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Notre Monde Notre Monde (2013, 119') un film de Thomas Lacoste
Rassemblant plus de 35 intervenants, philosophes, sociologues, économistes, magistrats, médecins, universitaires et écrivains, Notre Monde propose un espace d’expression pour travailler, comme nous y enjoint Jean–Luc Nancy à « une pensée commune ». Plus encore qu’un libre espace de parole, Notre Monde s’appuie sur un ensemble foisonnant de propositions concrètes pour agir comme un rappel essentiel, individuel et collectif : « faites de la politique » et de préférence autrement.
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© Passant n°47 [octobre 2003 - décembre 2003]
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Milieux du monde


Zones et milieux « Le temps du monde fini commence ». Etrange énoncé de Paul Valéry, qui juxtapose ce qui semble n’être que pure et simple contradiction : comment ce qui est fini peut-il, dans le même temps, commencer ? Fini doit s’entendre comme l’opposé d’ouvert, ou d’inachevé. Le monde fini est le monde qui ne serait plus en puissance de Nouveaux Mondes, de terres vierges à conquérir. Ce que nous voulons montrer, c’est que cette clôture est, dans le même temps, le temps d’une absence de clôture. Redoublement de la formule de Paul Valéry : le temps du monde fini commence comme monde in-fini. C’est ainsi, en tous les cas, que nous voulons comprendre le phénomène de la mondialisation, de la mondialisation du monde : la phase d’expansion du monde, qui a constitué celui-ci comme tel, s’est renversée en phase intensive, en auto-colonisation du monde. En touchant ses propres limites, le monde s’est découvert sans limite, dans l’impossibilité de se distinguer d’un extérieur transcendant. En s’achevant, le monde s’est découvert inachevé. Cet inachèvement signifie : il est impossible d’assigner la réalité du monde mondialisé à quelque unité, à quelque Un subsumant la totalité de ses composantes. La mondialisation du monde, sa finitude, s’ouvre, ontologiquement, sur l’infini. Il y a là quelque chose de plutôt réjouissant – il semble pourtant que cette ouverture sur l’infini soit empêchée par une série de processus politiques mortifères qui tendent à cliver et contrôler les espaces.



Notre hypothèse est la suivante : tout se passe comme si la production de zones qui morcellent le monde était l’extrême tentative pour imposer un aménagement du territoire là où tout territoire devient impossible. Une étude portant sur les conséquences spatiales de la mondialisation s’avère ainsi nécessaire. Topologie du monde Parler de « méta-espace » pour qualifier le monde issu de la mondialisation est le minimum conceptuel requis pour clairement distinguer entre la mondialisation comme processus d’expansion, qui ne nécessite aucun bouleversement dans la pensée géographique, et le monde mondialisé comme entité ayant une forme d’existence en tant que telle – c’est la grande différence entre ce que nous nommons aujourd’hui la Mon-dialisation et les mondialisations antérieures. Les mondialisations antérieures étaient extensives ; la mondialisation éco-technique est intensive ; mais que nous faut-il entendre par ce terme : mondialisation intensive ? Les géographes ont un nom pour ce phénomène : le « bouclage » du monde. Ce bouclage produit un espace à la fois de dimension limitée et sans bord, un objet fini mais sans voisin. S’il y a encore des « bouts du monde », ils ne peuvent plus qu’être des « angles morts internes ; s’il est encore des fronts pionniers, ils ne peuvent progresser que dans la réduction des lacunes intérieures de la mondialisation, non dans l’expansion du monde lui-même »1. D’où la difficulté : comment décrire un objet à la fois limité et sans frontière ?.. La meilleure image que nous ayons à notre disposition pour décrire cet objet n’est plus de l’ordre de la topographie mais de la topologie : un ruban de Möbius. Toucher aux limites du monde implique de pénétrer à l’intérieur de celui-ci – mais en pénétrant à l’intérieur du monde, nous nous retrouvons, soudainement, sur sa face externe… Ce « bouclage », nous le devons à la mondialisation économique – la globalisation – et technologique – l’informatisation.



