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Sortie du DVD de Notre Monde

Notre Monde Notre Monde (2013, 119') un film de Thomas Lacoste
Rassemblant plus de 35 intervenants, philosophes, sociologues, économistes, magistrats, médecins, universitaires et écrivains, Notre Monde propose un espace d’expression pour travailler, comme nous y enjoint Jean–Luc Nancy à « une pensée commune ». Plus encore qu’un libre espace de parole, Notre Monde s’appuie sur un ensemble foisonnant de propositions concrètes pour agir comme un rappel essentiel, individuel et collectif : « faites de la politique » et de préférence autrement.
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© Passant n°47 [octobre 2003 - décembre 2003]
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Les voyages extraordinaires de Harry

Harry est à Los Angeles (USA)


TOUT AU BOUT DE NOS RêVES

SE TROUVE UN PAYS

QUI EST UN PAYS

DONT ON PARTAGE

LES CLICHÉS ET LES MYTHES

AVEC LE MONDE ENTIER.

DES BIDONVILLES ASIATIQUES

AUX INTELLECTUELS OCCIDENTAUX,

EN PASSANT PAR LES HOMMES D’AFFAIRES JAPONAIS

ET LES APPARATCHIKS DE L’EX-UNION SOVIÉTIQUE

NOUS AVONS TOUS BIEN PLUS

QUE « QUELQUE CHOSE DE TENNESSEE ».

CERTAINS D’ENTRE NOUS

S’ÉLÈVENT CONTRE UN IMPÉRIALISME CULTUREL

ET POLITIQUE ET EN DÉNONCENT LES DANGERS

ET D’AUTRES VONT BOIRE AUX SOURCES

DE CET IMPÉRIALISME

À CAUSE DES FILMS

QUI SONT TELLEMENT AMÉRICAINS

QU’ILS SONT EUROPÉENS.

CETTE FASCINATION EXTRAORDINAIRE

POUR LES USA

NE PEUT ÊTRE EXPLIQUÉE UNIQUEMENT

PAR LA PUISSANCE INDUSTRIELLE DES USA

ET PAR LE $.

PEUT-êTRE AVONS-NOUS TOUS IMPRIMÉ

DANS NOTRE INCONSCIENT

LE DÉSIR ET LE RêVE

D’UN NOUVEAU MONDE

QUE LES USA INCARNENT.

OU PEUT ETRE PAS, N’EST-CE PAS ?





