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Sortie du DVD de Notre Monde

Notre Monde Notre Monde (2013, 119') un film de Thomas Lacoste
Rassemblant plus de 35 intervenants, philosophes, sociologues, économistes, magistrats, médecins, universitaires et écrivains, Notre Monde propose un espace d’expression pour travailler, comme nous y enjoint Jean–Luc Nancy à « une pensée commune ». Plus encore qu’un libre espace de parole, Notre Monde s’appuie sur un ensemble foisonnant de propositions concrètes pour agir comme un rappel essentiel, individuel et collectif : « faites de la politique » et de préférence autrement.
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© Passant n°47 [octobre 2003 - décembre 2003]
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A quoi servent les larmes des amoureux


Toi aussi, tu t’es arrêtée pour secourir cette femme qui hurlait, étendue sur le trottoir.

Blonde, entre deux âges, un manteau couleur fauve dont dépassaient de maigres mollets gainés de gris, une chaussure encore au pied et l’autre le talon en l’air.

Tout autour, un cercle de passants curieux, tourbillon soudain dans le courant de ce 23 décembre. Ton fils t’a tirée par la manche, il voulait rentrer à la maison, et on pouvait le comprendre : à trois ans, après une matinée de shopping, on ne tient plus.

Tu es restée à regarder une minute, le temps de t’assurer qu’on avait bien appelé une ambulance. Puis, quand tu as vu que tout paraissait sous contrôle, et qu’en plus il y avait là un policier, tu as compris

que tu pouvais t’éclipser du cercle sans problème, et t’en retourner

à tes affaires.

Tu aurais dû la voir deux heures plus tôt cette femme ! Avec quelle fermeté et quelle distance glaciale elle a remis en place le directeur qui voulait la convaincre de se porter volontaire – cet après-midi même – pour la fête de Noël avec les parents, les chants et la tombola de bienfaisance : qu’il fasse la proposition à un autre de ses

collègues, peu importe qu’ils aient de la famille, elle, elle n’est

même pas catholique.

Quand elle est sortie de l’école, chargée de cahiers pleins de fautes à corriger et de glaïeuls très longs, hommage de sa classe de CP, elle a pensé un instant filer immédiatement à la maison, directement dans la baignoire pleine de mousse bouillante. Il faut dire que le grésil, qui a déjà formé au sol un bourbier marron, lui martèle les lunettes et, malgré le parapluie, lui entre dans le cou, poussé par le vent.

Elle était presque à l’arrêt du tram où des dizaines de gamins se poussaient en criant pour aller s’abriter sous l’auvent. Quand, tout à coup, elle a fait demi-tour. Elle a tourné le dos au boulevard qui mène à son quartier, presque aux confins de la ville, et elle s’est dirigée vers le centre. A pied, marchant vite pour se réchauffer, alors que la neige mouillée a heureusement commencé à tomber moins fort, comme pour bénir sa décision. La femme va d’un pas léger, malgré la charge qu’elle porte sous le bras ; il est vrai qu’elle y est habituée, et il est vrai que quelque chose l’attire en plein cœur de la ville. Au fur et à mesure qu’elle s’approche du centre, la foule autour d’elle se fait plus dense et agitée : le nombre de boutiques augmente, les coups d’épaule aussi, comme la profusion des couleurs et des voix.

Elle traverse indemne la forêt des acheteurs, comme si elle ne faisait qu’effleurer le sol, elle glisse entre les voitures en double file, plonge sur le passage pour piétons sans même regarder, sûre de son fait, tandis que derrière leur volant les autres la regardent interloqués, accompagnant sa marche d’un choeur nourri de klaxons.

Quand elle arrive sur la place, elle s’arrête, reprend son souffle. Elle semble soudain se rendre compte qu’elle a toujours les glaïeuls dans les bras et qu’il vaudrait mieux ne pas faire irruption dans l’étude chargée de fleurs, surtout si elle veut continuer à se persuader qu’elle n’a pas éveillé les soupçons de la secrétaire.

En essayant de ne pas trop attirer l’attention, elle laisse tomber le bouquet près du piédestal de la statue. Si quelqu’un s’arrêtait pour la regarder maintenant, alors qu’elle s’éloigne rapidement du centre de la place, il pourrait la prendre pour une nostalgique de la monarchie qui vient juste de déposer son hommage aux pieds d’Emmanuel Philibert et de son cheval sans avoir le courage de s’arrêter, ne serait-ce qu’une minute, pour prier1.

En fait, elle ressent vraiment le besoin de se recueillir un instant, ou mieux, de rassembler toutes les forces qu’elle a en elle pour affronter l’interphone de cet immeuble froid, qui domine de sa masse fin XIXe2 une rue secondaire.

Elle s’approche des sonnettes. Elle effleure de l’index le nom gravé dans le cuivre sous l’inscription « Notaire ». Elle appuie sur le

bouton. D’en haut aucune réponse, seul un déclic métallique. La grille s’ouvre.

