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Notre Monde Notre Monde (2013, 119') un film de Thomas Lacoste
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© Passant n°45-46 [juin 2003 - septembre 2003]
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Tchétchénie, et maintenant ?


Les guerres du passé et du futur se reconnaissent à trois dimensions antiques :

la réputation de l’ennemi, les méthodes utilisées pour le contenir et le détruire et l’identité de ceux qui battent le tambour de la guerre


Robert D. Kaplan



Ces principes inhérents aux guerres ne prévalent pas dans le paysage tchétchène actuel.

Les ennemis qui s’affrontent sont-ils des soldats, avec discipline et professionnalisme, au sens universel martial du terme, ou des combattants inconstants aux allégeances mouvantes rompus à la violence et nullement impliqués dans l’ordre civil ?



Le « second »1 conflit en Tchétchénie dure depuis plus de trois ans et demie. L’aviation russe a commencé à bombarder le territoire tchétchène en septembre 1999, après l’incursion au Daghestan d’un groupe de combattants tchétchènes et étrangers avec à sa tête Chamil Bassaev, légendaire chef de guerre radicalisé et après les explosions d’immeubles, à Moscou et dans d’autres villes de Russie, immédiatement attribuées par les services de sécurité russes aux Tchétchènes, sans qu’aucune preuve n’en soit apportée jusqu’à aujourd’hui, au contraire2.

Les bombardements intensifs des villes et des villages de l’ensemble du territoire tchétchène se sont poursuivis jusqu’au mois de mars 2000, ils frappent encore aujourd’hui les régions montagneuses du sud de la république. A ces opérations militaires de grande envergure a succédé la généralisation des tristement célèbres « opérations de nettoyage »3 contre des villages ou des quartiers. Ces exactions répondent la plupart du temps à des actions de guérilla des combattants tchétchènes contre des cibles militaires ou l’administration transitoire pro-russe accusée de collaboration avec l’occupant ou de trahison et s’accompagnent d’exécutions sommaires, arrestations arbitraires, torture, violences, pillages, à l’encontre des civils. Le développement de ce type d’opérations s’est accompagné d’un discours officiel russe sur la normalisation de la situation en Tchétchénie. Officiellement, ce n’était plus qu’une « opération anti-terroriste », accompagnée sur le terrain par la mise en place en juin 2000 d’une administration tchétchène pro-russe avec à sa tête l’ancien mufti de Tchétchénie, Akhmad Kadyrov. Deux gouvernements tchétchènes coexistent dès lors : celui de Kadyrov, loyal à la Russie et celui du président Aslan Maskhadov, élu en 1997 sous les auspices de l’OSCE et dont la plupart des ministres vivent en exil.4



Un référendum truqué et humiliant



Ce processus de normalisation, dans le discours et dans les faits, s’est accéléré depuis quelques mois et a été consacré par la tenue d’un référendum constitutionnel dans la petite république le 23 mars 2003. L’objet de cette consultation était l’adoption d’une nouvelle constitution pour la république, affirmant l’appartenance de la Tchétchénie à la fédération de Russie, et la tenue d’élections parlementaires et présidentielles fin 2003 et début 2004.

Les conditions dans lesquelles s’est déroulé ce référendum auraient d’elles-mêmes suffi à invalider le vote : un territoire en guerre où règnent la peur et la violence, sans possibilité de déplacement libre et sécurisé. Aucun débat n’a été engagé sur cette nouvelle constitution. De plus, de nombreuses pressions et menaces ont été exercées sur les gens pour qu’ils aillent voter, une absence totale de l’espace démocratique nécessaire à la tenue d’une telle consultation. Enfin, de nombreuses irrégularités ont pu être constatées par les quelques journalistes étrangers et membres d’ONG alors présents sur le territoire. Ils ont permis de mesurer l’ampleur du mensonge : les sources indépendantes estiment qu’environ 30 à 40% des personnes en âge de voter l’ont fait.