Un jour, je suis allé à Los Angeles. C’est là-bas, dans l’Ouest américain, que j’ai eu l’idée de m’appeler Harry. « Harry », pourquoi Harry ? Pourquoi ? Ok, les noms c’est important, Harry. Ok, le nom propre est un signe, Harry. Ok, il faut explorer et déchiffrer le nom, Harry. Ok, c’est volumineux un nom, et c’est épais un nom, Harry, mais c’est pas une raison pour en rajouter dans la dilatation de la littérature et de la vie. La littérature et la vie se dilatent bien toutes seules, non ? Hein Harry ? Hein ? « Pour moi, je voulais un nom américain » dit Harry. Harry reprend : « Je voulais un nom de personnage américain. Harry comme le Harry de Demon d’Hubert Selby Jr. Ou Harry comme dans Les Neiges du Kilimandjaro de Hemingway ». Attends, tu vas voir, attends, je vais te raconter comment je m’appelle Harry et pourquoi. Voilà, en avril 2003, le 2 avril, j’arrive à Los Angeles. Je suis à l’Hôtel Furama, 8601 Lincoln Boulevard. Ce n’est pas très loin de l’aéroport. J’ai acheté un kodak jetable/single-use camera with flash dans un magasin Albertsons. Maintenant, je prends des photos sur Manchester Street. Depuis que je suis arrivé à Los Angeles, je me lève très tôt à cause du jet-lag (il y a 10 heures de décalage horaire entre Paris et L.A. et j’ai dormi une ou deux heures dans l’avion). Il est 6 h du matin. Je sors de l’hôtel. Je remonte Manchester Street. Je croise quelques grosses voitures. Des 4x4. Je vais jusqu’au Pacifique. Ca y est, je suis sur la plage. Voilà, c’est l’océan. Entre Redondo Beach à Santa Monica, la plage est totalement déserte avec quelques palmiers. Je marche. Sable fin. Je n’arrête pas de prendre des photos. Le sable et le bruit des vagues. Des avions vont et viennent dans le ciel. Je prends un avion en photo puis un deuxième et un troisième. Puis il y a 50 avions à l’heure qui passent au-dessus de cette plage. Je regarde les avions en marchant. Ils font du bruit. Ils décollent de Lax et disparaissent au loin dans la mer vers l’Orient. Le soleil est chaud. Ca y est maintenant, je suis aux Etats-Unis. C’est sûr. C’est bien d’être ici maintenant à cause de tout cet espace. Je voulais venir aux États Unis à cause de l’espace. Parce qu’ici, tout est ouvert. Rien n’est fermé véritablement, ici. Même la démocratie est ouverte aux États-Unis. La démocratie est tellement ouverte qu’elle baille sur le reste du monde. La preuve, les Américains envahissent l’Irak en ce moment, à cause de cette ouverture. La démocratie, ici, est tour à tour condensation qui se disperse en éclatant et dispersion qui reflue vers un centre. C’est incroyable comme on peut sentir le centre ici. Positivité psychique de l’image des Etats-Unis en forme de démocratie sur une plage du pacifique. ON THE BEACH. Ca y est, moi Harry, je suis un démocrate qui se promène entre l’océan et le désert, entre le Pacifique et la Death Valley. Là-bas, plus haut, à l’est de Los Angeles, derrière les collines d’Hollywood, le soleil est dément. Alors là-bas, c’est le pays de l’épouvante à cause du soleil et du paysage qui est grandiose et qui est lunaire avec toutes les roches qui se colorent à l’aube et à la fin du jour. COLORADO ! Mais il y a plus épouvantable que la Death Valley ! Maintenant, la Death Valley n’est plus un désert mais un parcours touristique ! Los Angeles est plus épouvantable que la Death Vally parce qu’il y a toujours, ici dans cette ville qui s’étend sur des centaines de kilomètres, la possibilité d’un tremblement de terre qui ne vient pas. Aux États-Unis, les tremblements de terre sont comme la démocratie. Parce que les tremblements de terre sont liés à quelque chose d’apocalyptique. On voudrait tous une catastrophe pour en finir avec cette ouverture démocratique dans un étrange bruissement du soleil qui serait le premier rayon d’un nouveau monde, mais ce n’est pas possible. Le chaos n’est pas à la portée de n’importe quel pays. Même démocratique. Pour qu’il y ait chaos, il faut encore qu’il y ait une volonté de désordre, il faut que quelqu’un dise « non » quelque part. Alors qu’en démocratie, tout le monde dit « oui »

partout. Bien sûr, il y a eu un tremblement de terre, à Los Angeles, en 1994, à 4 h 30. Bien sûr, c’était un séisme d’amplitude 6, 6 sur l’échelle de Richter. Et il y a eu 51 morts et 3000 blessés. Mais il est surtout arrivé quelque chose d’important en 1939 à Los Angeles, parce que le tremblement de terre de 1939 était un vrai séisme, une vraie catastrophe à cause de John Fante qui a écrit en 1939 dans son roman Ask the Dust qu’un banc de pierre s’est dérobé sous lui et s’est écroulé dans le sable avec un bruit sourd et que c’était un vrai tremblement de terre et qu’après, des cris sont arrivés de toute la ville de Los Angeles à cause des effondrements et des scènes de panique. En avril 2003, le 2 avril exactement, il n’y a pas eu de tremblement de terre à Los Angeles et j’ai marché pendant des heures entre Redondo Beach et Santa Monica en pensant à des trucs épouvantables comme de mourir ici. Là, maintenant. Sur cette plage. Crever la bouche ouverte. Avec mon Kodak jetable/single-use camera with flash acheté dans un magasin Albertsons, enfoui à côté de mon cadavre, dans le sable fin. Tout le temps que je suis resté à Los Angeles, je me suis demandé si on pouvait se suicider et voyager en même temps dans un pays comme les États-Unis ? Puis, en rentrant en France, tout le temps du voyage en avion, je me suis dit que non. Non, le voyage

