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Notre Monde Notre Monde (2013, 119') un film de Thomas Lacoste
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© Passant n°42 [septembre 2002 - octobre 2002]
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Les corps retrouvés Fantômes, un film de Jean-Paul Civeyrac


On peut vivre longtemps (très longtemps) sans savoir ce que l’absence de l’autre signifie. On en distingue juste les contours (ou les symptômes) : tristesse, vulnérabilité, manque. Mais au fond, de quelle absence s’agit-il ? On n’en sait trop rien et on vit avec. Puis un jour, ou plutôt une nuit, au sortir d’une salle de cinéma, on entrevoit une esquisse de réponse. En quelques plans-séquences d’une beauté indicible, des acteurs, une chef-opératrice et un réalisateur vous ont convié à la partager : la silhouette que dessinent ces contours-là est celle d’un corps. Un corps subtilisé dont on sait qu’il ne nous sera pas restitué mais que, par la grâce et la douceur de son cinéma, Jean-Paul Civeyrac, réalisateur de Fantômes1, nous a redonné le temps d’un film.



Une nuit pluvieuse, un jeune homme quitte la femme qu’il aime et part à la recherche d’un autre amour possible. Il se dirige vers Paris. A l’occasion d’un arrêt-pipi, l’automobiliste qui l’a pris en stop quitte le véhicule et ne revient pas. L’auto-stoppeur s’en inquiète. Il sort à son tour et ne retrouve plus, derrière le talus, que les vêtements de l’homme qui voyageait à ses côtés. Son corps n’est plus là. C’est la première disparition inexpliquée de Fantômes. Elle en deviendra le motif principal.



Dans un Paris cossu où évoluent de jeunes dilettantes à l’abri du besoin, une angoissante rumeur circule : « Des gens disparaissent, comme ça, sans que l’on sache pourquoi. Ils s’évanouissent on ne sait où, et on ne les retrouve jamais. » À chacun des personnages de Fantômes alors de s’inquiéter de disparaître à son tour, trop rapidement, sans avoir su vivre, sans avoir pu aimer. Dans l’urgence de l’inaccompli, des corps se cherchent, se rapprochent et s’éprouvent pour un instant fugace mais intense, un instant suprême, qui permettra d’accepter l’éventualité de sa propre disparition. Là, deux jeunes inconnus croisent leurs regards sur un trottoir et consomment immédiatement leur désir quelques étages plus haut. Ici, des hommes attendent dans le couloir d’un grand appartement bourgeois. Derrière la porte blanche, une jeune femme, mi-prostituée, mi-divinité, leur fait l’amour un par un. Une autre rumeur, corollaire de la première, laisse accroire que l’amour avec cette femme préserve de la disparition.



Filmant en totale empathie l’angoisse et le désarroi de ses personnages, Civeyrac donne à voir cette idée magnifique : au delà du simple désir charnel, seul le corps de l’autre peut certifier sa propre présence au monde, et si c’est par la disparition de son propre corps que tout doit finir, c’est aussi par le corps de l’autre que tout peut (re)commencer.



Cette croyance en un possible re-commencement est ce qui donne à Fantômes toute sa puissance cinématographique. Elle permet, en contrechamp logique de ces mystérieuses disparitions leur exact contraire, la réapparition. Car Fantômes est aussi (et peut-être surtout) un film sur la réapparition. Réapparition évanescente et furtive de ceux qu’on a aimés et dont la vie nous a éloignés avec le temps, ceux qu’on a aimés et qui nous ont quittés, ceux qu’on a aimés et qui sont morts. Tous ceux-là reviennent le temps d’une danse légère improvisée ou d’une étreinte profonde… et puis repartent. Sans justification, sans mot même parfois, Jean-Paul Civeyrac nous les ramène. Et la vibration est immense : dans la solitude de son grand appartement, une femme d’âge mûr erre, sa journée de travail terminée. Autour d’elle se met alors subrepticement en place un tendre et sublime ballet dont elle connaît chacun des danseurs. Ils furent ses amants, ses amis, ses enfants. Les corps trop longtemps éloignés se frôlent et se caressent dans le sourire infini (le sourire des retrouvailles) de celle qui les a connus tels qu’ils lui apparaissent à cet instant. Une vie entière est là, évoquée par la seule présence physique de ceux qui ont, au fil des ans, jalonné son parcours. Tout le bonheur vécu puis évanoui est de retour, toute la douleur accumulée dans l’intervalle s’efface. En un même mouvement, un même temps, un même espace, Fantômes fabrique du merveilleux. Et fait du cinéma ce territoire absolu où les morts et les vivants se re-connaissent.



De cet espace de tous les possibles Civeyrac tire l’un de ses plus beaux personnages, une jeune femme qui reçoit chaque soir, dans la pénombre de sa chambre, la visite de son amant décédé. Comme avant, elle lui fait l’amour. Comme avant, elle s’endort auprès de lui. Mais à l’aube l’homme disparaît. Une nuit, elle attache leurs deux corps à l’aide d’une corde, espérant ainsi empêcher l’évanouissement tant redouté de son amant. Au matin de cette nuit-là, la chambre est vide. Ne reste sur le sol que la corde qui les reliait. Implacable retour au réel, c’est dans la solitude ou par sa propre disparition que le deuil doit se faire. Mais l’illusion fut parfaite. Fusionnant les temporalités dans « un réalisme magique » à la Julio Cortázar, Jean-Paul Civeyrac nous a fait croire (s’est fait croire ?) pendant quelques instants de grâce cinématographique à la plus folle des utopies : pouvoir à nouveau faire l’amour à ceux qui ne sont plus, ceux dont les corps nous ont été enlevés. L’utopie des corps retrouvés.

(1) Fantômes est sorti en France le 13 mars 2002. Jean-Paul Civeyrac a réalisé quatre longs métrages depuis 1996 : Ni d’Ève ni d’Adam, Les solitaires, Fantômes et Le doux amour des hommes.

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