Pourtant, dès le soir du référendum, les médias russes se réjouissaient d’une participation massive (85%).5 Le président Poutine affirmait que les Tchétchènes s’étaient massivement prononcés pour le maintien de la Tchétchénie au sein de la fédération de Russie, ajoutant que le problème de l’intégrité territoriale de la Russie était définitivement réglé et que ceux qui, en Tchétchénie, n’avaient pas encore déposé les armes se battaient désormais non seulement pour de faux idéaux, mais aussi contre leur propre peuple.

Ainsi, par cette « opération », un double but a peut-être été atteint. D’abord la mise à pied de la population tchétchène, doublement humiliée, la soumission aux bourreaux pour ceux qui ont voté, le déni d’existence pour ceux dont l’opposition au vote a été gommée. Par ailleurs, elle consacre le refus des autorités russes d’envisager une solution négociée avec la partie tchétchène opposée et la mise à l’écart ultime de Maskhadov, définitivement estampillé « terroriste ».



Parallèlement à ce discours de normalisation, on est en train d’assister à la mise en place d’un nouveau scénario aux acteurs multiples.

Côté russe, les activités militaires pourraient être réduites, ou tout au moins contrôlées, si on en croit les projets du Kremlin – même si aucune amélioration sur le terrain n’est sensible. Aujourd’hui, on ne vit pas mieux qu’hier en Tchétchénie : depuis janvier 2001, la direction de l’opération en Tchétchénie est aux mains du FSB (Service Fédéral de Sécurité, ex-KGB) et il est prévu qu’à l’automne 2003, le ministère de l’Intérieur prenne le relais. Une façon de « tchétchéniser » le conflit, en confiant peu à peu les opérations à une police tchétchène.

Côté tchétchène, on constate d’une part une montée en puissance des prérogatives de Kadyrov, les organes de sécurité à sa solde se criminalisent et sous couvert d’opérations de police commettent des meurtres et des enlèvements, actes qui peuvent cacher des règlements de compte6 et d’autre part une résistance tchétchène de plus en plus atomisée et groupusculaire.

Les chefs de guerre fidèles à Maskhadov reconnus et se revendiquant politiquement d’une autonomie de la Tchétchénie sont aujourd’hui silencieux, voire absents pour la plupart.

Par contre, des groupes radicalisés ont rejoint Chamil Bassaev qui décline les activités militaires sous forme, semble-t-il, d’éléments atomisés et autonomes, avec un renouvellement générationnel de recrues. Cette résistance tchétchène mène aujourd’hui d’une part des actions de guérilla « classique » : embuscades éparses, mines télécommandées contre les troupes russes d’occupation et les troupes de police tchétchène (pro-russe), d’autre part des attentats suicides (nouvelle modalité guerrière dans l’histoire de ce conflit) visant les administrations pro-russes. La tendance nouvelle est le shakhidat, le martyre suicide, mimant les commandos palestiniens ou tamouls avec une caution religieuse mise en avant par Bassaev, qui revendique par ailleurs les récents attentats et se radicalise dans des menaces d’attentats hors du territoire tchétchène.



Introuvable objectif

politique et social



Les ingrédients d’un potentiel conflit intra-tchétchène sont donc réunis : segmentation non-coordonnée d’acteurs multiples aux objectifs illisibles, victimes civiles d’attentats aveugles. La population, passive, éreintée par une décennie de guerre, d’anomie et de chaos, semble prête à se ranger à un dispositif politique quelconque garantissant une paix, en tout cas, loin, semble-t-il, d’une idéologie autonomiste, séparatiste, malgré un fossé de 150 000 victimes entre Russie et Tchétchénie depuis 9 ans.

La guerre, la violence, leurs stigmates, ont considérablement laminé les esprits. Aujourd’hui, qui semble capable de penser un avenir de façon cohérente ?

Les figures politiques actuelles tchétchènes ne sont pratiquement plus légitimées et l’objectif collectif politique et social bien introuvable.