Globa-lisation et informatisation se manifestent spatialement sous la forme de « réticulations enchevêtrées et articulées qui serait mieux illustrée par l’image des anastomoses organiques que par celles des poupées russes ». Les géographes ont toujours été confrontés à des difficultés de représentation : la distance qui sépare deux localités, deux villes n’est pas qu’une affaire d’espace, mais aussi de temps. Il est dès lors nécessaire de distinguer entre plusieurs métriques et plusieurs logiques spatiales. Mais avec ce nouveau « géon » qu’est le monde, les difficultés se redoublent : la mondialisation éco-technique accentue la diversité des métriques et les différentiels de vitesse : à la métrique des déplacements au sol (« topographique ») , à la métrique aérienne (« topologique »), il faut ajouter, nous dit le géographe Christian Grataloup, celle par « recomposition à distance » (« hertzienne »). La difficulté est d’autant plus grande pour l’exercice de la représentation que les mobilités s’enchevêtrent, et qu’on ne peut plus les séparer en termes d’espaces bien délimités : une ville peut abriter plusieurs logiques spatiales, plusieurs métriques. C’est, pour le coup, l’opposition centre/périphérie qui perd de son sens, opposition annulée par toute forme de « télé »-transport, par le fait que le centre d’une cité peut abriter tous les moyens de communication, toutes les formes de déplacements possibles. Le centre pénètre la périphérie et la périphérie inonde le centre. « Lecture réticulaire et dynamique » qui ne permet plus de penser en termes de territoire, mais bien plutôt en termes de réseaux. Réseaux Selon Manuel Castells, un réseau est « un ensemble de nœuds interconnectés […]. La distance (ou l’intensité et la fréquence de l’interaction) entre deux points (ou positions sociales) est plus courte (ou plus fréquente, ou plus intense) entre deux nœuds d’un même réseau qu’entre deux nœuds de réseaux différents. Ainsi la distance (physique, sociale, économique, politique) d’une position ou d’un point donné varie de zéro (pour tout nœud d’un même réseau) à l’infini (pour tout point extérieur au réseau) »2.



La notion d’« espace des flux » proposée par Manuel Castells dans La société en réseaux peut nous être très utile, dans la mesure où elle prétend décrire le monde, la réalité mondiale sous tous ses aspects à partir de la notion de réseaux. L’« espace des flux » est composé de trois strates : l’infrastructure technologique et le flux des « impulsions électroniques », le réseau des « cités globales », et l’organisation des élites. Commençons par la dernière de ces strates. Aucun individu, aucun groupe ne peut prétendre occuper le centre du Dispositif Mondial en regard duquel se définirait une périphérie : l’organisation des élites se décrit par les relations qu’entretiennent ces groupes, par certaines formes de superpositions fonctionnelles (l’ex-dirigeant communiste de l’ex-U.R.S.S. devenu chef d’entreprise connecté au réseau maffieux, l’Etat entrepreneur, etc.), par une forme de continuité productive qui tapisse le monde globalisé. Car c’est bien comme organisation globale que ce multiple s’identifie, et non sous la forme d’une classe : « les élites sont cosmopolites et les masses, locales »3. Notons pour l’instant simplement que le terme de réseau traduit ici l’hétérogénéité radicale de cette non-classe dominante que tente de décrire Manuel Castells Une « cité globale » se définit comme processus et non comme « forme » ou lieu : processus de décision, de contrôle, de production, d’innovation, etc. La cité globale est d’abord et avant tout « cité informationnelle ». Cette caractéristique processuelle, nous la retrouvons chez tous les auteurs qui s’attachent à décrire l’émergence d’un nouveau genre de ville à l’ère de la mondialisation : Rem Koolhaas, avec le concept de « ville générique »4 (qui compare celle-ci à une « boite de vitesse ») ; Saskia Sassen, qui définit le « réseau central des villes-mondes » à partir de « fonctions » centrales : financières, juridiques, d’organisation, d’encadrement, etc. – fonctions qui définissent le cœur « productif » de ces villes-mondes5.



