Avec fermeté.) « Non, pas maintenant. » Tu vois ce que je veux dire…



Le troisième commandement de l’éthique du sacrifice est celui qui sépare le plus clairement les boxeurs des autres athlètes, y compris ceux qui pratiquent des sports de combat ou « de sang » cousins de la boxe : « Tu ne t’engageras point dans des relations sexuelles ou amoureuses durant des semaines et des semaines précédant le match. » Durant la phase d’entraînement intensif qui culmine avec la confrontation virile sur le ring, tous les aphrodisia sont placés strictement hors de portée. Un combattant doit s’abstenir de toute action ou situation susceptible d’éveiller des émotions sexuelles, de détourner sa concentration de son adversaire et par là même d’interférer avec le crescendo méthodique de sa propre libido pugilistica.

Entraîneurs, managers et boxeurs partagent la croyance, héritée de leurs prédécesseurs, selon laquelle avoir un rapport sexuel coupe les jambes, raccourcit la respiration, affaiblit les muscles, dissipe l’agressivité, perturbe l’équilibre et la coordination et émousse la motivation. Cette croyance que des semaines d’entraînement peuvent se voir ruinées par une seule et brève rencontre érotique, un ancien du Boys Club de Woodlawn, Scottie, me l’expliqua un soir alors que nous étions assis dans les gradins du gymnase Saint Andrews à regarder les préliminaires des Chicago Golden Gloves : « Tu peux t’entraîner pendant des mois, mec, si tu baises une seule fois, t’es hors de forme. C’est fini. – Et pourquoi ça ? demandai-je ingénument. – Tu perds du sang, mec, quand tu baises, tu perds du sang. Tu peux pas faire ça, j’te dis. T’es branque, si tu fais ça. » Et il se pencha vers moi pour me chuchoter cette macabre prédiction : « Tu peux pas te permettre ça, mec, c’est tout, baise pas quand tu combats. Tu peux pas te permettre ça : la boxe, c’est dangereux, tu peux te faire tuer sur le ring. » Ashante acquiesça d’un air sombre et exprima son accord avec Scottie sur ce sujet grave entre tous : « Même pour le sparring. Tu peux pas faire l’amour si tu dois aller t’entraîner, Louie : ça t’enlève toute ton agressivité. Si je vais mettre les gants, faut que j’sois agressif, j’dois être féroce, j’dois avoir du tranchant, faut que j’sois en forme. »

Des débats théologiques font rage dans les gyms à propos du mécanisme précis qui fait du sexe une activité si délétère pour les boxeurs. Une école défend l’idée que la perte de sperme et autres fluides corporels – y compris le « sang de l’épine dorsale », dont on dit qu’il s’écoulerait au moment de l’éjaculation dans la chaleur de l’orgasme – débilite le combattant en faisant dérailler les délicats rouages internes de son organisme. D’autres soutiennent que ce n’est pas tant l’acte sexuel lui-même qui déclenche une dynamique pathogène que ce par quoi il faut passer pour y parvenir. Mon bon ami Curtis, qui a récemment livré son premier match en dix rounds et espère rentrer dans le classement mondial d’ici la fin de l’année, est convaincu que les relations sexuelles causent des hémorragies d’énergie tellement massives qu’il n’existe aucun moyen de s’en remettre à temps pour le combat. « Ça t’affaiblit. Je m’fous de combien de miles t’as couru ce jour-là, tu vas te sentir faible après ça, tu vas te sentir épuisé. (D’une voix morne.) Tu vas pas tenir ta garde haute comme il faut. Tu vas pas être capable de bouger comme tu bougerais normalement. C’est comme, c’est comme si t’es le jour du match et tu perds neuf ou dix livres avant le combat : ça t’enlève tout ce que t’as en toi, tu vois ce que j’veux dire ? » Sa certitude repose fermement sur le socle de son expérience personnelle : « Quand je deviens intime avec une jeune dame, je rentre vraiment dedans. J’y mets toute ma pêche et tout, quoi. J’suis, ben, aw shit ! J’suis vraiment dedans, c’est tout : j’me mets à planer avec tout mon corps, tu vois ce que j’veux dire ? C’est comme de laisser couler l’eau du robinet. (Il rit et se balance sur sa chaise.) C’est comme de faire sauter un bouchon. »

Selon cette interprétation, la prescription de l’abstinence sexuelle cherche à contrôler ce qui sort du corps, tout comme le premier précepte de l’éthique pugilistique, tenant à la nutrition, vise à surveiller ce qui y entre. D’autres soutiennent que c’est l’effort social et émotionnel nécessaire pour parvenir jusqu’à l’échange sexuel qui ruine l’architecture fragile de l’entraînement.