remplace le suicide. On voyage toujours à la place de se suicider. Tant mieux. Si on voyage, c’est pour ne pas se suicider. Tant pis. Le voyage est une manière d’en finir tout en restant en vie. En revanche, on peut se faire tuer quand on est en voyage ou avoir un accident. Comme le monde sécrète de l’inhumain à Los Angeles, mais comme le monde est beau aussi dans cette fournaise des Tropiques ! Souvent, j’avais l’impression que le monde pouvait se fêler et s’écrouler en un mouvement ! Dans un tremblement de terre, les gens meurent de crise cardiaque ou écrasés sous les décombres ou tués à cause des pillages. Là-bas, j’ai connu l’absence totale d’espoir. Ainsi, en 1994, après le tremblement de terre, il y avait plein de militaires et de policemen dans les rues de Los Angeles à cause de tout ce que ça entraîne comme désordre et comme traumatisme, un tremblement de terre. Là-bas, j’ai connu aussi le refus continuel de tout. Mais la vie a fini par reprendre son cours. À force ! Comme tout est calme ici. Plat, bas, « down » comme disent les Californiens. J’ai aussi connu l’insatisfaction consciente et tout ce qui détruit, escamote, subtilise un être. Quel paradis que les États Unis ! Heureusement ! Ici, tout se superpose parce qu’ici, c’est toujours le désert pour un bon bout de temps. Heureusement ! Même l’océan est désert, ici, à cette heure-ci. Toujours. Oui, mais il y a toujours un tremblement de terre, ailleurs. La terre tremble toujours un peu, n’est-ce pas ? Oui. Aujourd’hui, il y a un tremblement de terre insupportable mais discret, presque dissimulé, qui n’a pas son épicentre à Los Angeles mais à Bagdad, en Irak. Et ça fait trembler la terre entière depuis 10 jours. 10 jours, ça peut paraître très court si on passe une semaine à Los Angeles mais ça peut être très long si on est à Bagdad. Parce que ce tremblement de terre est plus qu’un séisme et moins qu’une apocalypse. Ou alors, c’est comme une apocalypse mais bien planifiée, organisée, contrôlée pour que l’onde de choc du séisme se répande le moins possible dans toutes les régions du globe mais ait un impact décisif à Bagdad précisément. Maintenant, il est 8 h. Je rentre de la plage. Je descends Manchester Street jusqu’à l’hôtel Furama. Je continue de prendre des photos. Sur cette avenue encore déserte, on ne sent aucune secousse du séisme qui a lieu en Irak. Je suis sûr que même au Bagdad café de Newberry Spring, sur la route de Los Angeles, à Las Vegas, on ne sent rien. Pourtant, on devrait sentir quelque chose, là-bas, à cause du nom du café. Quelle idée d’appeler un café « Bagdad café ». C’est peut-être à cause du soleil qui brûle tout ici. Un clin d’œil au soleil du Moyen-Orient. La seule chose qu’on sent sur Manchester Street, quand on passe devant les pavillons, c’est les Américains qui sont pour la guerre et les Américains qui sont contre. Ceux qui sont contre trouvent la guerre en Irak « insane ». Les autres ne disent rien. Ils attendent que la guerre finisse. Ce tremblement de terre n’est pas naturel mais culturel. L’US Army a attaqué l’Irak. Les faucons du gouvernement de Georges W. Bush. La preuve, en France, tous les jours depuis une semaine, on peut lire dans les journaux des récits du séisme en Irak. Alors, ce qui est culturel, c’est le récit. Ce récit est une longue fable qui dure longtemps. C’est fait exprès à cause de cette guerre qui doit durer longtemps aussi. Qu’est-ce que ce récit invente ? Une guerre de plus. Qu’est-ce qu’on entend ? Rien. Qu’est-ce qu’on voit ? Rien. Que du récit. C’est comme si on était en Irak, mais il n’y a personne en Irak à part les militaires, les reporters et les Irakiens. Alors, il faut bien que la guerre arrive, depuis le temps qu’elle était annoncée, la guerre. Un tremblement de terre, quand il est naturel, n’est jamais annoncé. Il arrive vite et surprend tout le monde et disparaît aussitôt. La nature aime le hasard. Pas les militaires et les reporters. PREMIER RÉCIT : Quelqu’un dit qu’un ciel de poussières noires est tombé sur Bagdad. Puis on entend distinctement : « Si bien qu’en plein midi, le soleil semble ne pas s’être encore levé. Émerge du brouillard tout un monde de tours panoramiques, de longues flèches de