La domination exercée en matière de finance internationale, de services et de conseil par New York, Tokyo et Londres fait de ces villes le prototype des cités globales. Mais il est bien plus juste de constater que, dans ces villes ou ailleurs, ce ne sont pas les villes entières qui sont emportées par ces activités de pointe, mais uniquement certains quartiers. Toujours la même conversion du regard à opérer pour qui pense en termes de réseaux : il ne s’agit ni d’opposer une classe à une autre classe, ni une ville connectée à une ville déconnectée, mais de pointer dans le réseau global des différences d’intensité, des connexions plus ou moins fortes. Connexion, déconnexion, processus, « cité informationnelle », « ère de l’information » pour reprendre le sous-titre du livre de Castells : c’est bien la première strate, l’infrastructure, qui semble donner le ton (et l’image) de la « société en réseaux ». World Wide Web : Internet, le « réseau des réseaux », nomme pour certains LE réseau par excellence. C’est ici qu’il faut devenir très prudent, car la pensée en réseaux s’expose à un double risque : d’une part, simplement envisager le réseau comme réalité émergeant au XXe siècle ; d’autre part, rabattre le réseau en général sur sa composante technologique. Comme le montre parfaitement Castells, la constitution de l’entreprise en réseau précède la diffusion du réseau techno-informationnel (le kanban a été introduit chez Toyota en 1948). Plus encore : les réseaux de type marchands n’ont pas attendu la crise du fordisme pour constituer le mode de circulation des flux économiques. On comprend dès lors la suspicion d’un économiste comme Michel Henochsberg : définie comme une multiplicité de flux, l’économie a toujours été en réseaux. C’est l’institution politique du marché qui provoque la verticalisation de l’économie : codage des flux économiques par le marché, surcodage du marché par l’Etat. La crise du « mode de régulation » fordiste sera dès lors, avec la crise de l’Etat, la redécouverte du réseau. Et, pour le coup, la possibilité de redécouvrir, en pensée, ce qu’est véritablement un marché : système auto-référentiel codant les flux, sous condition de « macropouvoirs » ; à distinguer, précise Henochsberg, du concept flou de réseau, ayant le défaut de trop coller à son « image » et de masquer la réalité des rapports de force sans lesquels la réalité du marché serait perdue de vue.6 Mais alors, de quoi parlons-nous vraiment lorsque nous parlons de réseaux, de la « société en réseaux » ? En vérité, de deux choses bien différentes : des formes de désétatisation et de dénationalisation marquant la fin d’un certain type d’Etat et donnant libre cours à la transnationalisation des activités économiques ; d’une installation de type technique, que nous nommerons l’aménagement informatique du monde.



Lieux et territoires : ce qui est arrivé à l’espace Sans la claire distinction entre aménagement informatique du monde et transnationalisation, il nous est impossible de comprendre que l’espace des hommes a subi une double destruction : celle des territoires d’une part, et celle des lieux d’autre part. Cette distinction est, la plupart du temps, effacée par le concept de réseau. A ce titre, de quoi nous parle vraiment Manuel Castells : de la destruction des territoires ou de l’abolition des lieux ? Il y a deux approches de la notion de territoire : l’une, éthologique, s’est constituée au XXe siècle ; l’autre a pris un sens juridico-politique fondamental aux XVIIe et XVIIIe siècles, et forme l’une des pointes de la triangulation Etat-Peuple-Territoire. Entendu à partir de son sens juridico-politique moderne, le territoire est un espace délimité par des frontières sur lesquelles s’exerce la souveraineté de l’Etat. C’est à l’intérieur de ce territoire que les distances sont mesurées et administrées. Mais l’inscription politique de la distance doit être rapportée à l’institution des frontières : la formation politique du territoire éloigne son dehors (les autres Etats), et rapproche son propre dedans, le plisse – les distances n’ont de sens qu’intégrées au temps que l’on met à parcourir l’espace. Multiplicité originelle des métriques disions-nous.