Alors quel scénario ? Les agendas électoraux fédéral et tchétchène se télescopent : législatives en 2003, présidentielles en 2004. Poutine, candidat à sa succession, accélère le processus de normalisation en Tchétchénie, processus parsemé d’inconnues et de troubles à venir : poursuite d’attentats spectaculaires et meurtriers, actions répétées de guérilla et représailles de l’armée russe envers les civils.

Bien des inconnues persistent : comment expliquer cette impuissance à neutraliser Bassaev, démiurge autoproclamé de tous les acteurs de guerre tchétchènes ? Sert-il la cause de la lutte anti-terroriste en incarnant ce même terrorisme aux yeux du Kremlin, et partant de ses alliés de circonstance ?

Est-il envisagé au Kremlin de maintenir Kadyrov, très contesté et sans aucune légitimité, auprès de ses concitoyens tchétchènes, voire de le soutenir dans sa candidature de la présidence de la Tchétchénie ? Qui sortira du « chapeau fédéral » comme candidat providentiel ? Aslakhanov, unique député tchétchène de la Douma ? Une autre personnalité tchétchène, peu impliquée dans le conflit ? Ou encore, comme le recommande Boris Nemtsov, chef du parti russe « Union des forces de droite », un général russe comme Guennadi Trochev, ancien commandant des troupes russes en Tchétchénie, et de ce fait responsable des crimes commis par l’ensemble de ses subordonnés sur la population civile tchétchène ?

La stratégie est très trouble et les civils tchétchènes sont pris en étau entre des parties et des sous-groupes aux agendas illisibles. Chaque disparition, chaque attentat, fait l’objet de conjectures invalidant toute lecture univoque des événements. Le climat qui prévaut malgré la baisse d’intensité des activités militaires est celui d’une terreur chronique et personne ne semble en capacité de faire l’unité au plan politique en Tchétché-nie. Maskhadov reste définitivement écarté du jeu et se limite à un rôle politico-symbolique stérile.



Communauté internationale et mécanique de la démission



Depuis 2000, de nombreuses missions d’enquêtes, d’envoyés spéciaux, parlementaires, de membres de l’OSCE, de hauts représentants onusiens du HCR ou des Droits de l’homme se sont rendus en Tchétchénie, et ont constaté, malgré les visites « organisées » et guidées des autorités fédérales, et les propos lénifiants sur la sécurisation, le souci du bien-être des populations et la reconstruction, le désastre humain, économique, écologique et bien sûr la catastrophe humanitaire majeure de la Tchétchénie actuelle.

Quelques rares agences des Nations Unies, paralysées par leur statut d’hôte sur le territoire russe, le CICR, et une poignée d’ONG humanitaires ou de Droits de l’homme ont tenté de remplir leur mandat d’assistance sur des secteurs essentiels de la vie, la santé des civils, leurs droits. Ces acteurs ont fait face à d’énormes contraintes et entraves de toutes sortes, soumis a l’arbitraire et l’aléatoire du système militaro-administratif russe, quand ils n’ont pas été purement et simplement accusés d’espionnage, soit à la solde de puissances étrangères, soit pour le compte des russes eux-mêmes !

Ils ont aussi méticuleusement que possible documenté cette guerre, et au-delà de l’assistance, légitime en soi, ont restitué du témoignage, objet même de leur raison d’être.

Sans parler du travail irremplaçable des journalistes…

Mais ni rapports pourtant tristement nombreux, ni auditions à Bruxelles, Genève, Paris et partout dans le monde, y compris devant le congrès américain (Action Contre la Faim en 2000) et Médecins du Monde à New York, ni interviews, ni conférences de presse ; rien n’y a fait.

Le Monde ne s’est pas mêlé de cette terrifiante affaire intérieure russe.

Quelles pressions diplomatiques, économiques, politiques, hormis deux ou trois remontrances polies du Conseil de l’Europe en 2000, et de mesures vexantes certes mais symboliques suspension transitoire du droit de vote de la Russie à l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe, restitué un an plus tard..?