Angelo Dundee, qui a officié comme homme de coin de deux des stars les plus brillantes de la planète de la cogne, Mohammed Ali et Sugar Ray Leonard, ne croit pas à la théorie hydraulique de la fuite du sperme : « J’ai eu des boxeurs qu’il fallait enfermer à clef la nuit pour les empêcher d’aller draguer des poules. Et d’autres pour qui il fallait mettre une sentinelle devant leur chambre. Et parfois, même ça ça ne marchait pas. Une nuit, j’ai laissé un combattant sous la surveillance de mon pote Lou Gross. Lou s’est éloigné prendre un verre et fumer un cigare, et quand il est revenu, il a jeté un œil dans la chambre et a trouvé le boxeur allongé sur une gonzesse. Lou s’est mis à hurler : « Ne jouis pas ! Ne jouis pas ! » J’ai toujours essayé de mettre mes gars au parfum tout de suite : c’est pas l’acte sexuel. C’est la chasse, c’est la drague. C’est ça qui te crève.8 »

Les deux théories ne sont pas mutuellement exclusives et nombreux sont ceux qui s’accommodent de leur conjonction. Un arbitre vétéran, qui fit campagne pendant huit ans chez les poids moyens des deux côtés de l’Atlantique, donne cette version des effets cumulatifs de la chasse au sexe et de sa prise : « Je pense que la façon dont ça affecte un boxeur, c’est que, surtout, ça te ramollit, ça t’émousse, tu vois, ça te rend mou, c’est juste que t’es plus aussi méchant au combat – un boxeur, il faut qu’il soit méchant quand il monte sur le ring, tu vois. Si tu baises pas, tu deviens un peu méchant. (Sa voix se fait plus douce pour mieux dramatiser.) Le sexe, ça te rend doux comme un agneau, hum… Et puis, un combattant, quand un jeune mec a des rapports sexuels, pour en avoir, s’il n’a pas sa petite amie à lui, il va sortir rôder, gaspiller son sommeil. Et il va peut-être aller dans un bar et prendre une bière ou quelque chose de ce genre, et comme ça il va s’user. » Le plus important, toutefois, est que les deux écoles s’accordent à enseigner que le sexe – défini de manière élargie comme recouvrant tous les échanges intimes avec un membre du sexe opposé – tend à amollir, affaiblir, pacifier, bref, à « féminiser » le corps du boxeur professionnel. Et c’est pour cette raison qu’il doit être évité comme la peste.

« J’ai bien essayé », confesse Craig, un rude poids lourd-léger blanc qui est joyeusement retourné sur le ring avec un pied artificiel après des mois d’une réhabilitation implacable suite à un accident de moto qui faillit lui coûter la vie : « C’est juste que j’étais pas au niveau. J’étais pas tout à fait l’homme que je pensais que j’allais être. »

À quoi s’ajoute le fait que leur entourage rappelle sans cesse aux boxeurs les sacrifices sexuels consentis par les légendaires combattants d’antan. Cette élo-quente tirade de mon vénérable coach sur Sugar Ray Robinson est typique du genre : « Il aimait vraiment les femmes, ça oui, mais il faisait pas des galipettes avec elles, pas beaucoup en tout cas. Pas comme certains autres types. Il aimait avoir plein de filles autour de lui, il appréciait leur compagnie, pour sûr, mais il les laissait tranquilles dès que le moment était venu pour lui de se mettre au boulot. Comment tu crois qu’il a combattu comme il l’a fait pendant vingt-cinq ans ? Shiiit, Sugar Ray, lui, il savait prendre soin de lui-même ! Tous ces mecs d’autrefois, Sugar Ray et Archie Moore et Sonny Liston et tous les autres, ils ont pas duré vingt ou vingt-cinq ans sur le ring pour rien : ils fricotaient pas avec les filles. (D’une voix douce

et frémissante.) Ils savaient ce qu’ils voulaient. » Le message destiné à la génération présente est translucide : si vous voulez la gloire, il vous faut supporter le supplice ; soyez prêts à souffrir ; entrez dans le sacrifice.