Le territoire ainsi décrit contient des lieux qui, au contraire des territoires, se définissent par une absence de distance interne : pour le géographe Jacques Lévy, un lieu est un « espace défini par la non-pertinence de la distance en son sein »7. On pourrait dire : un lieu est une ponctualité « dans » l’espace qui ne semble pas se définir en termes spatiaux. On ne parcourt pas un lieu, mais on le vit, on expérimente ce qui n’est somme toute que la matérialisation de certains événements architecturaux, de certaines décisions artistiques. Nous semblons ici plutôt définir ce que les géographes nomment des « hauts-lieux », chargés par quelque événement fondateur : guerres, signatures de traités, supposés miracles etc. Le haut-lieu implique parfois une élévation spatiale préalable, donnée par la topographie, mais sa caractéristique fondamentale est d’être l’effet d’une assomption de l’espace. Assomption religieuse, politique – éminemment symbolique. A tel point que le haut-lieu excède l’espace proprement dit, et s’inscrit dans une dimension langagière, historique. Corps subtil d’un récit, le haut-lieu est susceptible d’être raconté. L’on voit bien par conséquent que le haut-lieu ne fait qu’exacerber la facture de tout lieu : même connu de quelques-uns, le « lieu-dit » n’est autre qu’une ponctualité arrachée à l’espace par un acte de nomination. En définitive, les territoires ne s’opposent pas aux lieux : d’une part, en ceci que le (haut-)lieu est nécessaire à l’établissement politique du territoire ; d’autre part, en cela que, pour un territoire étatique, tout autre Etat est un lieu – une ponctualité symbolique, événementielle, un référent par rapport auquel se situer. La distinction conceptuelle que nous venons d’éclairer est néanmoins fondamentale pour comprendre ce qui est arrivé à l’espace. Nous affirmons ceci : ce que la transnationalisation de l’activité économique met en cause, c’est la possibilité du territoire, entendu dans son sens juridico-politique ; la possibilité de constituer des lieux en tant que tels est atteinte non par les mouvements de transnationalisations économiques, mais par le rapport que nous entretenons avec les nouvelles technologies et le processus d’informatisation du monde qu’elles impliquent. Lissage du monde et contrôle gouvernemental des zones Ce double processus dessine une nouvelle configuration spatiale que les concepts d’« espace strié » et d’« espace lisse » décrits par Deleuze et Guattari dans Mille Plateaux nous semblent aptes à décrire.