télécommunication, de lourds palais et de mosquées grandioses. Quand le vent pousse les nuages de suie, on voit apparaître sur la ligne d’horizon, derrière tous ces bâtiments qui font le centre administratif de Bagdad, des colonnes épaisses et torsadées de fumée qui montent très haut et expliquent pourquoi toute la ville sue cette brume sale ». DEUXIÈME RÉCIT : Quelqu’un dit que le militaire américain est un animal bondissant qui avance par sauts successifs ainsi les militaires ont progressé rapidement à l’intérieur du territoire irakien. Puis on entend aussi distinctement que dans le premier récit : « Depuis le Koweït, une longue colonne blindée du 7e de cavalerie a fait un bond d’environ 160 km à travers le désert et s’est arrêtée au contact des troupes irakiennes à Nasiriyah qui est le premier pont sur le fleuve Euphrate. C’est un point important à partir duquel partent les deux principales routes pour Bagdad, distant de plus de 300 km. D’autres bonds ont eu lieu en particulier sur la courte façade maritime de l’Irak et avec l’annonce de la prise, par des troupes aéroportées de deux bases aériennes à plus de 200 km à l’ouest du pays ». Alors, moi Harry, j’utilise à Los Angeles, un appareil photo jetable pour mieux capter le air-conditionned nightmare qui est ici. AIR-CONDITIONNED NIGHTMARE : quand un européen arrive aux Etats-Unis, il ne découvre rien. Étrange continent qui déclenche en nous plus de réminiscences que d’émotions. Inversion chronologique, quand les Etats-Unis deviennent le vieux continent et quand l’Europe est un continent jeune, très jeune, balbutiant à peine sa production culturelle, ses arts et sa fascination pour un cosmos dont on a jamais eu idée depuis les Grecs. Bien sûr, il y a le cinéma hollywodien, mais ce n’est pas tout, il y a aussi dernière nous 50 ans de civilisation américaine qui a intégré, dévoré, digéré notre modernité Est-ce que ces 50 ans de civilisation valent 21 siècles de tradition occidentale ? Peut-être ou peut-être pas. De toute façon, c’est bien d’aller à Los Angeles pour recouvrer la mémoire. Non pas la mémoire des origines, mais celle de l’avenir. FUTURE. YES FUTURE. Depuis que je suis arrivé, j’ai dans la tête 1. la chanson débile de Nicolas Peyrac : « So far away from LA/ So far ago from Frisco », 2. le souvenir de ma première lecture en 1986 de Bukowski au lycée et 3. les fucks des blondes californiennes autour des piscines dans les X tournés dans la vallée de San Fernando. Je ne sais pas où tout ça peut me mener. Oui, mais il est possible que ces récits ne constituent déjà plus le ressort principal de l’intérêt pour le savoir. Mais maintenant, il est possible aussi qu’on se foute du savoir. Mais maintenant l’essentiel, c’est de constituer des banques de données qui pourraient ouvrir la vie sur un jeu infini. Des banques de données avec des questions et des réponses. Par exemple, à la question : est-ce qu’un tremblement de terre, c’est du jeu ? On pourrait répondre : non. Pourquoi ? Parce que John Fante a eu très peur en 1939 et qu’on continue d’avoir peur aujourd’hui, même si le tremblement de terre qui a lieu en Irak est moins photogénique que celui de Fante… Autre question qui peut nous venir à l’esprit : est-ce que risquer sa vie, c’est du jeu ? Réponse : je ne sais pas si John Fante est mort dans un tremblement de terre ou non. Dernière question : est-ce que des millions d’Irakiens peuvent jouer avec des soldats américains et anglais qui envahissent leur pays ? Il n’y a pas toujours de réponses aux questions, même dans une banque de données. Alors, il y a l’alternative de tourner les mots et le sens au niveau de la parole pour prendre le temps de réfléchir. Pendant combien de temps on peut réfléchir ? Les faire tourner les mots parce qu’il y a des gens qui ne sont bons qu’à ça. Les écrivains ne sont bons qu’à ça. Qui ? Nous – les écrivains. Moi, Harry et les autres, des Américains : Hubert Selby Jr, Hemingway et Fante. Tourner, tourner, tout retourner et détourner jusqu’à produire un coup ! Une déflagration ! Un éclair ! Oui, mais ce jeu est un jeu dont la pertinence n’est ni le vrai, ni le faux, ni le juste, ni le beau, mais l’efficient. Encore une dernière question :