Quand la question de la guerre en Tchétchénie a-t-elle été portée devant l’AG des Nations Unies, ou devant le Conseil de Sécurité des mêmes Nations Unies ?

Il s’agit bien d’une mécanique consentie de la démission de la communauté internationale, démontrant la dimension à géographie variable des préoccupations du monde, loin du Kosovo et du Timor…

Cette redoutable mécanique de la démission n’a-t-elle pas renforcé l’enkystement de ce conflit, l’impunité juridique, la radicalisation dans la violence et les actes spectaculaires, meurtriers et désespérés récemment mis en scène par des tchétchènes, comme autant de terribles réponses dans l’infernale spirale des violences à l’heure de la lutte mondiale contre le terrorisme ?

Un représentant tchétchène modéré déclarait récemment : « plus les bombes tombent, plus les barbes poussent ».



Guerre et représentation,

représentation de la guerre



A titre d’exemple, à l’inverse du conflit israélo-palestinien, très médiatisé – 80 médias étrangers dans la seule bande de Gaza, la presse annonçant périodiquement les tragédies et les violences à venir, suites logiques de celles survenues (attentats/représailles, actions militaires de Tsahal, attentats kamikazes palestiniens, apologie du martyre de résistance et religieux, crispations politiques et politiques des petits pas de côté, vers une paix probatoire et improbable, même si un événement historique vient de se produire avec l’accord gouvernemental israélien de reconnaître à échéance 2005 un véritable Etat de Palestine) – le traitement médiatique de masse en Tchétchénie est unilatéral : il biaise et masque l’information, la vérité des faits n’est pas un critère, et on nous met en scène les braves soldats russes tentant de mettre au pas des groupes islamistes armés, errant dans les forêts, dangereuses légions d’Allah, terroristes de surcroît, mais en voie d’éradication ; telle est schématiquement la représentation à laquelle nous invite le système d’information russe.

Le principe est classique dans toutes les guerres, la propagande utilisée comme une arme ; il est singulier dans celle-ci, puisque, à la différence du conflit de 1994-96, personne ou presque n’est là pour raconter…

Redoutable mécanique du huis clos…

Bleuenn Isambard est spécialiste de la Russie à l’INALCO (institut national des langues et civilisations orientales), chargée de mission pour Médecins du Monde et pour la Fédération internationale des ligues des droits de l’homme. Joseph Dato est responsable de Médecins du monde pour le Caucase du Nord. Tous deux sont coauteurs de Tchétchénie, dix clefs pour comprendre, la Découverte, 2003.

(1) La « première guerre » tchétchène s’est déroulée de décembre 1994 à août 1996, elle a fait environ 100 000 victimes civiles.
(2) De nombreux éléments ont permis à certains journalistes de suspecter l’implication des services secrets russes dans la préparation de ces « attentats ».
(3) Un village ou un quartier est encerclé par des pièces d’artillerie, les soldats se déploient dans toutes les rues, et entrent dans chaque maison pour soi-disant pratiquer des contrôles de documents. Les maisons sont alors presque systématiquement pillées (objets de valeur, vêtements, nourriture). Très souvent, des hommes sont arrêtés sous n’importe quel prétexte et emmenés dans des « points de filtration » où la torture est pratiquée. Les familles peuvent récupérer les personnes arrêtées, mortes ou vivantes, contre de l’argent.
(4) Lire à ce propos l’entretien avec Oumar Khambiev Tchétchénie : l’Europe (ir)responsable ! in Le Passant Ordinaire n°43, Europa ! (février 2003), www.passant-ordinaire.com/revue/43-476.asp (NDLR).
(5) Les résultats officiels annoncés faisaient part de 96% de oui pour la constitution et 94 à 95% pour la tenue des élections.
(6) Dernier événement en date : la nomination du chef de la garde de Kadyrov à la tête des OMON (troupes spéciales de la police) tchétchène, ce qui met sous les ordres indirects du chef de l’administration pro-russe tchétchène 3000 hommes de plus.

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