L’espace « strié » est un espace métrique, dont on peut mesurer les distances, ayant un nombre entier de dimensions, aux directions intangibles et distinctes. L’espace « lisse » est non métrique, « amorphe », type patchwork, « à variation continue de direction, sans tangente », sans « dimension supplémentaire à ce qui le parcourt ou s’inscrit en lui ». L’espace lisse est tel que « l’espace lui-même et ce qui occupe l’espace tendent à s’identifier ». Il se constitue par « accumulation de voisinages, et chaque accumulation définit une zone d’indiscernabilité propre au devenir »8. Construire un espace strié, c’est plier un espace lisse à la possibilité d’une mesure en produisant les conditions techniques et culturelles de cette métrique : par l’architecture, les formes d’urbanisation et d’organisation politique du territoire. Découpe, délimitation, verticalisation de l’espace : « deux séries de parallèles qui s’entrecroisent perpendiculairement, et dont les unes, verticales, jouent plutôt le rôle de fixes ou de constantes, les autres, horizontales, plutôt le rôle de variable ». Quadrillage de l’espace qui produit son homogénéisation. Un espace sans « dimension supplémentaire à ce qui le parcourt ou s’inscrit en lui », où « l’espace lui-même et ce qui occupe l’espace tendent à s’identifier » : ces caractéristiques de l’espace lisse semblent pouvoir s’appliquer à la spatialité du monde mondialisé. Mais ce qui est très particulier avec la mondialisation éco-technique, c’est qu’elle rend impossible un certain type d’opération politique : les réseaux, les formes de relation entre les « villes globales » ne répondent plus à la logique qui oppose centres et périphéries. Cela ne veut pas dire, bien évidemment, que personne, qu’aucun Etat, qu’aucune ville, qu’aucune puissance supposée impériale ne tentera d’occuper le centre, ou plutôt de forcer un centre à l’existence ; mais cela signifie que ce forçage sera de plus en plus reconnu comme un coup de force sans aucune légitimité, cela signifie qu’aucun discours idéologique n’aura désormais la force de justifier cette occupation – inversez le monde comme vous voudrez, ce que vous placerez en haut vous reviendra par le bas…



En effet, la mondialisation rend impossible la logique territoriale : le monde n’est pas un territoire. Plus encore, le monde ne peut pas, ne pourra jamais être, en tant que tel, un territoire. Un territoire suppose en effet la possibilité de frontières, mais la possibilité consistant à instituer une frontière mondiale n’a aucun sens si le monde est un ruban de Möbius ! Cette institution ne serait pensable que si et seulement si le monde terrestre s’opposait à un autre monde, qu’il s’agirait d’exploiter… Que le monde ne puisse pas devenir un territoire implique de nouvelles formes de « striage » du monde : non plus l’institution politique des frontières, mais des modalités de contrôle, telles que Deleuze a commencé de les décrire dans les années 1980. Contrôle en continu, en temps réel, faisant fond sur des technologies de pointe. Se connecter, c’est, sans paranoïa excessive, se placer en toute simplicité dans les mailles d’un système de contrôle : tenir qu’Internet est un simple espace lisse, c’est fermer les yeux sur les protocoles de navigation (adresse IP, serveur, etc.) qui rendent possibles absolument toutes les formes d’inquisitions électroniques. Mais qu’en est-il des non-connectés ? Nous parlions plus haut de destruction des territoires et des lieux ; mais l’opération fondamentale par laquelle l’espace mondial se constitue aujourd’hui est bien plutôt le clivage.



Pour Manuel Castells, ce clivage se présente comme étanche séparation entre deux réalités « parallèles »9 : l’une pour laquelle le temps se réduit au temps réel et l’espace au réseau, l’autre pour laquelle le temps s’appréhende comme temps vécu et l’espace comme lieu. D’un côté les réseaux, de l’autre les lieux – des lieux déconnectés de la réalité des réseaux : l’organisation en réseau global des mégacités produit la déconnexion des « populations locales qui sont fonctionnellement inutiles ou socialement perturbatrices »10. D’un côté la « mondialisation » et le « réseau », de l’autre l’« identité », le « Soi », le « Sujet »11. Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que ce clivage ne fait pas que répéter l’ancienne opposition entre centre riche et périphérie pauvre : comme nous l’avons vu plus haut, la rupture s’inscrit également au cœur des cités dirigeantes. L’articulation centre/périphérie définissait un monde sous domination économico-politique ; ce clivage est la traduction d’un monde pour lequel l’appareillage techno-informatique est le médium par lequel s’effectue le commerce, et la diffusion d’information, la transmission de savoirs, la formation de certains liens communautaires, etc. Dans ce dispositif, la distinction centre/périphérie est un effet second du processus de clivage. C’est ici que les Etats interviennent. Dans le dispositif éco-technique, les Etats ne disparaissent pas, mais se réduisent à une simple fonction : ce que Olivier Dollfus nomme avec justesse le « cantonnement »12.