Dans la pénombre s’élève une rampe d’escalier. Elle a le souffle court, bien qu’il y ait peu de marches. Sur le palier, elle se passe les mains dans les cheveux et les sent humides et froids, défaits en mèches lourdes. Peu importe. Ce n’est pas la première fois qu’ils se glissent dans les bras l’un de l’autre presque sans se voir et qu’ils se respirent à pleine bouche à l’aveuglette, échouant par terre ou – au mieux – sur le canapé de cuir.

La porte de l’étude est entrouverte. Elle reprend son souffle et

entre. Seule l’entrée est éclairée. La secrétaire, qui s’affaire à une

armoire pleine de fiches, se retourne : « Le notaire est parti » dit-elle

sans un sourire.

Dans la pièce tombe un silence absolu. La femme se débat dans ce vide – qui n’est finalement en avance que de quelques heures sur les projets de la veille – tandis que l’autre la regarde sans lui fournir le moindre point d’appui, ou un mot qui l’aide à prendre congé en sauvant – au moins en partie – la face.

Malheur aux pauvres d’esprit qui ne savent pas trouver une phrase futile pour se tirer d’un coup d’aile des embarras, et surtout malheur aux vaincus – pense la femme encore immobile, les yeux à terre – s’ils espèrent quelque clémence.

La sonnerie du téléphone, à quelques mètres d’elle, lui permet de se ressaisir et de bredouiller une salutation pendant que la secrétaire va répondre d’un air ennuyé.

Elle descend les escaliers en courant. Dehors on dirait qu’il fait

déjà nuit.

En ce moment, il doit être en train de charger les skis sur cet espèce de minibus bleu ciel qu’il vient de s’acheter pour voyager plus à l’aise avec femme, enfants et chiens. Peut-être même a-t-il déjà passé le Fréjus et est-il déjà en terre de France, dans les montagnes qu’il aime tant et où – on l’espère – il ira vite s’écraser contre un rocher, se cassant pour le moins une jambe. Le pas de la femme est rageur, agité. Eclipse totale de l’enseignante au sourire solaire et à la poigne d’acier.

Elle se rend compte qu’elle est en train de tourner en rond autour de l’immeuble quand elle sent son estomac lui glisser dans les talons. Peut-être qu’un sandwich, à ce moment, pourrait contenir la chute de ses entrailles. Elle se décide à entrer dans un bar.

Les verres de ses lunettes s’embuent d’un coup, dès que l’ondée de chaleur l’écrase. Dans la brume des vapeurs au cacao elle rejoint le comptoir, demande un toast au fromage et, tant qu’elle y est, un

chocolat bouillant qui ne peut lui faire que du bien. Le sucré en bouche, la tiédeur dans la gorge, vague qui descend calmer l’estomac, dans une caresse.

Elle regarde autour d’elle. Deux dames, un peu plus âgées qu’elle, bavardent, intarissables à une table. Trois hommes – probablement camarades de travail – rient entre tartines et flûtes pétillantes. Le miroir derrière le comptoir lui renvoie son image blême, terriblement détaillée et distincte malgré tout.

Si elle pouvait se séparer de ce corps qui ne la représente pas, elle le ferait sur le champ. Et là, tout de suite, elle plongerait son âme dans les frusques puantes et les jambes enflées de la clocharde qui s’est présentée dans le bar pour demander à manger et qui a été courtoisement mise à la porte. Au moins le chaos qu’elle a en elle serait visible de tous ; ils comprendraient qu’aujourd’hui, après des années d’histoires à l’eau de rose, n’existent pour elle que le feu ou la terre brûlée, et qu’elle n’a aucune envie de passer le sucre à la jeune femme à la blondeur impeccable qui vient de se coller à elle, ni de commenter les splendeurs et misères de Pinturicchio3 avec le barman.

De l’air ; sortir d’ici ; loin de ces tombeaux blanchis de sucre glace qui s’essuient la bouche auréolée de chantilly avant de bafouiller un refus et cracher leur opprobre sur qui est déjà le cul par terre.

Elle sort dans le vent qui lui gifle les joues et l’oblige à relever le

col de son manteau. La clocharde a disparue. Elle regarde autour d’elle. Rien. Elle aurait pu se secouer un peu avant de ses pensées d’amour et de néant, lever le nez de son nombril douloureux et mettre la main au portefeuille. Eh bien non. Dommage. Encore une fois elle a raté le coche.

Elle revient sur ses pas, à reculons, décidée à en finir au plus vite avec cette matinée décidément mal entamée ; ainsi elle essaye de penser à ce qu’elle va faire de l’après-midi pour se distraire avant d’affronter la due-giorni4 de stress qui – comme tout le monde – l’attend elle aussi, entre des frères qui tirent la tête, des belles-sœurs hystériques et des neveux possédés par le diable.

De l’eau, avant tout. Une mousse enveloppante de jasmin et de chaleur pour dissoudre toutes les croûtes de l’âme. Elle s’étalera sur le visage un masque aux amandes douces et sur les cheveux un baume de racines orientales, après quoi elle plongera corps et âme au milieu des cadavres et des membres mutilés de son dernier polar américain, pour essayer de noyer toute sa douleur dans ce bain de sang. Puis, quand elle en aura envie, elle s’étendra sur le lit avec la photo d’un jeune homme arrachée pas plus tard qu’hier dans une revue, elle noiera son regard dans les muscles lumineux, qui s’offrent dans un geste d’abandon, et elle le possédera, le cœur – enfin – léger, en suivant le rythme que son corps réclamera. Entre-temps, si Dieu le veut, il fera déjà nuit et avec l’aide de quelques gouttes bénies elle pourra sombrer dans un sommeil qui la fera traverser, en un seul saut et sans image, jusqu’à l’aube de la veillée de Noël.