Celui qui désire ardemment pénétrer dans le cosmos pugilistique et s’y élever doit s’appliquer à s’expatrier de l’univers mondain, à se désengager de ses jeux et à se rendre indifférent à ses séductions. Il doit être prêt à immoler tous ses intérêts profanes sur l’autel du ring. Car c’est seulement dans et par l’ascèse rigoureuse et la séquestration professionnelle réclamées par l’éthique du « sacrifice » qu’il forgera ces qualités de dureté, d’abnégation, d’endurance et de rage disciplinée nécessaires pour maîtriser la science de la cogne et perdurer dans le dur métier de combattant des rings.

Lorsqu’il y parvient, s’il y parvient, le boxeur atteint un niveau d’existence supérieur. Car le sacrifice l’élève au-dessus de sa condition quotidienne pour le projeter dans un univers moral et sensuel spécial. Un combattant devient un homme plus grand dès lors qu’il renonce à ces choses communes dont les hommes du commun ne savent pas se passer. Comme l’écrit Émile Durkheim dans son analyse des Formes élémentaires de la vie religieuse, « l’homme qui s’est soumis aux interdictions prescrites n’est pas après ce qu’il était avant. Avant, c’était un être du commun. […] Après, il s’est rapproché du sacré en cela seul qu’il s’est éloigné du profane ; il est épuré et sanctifié par cela seul qu’il s’est détaché des choses basses et triviales qui alourdissaient sa nature.9 » En se sacrifiant lui-même, il a engendré un nouvel être à partir de l’ancien.



Traduit de l’américain

par Sébastien Chauvin et l’auteur

Sociologue, professeur à l’Université de Californie-Berkeley et chercheur au Centre de sociologie européenne, Loïc Wacquant est l’auteur de nombreux travaux sur l’inégalité urbaine, la domination raciale, la théorie sociologique et l’État pénal, dont Les Prisons de la misère (Raisons d’agir Editions, 1999) et Corps et âme, Carnets ethnographiques d’un apprenti boxeur qui vient de paraître dans une version augmentée aux éditions Agone. La version originale du texte ici publié, a paru dans l’annuaire de littérature dirigé par Gerald Early, Body Language : Graywolf Forum Two, Graywolf Press, Saint Paul (Minnesota), 1998, p. 47-59.

(1). Ce n’est pas par hasard si l’expression « corps et âme » est le titre de nombreux films, romans, articles et tableaux sur la boxe (et est couramment employée en matière de musique, d’art et de religion), le plus connu étant le film de Robert Rossen sorti en 1947.
(2) Pour une analyse pénétrante de ce processus dans un contexte différent, lire Anna S. Meigs, Food, Sex, and Pollution : A New Guinea Religion, Rutgers University Press, New Brunswick, 1991.
(3) La légende rapporte que Joe Louis prenait des bains de sulfure réguliers afin de descendre de 238 à 218 livres après être sorti de sa retraite pour combattre Ezzard Charles en 1950. Trente ans plus tard, Mohammed Ali s’est gavé de médicaments pour la thyroïde, qui provoquèrent une grave déshydratation, lors de son malheureux retour entre les cordes pour tenter de remporter un quatrième titre de champion du monde poids lourd, longtemps après que son organisme ait lâché.
(4) Cité in Dave Anderson, In the Corner : Great Boxing Trainers Talk About their Art, Morrow, New York, 1991, p. 199.
(5) Émile Durkheim, Les Formes élémentaires de la vie religieuse, Presses Universitaires de France, Paris, [1912] 1950, p. 452.
(6) Ronald K. Fried, Corner Men : Great Boxing Trainers, Four Walls Eight Windows, New York, 1991, p. 186.
(7) Michel Foucault, Le Souci de soi. Histoire de la sexualité, vol. 3, Seuil, Paris, 1984, p. 57.
(8) Cité in Anderson, In the Corner, op. cit., p. 80.
(9) Émile Durkheim, Les Formes élémentaires de la vie
religieuse, op. cit., p. 442.

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