Le cantonnement clive les territoires, en séparant d’un côté ce qui sert à la production du capital, et de l’autre ce qui apparaît comme inutile. Mais le clivage n’est pas une simple opération de séparation : il s’agit de trouver des techniques pour fixer les populations, pour empêcher leur mobilité. Ainsi, au Pérou, les fonds des organismes internationaux servent à maintenir sur place les populations des Andes, à promouvoir leurs cultures traditionnelles qui ne seront jamais exportées, tandis qu’on développe l’ouverture de la côte sur le marché mondial. On comprend que le cantonnement s’accompagne d’une hypertrophie de la fonction policière des Etats : car il s’agit, d’abord et avant tout, de maintenir l’Ordre. « Tolérance zéro » comme le dit l’Etat français. Prolifération de la forme « Etat-pénal » mise en lumière par Loïc Wacquant. C’est ainsi que se créent des zones : des bouts d’espace non pas raccordés à d’autres bouts, mais séparés entre eux de façon la plus étanche possible. Le morcellement de l’espace est l’effet, plus que de la technique-réseau, du redoublement policier de ce que cette technique rend possible. Ce type de séparation n’est pas nouveau ; ce qui est nouveau, c’est le fait qu’aucune unité territoriale ne permet d’opérer une véritable assomption de ces espaces en lieux – ni sur le plan étatique, ni au niveau mondial. Consé-quence : au niveau mondial où nul territoire n’est instituable, ce ne sont plus des peuples qui sont l’objet des pratiques de contrôle, mais des populations dont les critères d’identification ne sont plus de l’ordre de la nation ou de la langue, mais de la compatibilité avec le système éco-technique dominant. Vers la Terre Zones et contrôle, nous l’avons dit, répondent à un objectif : délimiter l’espace là où l’espace mondial n’est pas, en tant que tel, politiquement délimitable. Le problème, pour tout pouvoir aujourd’hui, est qu’il ne peut plus se reposer sur l’opposition centre/périphérie. Pour le dire autrement, il n’est plus possible de constituer UN lieu, ou des lieux émanant de quelque Un primordial, capable de concentrer l’absolu.



Cette impossibilité est précisément l’effet de la mondialisation du monde. Et c’est à cette lumière que doivent être aujourd’hui exposées les tentatives « impérialistes » consistant à imposer de force un Centre. Ce que masquent ces tentatives, c’est le fait que l’absence d’Un, d’un Absolu, n’est pas un malheur mais une chance : la libération des infinis comme tels, aucun ne pouvant revendiquer pour soi l’Absolu – celui-ci supposant, par essence, sa séparation d’avec tout autre. Avec la mondialisation du monde, ce qui peut s’affirmer est simplement le fait qu’un lieu est nécessairement en rapport avec d’autres lieux : chaque lieu est un mi-lieu, un entre-deux-lieux, un lieu parmi d’autres. Pas de lieu isolé – mais mise en rapport de tout lieu avec le monde, qu’il transite ; relativité des lieux. Egalité ontologique des lieux comme milieux nullement parce que tout lieu est un absolu à l’égal de tout lieu, mais parce que tout lieu communique du monde. Cette communication des lieux devrait rendre impossible la constitution d’entités politiques fermées sur elles-mêmes. Nous devons en effet désormais nous méfier du désir territorial, nous devons prendre garde à ce que l’institution politique des territoires ne s’effectue pas au détriment des milieux, dans un déni du monde commun. Après Gérard Granel, et d’une autre façon, Peter Sloterdijk affirme à son tour qu’il est bien probable que les années trente soient, d’une certaine manière, encore devant nous : face à la mondialisation, des identités tenterons de se reconstituer sous la forme étanche de l’ethnie, avec ce que cela induit de purification et d’extermination, ou du « Soi » sans Autre13.