Mais il n’était pas écrit que ce jour là elle rentrerait chez elle ainsi, serrant entre les jambes sa pauvre queue de loup-garou déconfit, bien cachée sous sa jupe plissée. Un Messager s’était déjà mis en route, et quelque chose était en train de bouger au coin de la rue,

à quelques pas.

Un jeune à la peau ambrée, probablement venu d’Afrique ou du Proche-Orient, avait ouvert son grand sac en plastique sous les arcades et – ayant conquis un coin de trottoir – il sortait des écharpes colorées de soie arborant une marque imitée d’une maison française.

Elle vit de loin les passants s’attrouper autour.

Alors qu’elle allait vers eux, elle remarqua qu’un policier – averti par un commerçant – était en train de s’approcher. Elle aperçut le geste soudain du jeune, qui ramassait la marchandise en un clin d’œil et qui essayait de s’éloigner, elle vit le policier l’attraper par le bras, les gens qui tout à coup faisait le vide autour d’eux et qui pressaient le pas. L’éclair des yeux noirs pris au piège.

Elle était exactement là, devant les deux, quand le jeune homme réussit à se défaire d’une bourrade et commença à courir.

Ce fut l’affaire d’un instant. Le policier bondit en avant, comme un lion furieux qui, trop sûr de lui, a laissé échapper sa proie.

La femme n’eut pas besoin de temps pour se décider. Tout se déroula au même moment. Il lui suffit de se déporter d’un demi-mètre, comme par le fait du hasard, pour se retrouver sur la trajectoire du poursuivant. Lequel, immanquablement, finit contre elle, sans comprendre ce qui diable était arrivé.

Comme un avant-centre vif-argent, effleuré par l’épaule d’un défenseur – à peine dans la surface de réparation – rebondit dans les airs et glace d’effroi le stade tout entier, en retombant sur le terrain comme mort, ainsi la femme s’envole.

Et quand elle retombe à terre, elle lance un cri. Epouvantable, déchirant. Il ne vient sûrement pas de la douleur qu’elle ressent à la cheville, très légèrement contusionnée, ni de l’imperceptible éraflure qui lui strie la main.

La foule reste pétrifiée. Le policier hésite un instant, balançant entre l’instinct du chasseur et l’effroi d’avoir estropié devant tout le monde une dame innocente.

En attendant, le jeune homme s’est bien sûr évanoui parmi la forêt de corps et il s’est retiré dans l’ombre sans laisser de traces, comme il était venu.

Pendant ce temps son ange gardien se contorsionne par terre, comme si elle avait les jambes brisées, alors qu’autour, la foule de ses semblables – ou supposés tels – ne reconnaît pas l’ennemie et n’attaque pas ; au contraire elle se penche sur cette fontaine de larmes, au point de s’étouffer presque.

Quelqu’un rassemble les cahiers des écoliers, étalés dans la boue, tandis que le policier, cloué sur place par son forfait, s’active pour appeler les secours.

De toutes parts des regards réprobateurs le transpercent.

Le grésil est en train de se transformer, et lentement il commence à blanchir tout ce qu’il rencontre. Au loin, on entend une sirène

qui approche.

D’ici peu elle sera à l’hôpital, où elle se laissera retourner par des mains gantées de blanc qui, scrupuleuses, la parcourront de la tête aux pieds pour vérifier si tout est entier là-dedans – si besoin avec l’aide des rayons X – ; mais ils ne verront rien.

Et surtout, ils ne s’apercevront pas de l’étrange gaîté qui brille dans ses yeux quand, déclarée unanimement indemne, elle sautera du lit comme un grillon en grande forme et l’instant d’après elle sera déjà loin, presque portée par un vent ami.

Journaliste spécialisée dans le cinéma à la Rai-International, romancière et nouvelliste italienne, Paola Balzarro a réalisé, par ailleurs, plusieurs mises en scène des textes de Paul Weismann. Elle a publié en 1994 un roman pour enfants, L'acqua del tempo giusto (éd. Sinnos Editore).


(1) Emmanuel Philibert Duc de Savoie (1528-1580), ayant transféré la cour de Savoie à Turin en 1563. La scène doit se passer à Turin, Place Saint-Charles.
(2) La sua mole umbertina : « sa masse humbertienne », en référence au règne de Humbert 1er de Savoie, roi d’Italie (1878-1900).
(3) Il s’agit d’Alessandro del Piero, grand joueur de l’équipe nationale italienne de football et non du peintre du XVe siècle (N.D.T.).
(4) Expression empruntée au vocabulaire sportif. Cf. les épreuves cyclistes qui se déroulent sur plusieus jours (N.D.T.).

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