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Sortie du DVD de Notre Monde

Notre Monde Notre Monde (2013, 119') un film de Thomas Lacoste
Rassemblant plus de 35 intervenants, philosophes, sociologues, économistes, magistrats, médecins, universitaires et écrivains, Notre Monde propose un espace d’expression pour travailler, comme nous y enjoint Jean–Luc Nancy à « une pensée commune ». Plus encore qu’un libre espace de parole, Notre Monde s’appuie sur un ensemble foisonnant de propositions concrètes pour agir comme un rappel essentiel, individuel et collectif : « faites de la politique » et de préférence autrement.
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© Passant n°47 [octobre 2003 - décembre 2003]
entretien de Stéphane Goxe par Philippe Rouy
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Ne plus jamais travailler

Attention Danger Travail, un documentaire de Pierre Carles, Christophe Coello et Stéphane Goxe
Y a-t-il une vie en dehors du monde du travail ? Attention Danger Travail aborde la question par le biais de chômeurs qui se sont volontairement exclus de tout milieu professionnel.

Assemblage de plusieurs films ou extraits de films, le documentaire de Pierre Carles, Christophe Coello et Stéphane Goxe met en opposition les contraintes violentes du monde du travail et la position de refus de certains chômeurs-déserteurs.

Conversation avec Stéphane Goxe, réalisateur des Entretiens avec les déserteurs du marché du travail qui constituent la trame principale du film.



Quelle est l’origine de Attention Danger Travail ?



L’intention de Attention Danger Travail est d’essayer d’aller à contre-courant du discours dominant sur la question du travail et celle du chômeur. Or aujourd’hui, sur la question du travail, on n’est même plus confronté à un discours dominant, mais quasi exclusif : l’idée selon laquelle le travail confère à tout homme sa dignité et qu’il est la seule source d’identité de l’être humain, de l’être social. Ceci nous a amenés à nous intéresser à la figure du chômeur, dont les représentations institutionnelles, universitaires, médiatiques ou politiques sont exclusivement déclinées sur le mode négatif. Le chômeur est assez systématiquement représenté comme un être déclassé, miné par la culpabilité, la douleur et la honte ; un travailleur qui se morfondrait de ne plus l’être et qui n’aurait comme seul espoir que la reconquête de son travail et de sa dignité. Il est évident que cette image de souffrance correspond à une réalité vécue par des millions de gens. Nous ne le nions pas. Mais il nous est apparu important de donner la parole à des gens qui vivent le chômage autrement et qui sont totalement absents de ces représentations médiatiques. Nous nous sommes donc rapprochés de personnes que nous avons qualifiées de déserteurs du marché du travail.



Qui sont-ils ?



Des gens qui se sont retrouvés, à un moment donné de leur vie, par choix personnel ou à la suite d’un accident de parcours, dans la situation de ne plus aller travailler, et puis finalement de ne plus rechercher de travail et d’apprendre à vivre autrement. Pour la plupart, ils avaient une existence sociale axée autour d’une relation quotidienne au travail. Une fois cette relation rompue, ils ont été confrontés à la fois à un autre mode d’existence et à un autre mode de penser le travail et la centralité qu’il occupe dans nos vies, dans nos imaginaires.

La plupart ont auparavant travaillé et ont donc été indemnisés, puis sont passés à des allocations minimales et au RMI. Ils savent très bien la difficulté d’assumer leur choix au quotidien et dans la durée. Et pour autant, à partir du moment où il est accompagné d’une redéfinition considérable des modes de vie, ce choix peut être viable. Le film aborde en effet l’idée selon laquelle on ne peut pas arrêter de travailler si on ne change pas de regard sur la consommation. On peut difficilement arrêter de travailler si on souffre de ne plus consommer. Redéfinition des besoins et autre rapport à la consommation sont les choses qui paraissent assez indispensables pour pouvoir assumer le fait d’avoir nettement moins de ressources.