Mais à la différence des années trente du XXe siècle, nulle volonté de conquête ne pourra longuement animer ces territorialisations désastreuses – sous peine de les reconduire précisément vers ce qu’elles redoutent : le monde mondialisé… Notre question : comment éviter ce pur déchaînement politique des pulsions de mort ? Réponse : penser des nouvelles formes de reterritorialisation à hauteur du monde mondialisé – des reterritorialisations qui ne soient pas à la recherche d’une implantation. Deux exemples : constituer l’Europe ne peut aujourd’hui avoir de sens que si l’Europe se forme sur fond du monde, hors toute volonté d’identification, tout nationalisme, toute figuration impériale. Se territorialiser ne peut aujourd’hui signifier que le fait de se constituer politiquement comme milieu par lequel le monde se communique, à soi et à d’autres, pour soi et pour d’autres. C’est sans doute à partir de ces mêmes attendus que pourrait être envisagée la constitution de Villes Mondiales qui ne soient pas des raccords de zones, mais des villes autonomes, ayant une organisation politique capable de faire droit à cette hospitalité généralisée que la mondialisation appelle : penser, comme a pu le faire Derrida, la « ville-refuge » comme point local d’un cosmopolitisme. C’est ainsi, et seulement ainsi, que la mondialisation du monde pourrait être une chance.



Laisser-être le monde comme espace lisse… Enfin laisser vivre les populations-nomades qui ont tant souffert des répartitions nationales-étatiques… Mais ces nouvelles formes de territorialisation dans un monde qui en tant que tel ne peut constituer un territoire devront prendre en considération une réalité que la mondialisation tend à effacer, et que le cosmopolitisme lui-même ignore : la réalité de la Terre. C’est en effet que la mondialisation du monde s’est constituée par assomption de la terre. Cette réalité de la Terre semble avoir été oubliée. Avec la mondialisation du monde, cette réalité fait retour, au mieux comme revient le refoulé, au pire comme ce qui manque de symbolisation. La Terre, aujourd’hui, est un peu le déchet du monde – ce que le monde laisse derrière lui après son englobement. Avec la Conférence de la Terre qui s’est tenue à Rio en 1992, avec les Accords de Kyoto en 1997, c’est bien une tentative de conversion planétaire qui se fait jour, un rappel de Terre au milieu du Monde. Parvenir à penser cela : la Terre non comme source, la Terre non comme astre errant, mais comme ce qui nous vient par tous les milieux du monde, et emporte les hommes au-delà de leur cosmopolitisme très humain ; trop humain.

(1) Pour toutes ces citations, cf. O. Dollfus, C. Grataloup, J. Lévy, « Trois ou quatre choses que la mondialisation dit à la géographie » in L’espace géographique – n°1, Paris, Belin-Reclus, 1999.
(2) M. Castells, La société en réseaux.1. L’ère de l’information, Paris, Fayard, 1998, p. 526.
(3) Ibidem, p. 467.
(4) R. Koolhaas, « La ville générique » in Mutations, Bor-deaux, Arc en rêve centre d’architecture, 2001, p. 725.
(5) S. Sassen, « Nouvelle géographie politique » in Multitudes n°3, Paris, Exils, 2000, pp. 89-90.
(6) M. Henochsberg, La place du marché, Paris, Denoël, 2001, pp. 359-365.
(7) J. Lévy, « Une géographie visitée par le monde », op. cit., p. 24.
(8) G. Deleuze et F. Guattari, Mille Plateaux, Paris, Minuit, 1980, p. 609.
(9) M. Castells, op. cit., p. 480.
(10) Ibidem, p. 455.
(11) Ibidem, p. 44.
(12) O. Dollfus, La mondialisation, Paris, Presse de Sciences Politiques, 1997, pp. 99-100.
(13) G. Granel, « Les années trente sont devant nous » in Etudes, Paris, Galilée, 1995. P. Sloterdijk, Dans le même bateau, Paris, Rivages poche, 2003, p. 63-67.

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