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Sortie du DVD de Notre Monde

Notre Monde Notre Monde (2013, 119') un film de Thomas Lacoste
Rassemblant plus de 35 intervenants, philosophes, sociologues, économistes, magistrats, médecins, universitaires et écrivains, Notre Monde propose un espace d’expression pour travailler, comme nous y enjoint Jean–Luc Nancy à « une pensée commune ». Plus encore qu’un libre espace de parole, Notre Monde s’appuie sur un ensemble foisonnant de propositions concrètes pour agir comme un rappel essentiel, individuel et collectif : « faites de la politique » et de préférence autrement.
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© Passant n°47 [octobre 2003 - décembre 2003]
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Les Sublimes : mémoire du monde


« Le sublime, c’est l’inutile », écrit Michelet ; « Le sublime vient du cœur, l’esprit ne le trouve pas », af-firme Balzac. Les Sublimes (mettre une étoile rouge à la place du point sur le i) que Guy Alloucherie met en scène appartiennent à son enfance. Ceux qui ont déposé leur sueur et leur sang sur le carreau de la mine, ainsi réhabilités, rejoignent la cohorte des exclus oubliés ou négligés, toujours méprisés, broyés par l’infernale machinerie de l’exploitation capitaliste.

La Compagnie Hendrick Van Der Zee (H.V.D.Z.) est installée en résidence, depuis quelques années, à la Fabrique Théâtrale à Loos-en-Gohelle (Scène nationale du Bassin minier du Pas-de-Calais). Elle a déjà produit des spectacles rendant audible et visible la présence des vaincus de l’histoire, notamment, en 2001, dans J’m’excuse (spectacle né du croisement de deux itinéraires de fils de mineur, celui du metteur en scène et celui du comédien Kader Baraka). Sur ce carreau de fosse en friche, qui reste, selon G. Alloucherie, « le lieu de la classe ouvrière, des luttes, des grèves, des catastrophes, de la silicose, du travail », la compagnie a conçu, avec Les Sublimes, « un spectacle de cirque-danse-théâtre ». Certes, ce pari « semble dérisoire par rapport à ce qui se faisait ici avant » ; mais, précise G. Alloucherie « il faut continuer ». Aussi, n’hésite-t-il pas à « prendre le risque du poème et de l’éphémère », pour, sans nostalgie, réveiller l’enfoui en le confrontant à l’ici et au maintenant.

La scène est recouverte d’une matière pulvérulente qui, au rythme de son maculage, colle à la peau des artistes (circassiens, danseurs ou comédiens). Ceux-ci sont enduits de la charge du temps passé qui bégaie. Alors, pénétrés de terre d’ombre, les fantômes des damnés prennent possession du lieu qui résonne de leur histoire immarcescible. Au travers des mots et des corps, s’affirment des fragments de constats, des matériaux jetés en vrac, des matières éparses impropres à permettre la formulation de questions (nous serions alors probablement plus près des réponses) mais, favorisant néanmoins le surgissement d’éclats d’un réel brut et violent nous envahissant avec son flot de « Pourquoi ? ». Le chaos du monde contemporain est exposé sans fard, émietté et insaisissable. Simultanément, un sur-titrage s’imprime. Au cours de la frappe, le texte (résultat d’un collage : une citation de Marx, des bribes de récits de vie ou de mort…) s’impose dans son hésitation, ses allers et retours, ses erreurs acceptées, mais surtout dans son refus de la correction impossible. Guy Alloucherie, acteur, témoin, porte parole, occupe régulièrement le devant de la scène. Il est vêtu d’une parka sombre incolore de banalité sur un jean anonyme. Sur sa tête, un bonnet de laine roulé sur les bords efface les signes distinctifs. S’emparant d’un micro, il raconte « je » et tous les « autres » ; et « je » devient aussi un « autre ». Ainsi, l’autobiographie de ceux d’hier et d’aujourd’hui, privés de parole, s’impose chaotiquement. Simultanément, elle trouve un écho, terriblement vivant, dans le déroulement des images réalisées au son des souffles et des cris éructés par des corps pris dans l’effort et dans les combats.

Sur scène, diverses formes artistiques sont convoquées par le metteur en scène pour soutenir son engagement. Les artistes de cirque (acrobates au sol ou au mât chinois, jongleurs, voltigeurs, trapézistes) signifient l’impossibilité de la chute. Engrenés dans la roue de leurs mouvements et prisonniers de la relation aliénante qu’ils entretiennent avec leurs agrès ou leurs partenaires, ils sont contraints à l’exploit jusqu’à l’épuisement. La danse libère les corps et provoque des rencontres étranges et passionnelles. Une trapéziste est entravée dans ses élans par le poids du danseur agrippé à elle et dont les jambes creusent de larges sillons dans la terre de Sienne. Un homme y dessine précautionneusement des arabesques avec le corps abandonné d’une femme. Des chairs violentées et meurtries exhibent leurs plaies et leurs saignements et n’osent plus quêter l’apaisement. Un numéro de main à main, qui tire son énergie d’une brutalité humaine entière et vitale, s’achève dans une fluidité du mouvement qui laisse percevoir de possibles dépassements. Dans cette « salle des pendus », vestiaire des « gueules noires », le déshabillage des personnages semble impossible. Ils sont entiers, constituent des types, tout d’une pièce, corps et âme ; tous des héros. En effet, comment se départir des gestes conditionnés acquis pendant des heures, des mois, des ans de labeur ? Comment se laver la peau, les poumons, les entrailles de la crasse du quotidien obsédant ? Comment gommer la cicatrice des lésions restées béantes ? Comment nier le rapport physique à l’autre né de la promiscuité obligée et salutaire ?

Les matériaux réquisitionnés (textes, gestes et sons) au profit de l’œuvre sont traités avec une égale importance. Ils composent des images, des tableaux, qui se succèdent et qui participent de la même sorte à l’édifice mis en scène. L’alternance des rythmes et des registres crée des variations par lesquelles se révèlent des vérités insoumises. Leur exposition à l’état de données immédiates, sans surcharge démonstrative, concourt à offrir un spectacle dans lequel s’effacerait l’élaboration intellectuelle du créateur au profit d’une recomposition qui reste finalement à la charge du spectateur. Ainsi ce

dernier est entraîné ici, dans « un lieu qui impose qu’on résiste,

qu’on se batte ».



Martine Maleval


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