Ces déserteurs préfèrent donc être soumis à la contrainte du manque d’argent plutôt qu’à la contrainte de la précarité du travail, de la discipline du salariat et surtout du temps qui manque. Ils refusent « des boulots de merde payés des miettes » parce que, dans un climat où les emplois réguliers disponibles sont de plus en plus rares et où l’emploi précaire est en pleine expansion, ils préfèrent être des chômeurs pauvres plutôt que des travailleurs pauvres. Or s’il y a une catégorie sociale en pleine expansion, c’est bien celle des travailleurs pauvres.



Le choix de ces déserteurs pose également la question de « l’occupation du temps » et d’une socialisation fortement liée au travail.



La question des relations sociales est effectivement centrale. La souffrance du chômeur existe peut-être moins en raison de la situation objective de chômage que d’une socialisation qui le pousse à considérer sa situation comme humiliante. Et il est évident qu’il y assez peu de terrains sur lesquelles la socialisation s’exerce en dehors du milieu du travail. Les gens sont habitués à se constituer un monde autour de leurs relations professionnelles.

Ce que prétendent ces déserteurs, c’est qu’il existe d’autres formes d’émancipation et de dignité en dehors du marché du travail. Ce qui est important, et ça ils ne le nient pas, c’est d’arriver à établir de nouveaux modes de socialisation. Face à ce temps libéré, ils ont dû, au départ, apprendre à réorganiser leur vie sans le travail. Aujourd’hui, ils le font à travers tout un tas de choses et sont très actifs. Ils profitent de ce temps reconquis pour mener un certain nombre d’actions. Et c’est à travers ça qu’ils développent un mode de socialisation assez riche et assez efficace. Ces gens sont extrêmement présents dans le milieu associatif et culturel. Je crois que ce monde-là serait bien démuni s’il devait, du jour au lendemain, fonctionner sans tous ces Rmistes et tous ces chômeurs.

Attention Danger Travail aborde peu l’organisation de ces modes de vie.



Pour nous, le plus intéressant était de se pencher sur des trajectoires qui amènent à des formes de ruptures et de prises de conscience. Nous n’avons pas souhaité insister sur l’organisation de leur vie, d’une part, parce que c’était avant tout la position de refus et de rejet qui nous intéressait, et d’autre part, parce que nous ne portons pas de considération morale sur le choix de ces gens. Peu importe s’ils passent leur journée derrière leur poste de télévision ou s’ils ont au contraire des activités riches. On se doute, étant donné la manière dont ils justifient leur choix, qu’il y a un certain niveau de conscience qui fait qu’ils ne se laissent pas abêtir par la télé. Dans le film, on entend parler de vie culturelle plus riche, de temps consacré à la lecture, ce qui est assez intéressant de la part d’anciens prolétaires qui avaient ouvert peu de bouquins avant de se retrouver dans cette situation-là.



Au-delà de cette posture de refus, le choix de ces déserteurs suscite un désir d’en savoir plus sur la viabilité de telles expériences.



Les cas de ces déserteurs sont des situations individuelles, j’insiste sur le terme de situations individuelles et non pas solutions individuelles. On nous a demandé lors de projections publiques : « Alors, vous souhaitez que tout le monde se mette au RMI ? Quelle est la solution que vous préconisez ? » Nous ne préconisons rien. En tant que réalisateurs, nous nous contentons d’interroger des réalités et des discours.

Mais Attention Danger Travail est la première étape d’un chantier qui comportera plusieurs volets, dont le prochain Volem rien foutre al païs sortira au printemps prochain. L’axe de progression entre les deux films sera celui de passer de situations individuelles qui nous interpellent à la recherche de pratiques et d’alternatives collectives. Mais ce ne sera pas un film démonstratif, ni programmatique. Ce n’est pas notre travail, en tant que réalisateurs, de proposer des alternatives clés en main à ce modèle. Clés que de toute façon nous n’avons pas dans la poche.

En revanche, nous aimerions modestement contribuer au fait que publiquement on s’interroge à nouveau sur la place du travail dans nos vies. C’est une question récurrente depuis la révolution industrielle. Elle a traversé par périodes plus ou moins fortes le XXe siècle, particulièrement à la fin des années soixante et au début des années soixante-dix. Mais le chômage de masse est venu mettre à bas cette critique. Il a même rendu complètement taboue cette question de la critique du travail.

Sortie nationale le 8 octobre 2003.

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