qu’est-ce qu’un bon coup ? Réponse : un coup est un bon coup

quand il est technique. Exemple d’un bon coup qui marche en 2003 – quand Georges W. Bush, qui est le président des Etats-Unis, dit (TROISIÈME RÉCIT) : « mes chers concitoyens, à cette heure, les forces américaines et de la coalition ont engagé les premières opérations militaires pour désarmer l’Irak et libérer son peuple et défendre le monde contre un grave danger. Mes chers concitoyens, sur mes ordres, les forces de la coalition ont commencé à frapper des cibles militaires sélectionnées pour saper les capacités de Saddam Hussein à mener une guerre. Il s’agit des premières étapes de ce qui sera, mes chers concitoyens, une campagne vaste et concertée. Mes chers

concitoyens, plus de 35 pays fournissent un soutien crucial qui va de l’utilisation de bases aériennes et navales à l’assistance en matière

de renseignement ou de logistique et au déploiement d’unités de combat. Mes chers concitoyens et mes chers compatriotes, les menaces qui pèsent sur notre pays et le monde seront éliminées. Mes chers concitoyens et mes chers compatriotes, nous traverserons cette période de périls et propagerons la paix. Mes chers concitoyens et mes chers compatriotes, nous défendrons notre liberté. Mes chers concitoyens et mes chers compatriotes, nous apporterons la liberté aux autres. Et nous vaincrons, mes chers concitoyens et mes chers compatriotes. Que dieu bénisse notre pays et tous ceux qui le défendent ! », ça marche pour les concitoyens et les compatriotes. Pourquoi ? À cause de la démocratie. Maintenant que je suis à L.A., je pense qu’il faudrait inventer un symptôme clinique pour dire le tremblement de terre en Irak, mais aussi tous les tremblements de terre à venir. On donne toujours un nom aux tornades et aux ouragans et aux tempêtes et aux éclipses et aux étoiles, alors pourquoi ne pas donner un nom aux tremblements de terre ? Par exemple « K », K comme Irak ! c’est un beau nom, non ? Tout y est : l’indice, l’exploration, le déchiffrement, la tentative description d’un milieu, l’événement, l’effet catalysable et l’infini, ah l’infini ! Pourquoi ? Parce que l’Irak est pays qui n’existe, depuis les Etats-Unis, que sous la forme d’un récit de guerre. Comment ? K COMME IRAK ! K ? Comme Harry K ? Non ! K comme Capa. Andrei Friedmann dit Capa fonde en 1947 l’agence photo Magnum. Ou K comme Kodak jetable. Mais tu n’es pas Capa ! Je ne suis peut-être pas Capa, mais je mitraille quand même les rues de Los Angeles de mon Kodak jetable. Tu ne te prends pas pour Capa, quand même, avec ton Kodak jetable à Los Angeles ? La mitraille, il n’y a que ça de vrai. La preuve, pourquoi Capa a appelé son agence Magnum, si ce n’est pas pour mitrailler le monde avec des photos ? Des armes, des armes, toujours des armes, il nous faut beaucoup de nouvelles armes ! Voilà, voilà, nous sommes dans l’espace littéraire qui est un espace surarmé. Oui, là, quand cet espace est une carte d’état-major à cause des récits qui jaillissent de toute part ! Est-ce que tous les peuples ont droit aux récits ? On sait que les peuples ont droit à la science et à la religion et à la culture, mais est-ce qu’ils ont droit aux récits ? Non ! Alors, le peuple irakien a de la chance en 2003 ! Ce qui est bien avec les tremblements de terre et les guerres, c’est qu’on peut suivre leur mouvement sur une carte. Un récit, ça peut servir à montrer ce mouvement. Est-ce que vous pouvez voir depuis les Etats-Unis, mais aussi depuis la France et la Russie et l’Australie, tout ce mouvement ? Est-ce que ça fait suffisamment masse ? On croit que la guerre fait l’histoire, c’est faux ! La guerre fait la géographie ! De la tectonique des plaques ! Mais si, il y a des récits de guerre, la guerre n’est pas la littérature parce que la guerre, c’est la guerre. Il y a des gens qui meurent à la guerre, mais personne ne meurt à cause de la littérature ! Ca dépend. Mais de toute façon, il y a moins de gens qui meurent à cause d’un livre qu’à cause de bombes à fragmentations. À Los Angeles, il y a un réseau tentaculaire de freeways. Aujourd’hui, 3 avril 2003, j’ai lu dans un journal français comment les Américains viennent d’utiliser en Irak des cluster bombs qui sont des débris équipés de petits parachutes. À Los Angeles, il y a le désert et beaucoup d’arbres et des taillis et des herbes folles au bord des autoroutes. Les cluster bombs sont équipés de compensateurs de vent, mais ils arrosent quand même sans précision des zones immenses. Los Angeles est une ville américaine qui ressemble à une banlieue à perte de vue régulière et provinciale où les maisons de bois qui sont entourées de jardins coquets témoignent d’une réelle qualité de vie. Quand les cluster bombs se posent, ils n’explosent pas tout de suite et sont des armes mortelles pour les civils. Ainsi, 33 civils sont morts hier, dans une ville irakienne qui s’appelle Hilla. Oui, mais il y a des écrivains qui meurent aussi à cause de la littérature : Sénèque, Chénier, Poe, Artaud, Rimbaud, Nietzsche, Reich, Guibert, Foucault. Et il y en aura encore beaucoup. À Los Angeles, il y a aussi le point d’aboutissement de la conquête de l’Ouest et le point d’arrivée de la 66 Road. Heureusement qu’il y a aussi des morts dans la littérature ! Il faut bien que la tragédie ravage tout le monde. Écrivains y compris ! Mais c’est surtout à cause de la crise de la culture que les écrivains meurent. Ce n’est pas à cause de la politique. Les écrivains qui meurent n’ont pas compris que la seule culture valable est la culture américaine qui est une culture qui comprend des écrivains comme Hubert Selby Jr et Hemingway et Fante, mais aussi beaucoup de cinéastes et beaucoup de musiciens. Ceci jusqu’à ce que les œuvres s’ouvrent comme s’ouvre la démocratie sur le monde. Et les récits de guerre alors ? Ah, les récits de guerre de Los Angeles (USA) à Bagdad (Irak) ! Oui, mais Capa n’était ni un soldat, ni un écrivain, mais Capa était un photographe. Capa faisait des photos isolées pour illustrer une histoire. Oui, mais toutes les photos mitraillent ! Il y a bien longtemps que les écrivains n’ont plus le monopole de la littérature. Tant mieux ! Ou tant pis ! Il n’y a pas que la littérature dans la vie, il y a aussi la vie. Il y a bien longtemps que la littérature est un mythe à cause de Tocqueville qui écrit dans De la démocratie en Amérique que dans les démocraties, il y a des milliers de vendeurs d’idées pour quelques grands écrivains. Peut-être que la littérature n’a jamais existé que dans la tête des écrivains. Oui, mais quand Tocqueville a écrit c’était avant la guerre de Sécession. C’était avant les premières photos de guerre sur un vrai champ de bataille. C’était avant John Fante et Capa ! C’était avant le air-conditionned nightmare que tu es en train de photographier ! Et si les photographes étaient aujourd’hui les vrais écrivains à cause des légendes des photos ? Voilà peut-être où sont les vrais récits aujourd’hui : dans les légendes. Qui lit les légendes des photos ? Personne ! Parce que les photos sont tellement irradiantes qu’il est difficile de soutenir son attention sur les légendes. Qui lit les écrivains ? Personne ! Parce que les noms des écrivains sont si célèbres qu’il est impossible de lire un livre sans traverser un nom d’écrivain de part en part. Combien de fois, je me suis perdu dans un nom ! Des fois, on parle d’eux à cause de leur nom mais on ne les lit jamais, ou alors quand on les lit, on rentre dans une colère folle parce que la littérature, ça vous détraque toujours. La littérature, ça vous fait toujours exploser la tête à cause de toutes les injustices que ça dénonce, la littérature ! Idéaliste ! Mégalomaniaque ! Visionnaire ! Non ! Non ! Non ! Non, je ne suis pas idéaliste, mégalomaniaque et visionnaire ! Je veux juste me promener sur une plage du Pacifique entre Redondo Beach à Santa Monica ! K COMME IRAK est un symptôme clinique d’époque parce que dans l’industrie littéraire du début du XXIe siècle, il n’y a que Georges W. Bush et les reporters qui sont en Irak pour dire quelque chose d’important. Aujourd’hui, on plaint plus les reporters qui risquent leur vie sous les bombes anglo-américaines dans les villes irakiennes que les civils irakiens ! Aujourd’hui, le plus grand écrivain du monde est le président des USA qui parle de justice à la télé à ses concitoyens et à ses compatriotes. Comme j’aime Los Angeles !

Le texte est extrait d’un travail en cours. Christophe Fiat a récemment publié De la
ritournelle (Léo Scheer, 2002) et Bienvenue à Sexpol (Léo Scheer, 2003)

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