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Notre Monde Notre Monde (2013, 119') un film de Thomas Lacoste
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© Passant n°48 [avril 2004 - juin 2004]
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Pourquoi ils ont toutes les raisons de se révolter…

Retour sur les mobilisations étudiantes
« Luc Ferry, commentant cette journée de manifestations sur LCI, a souligné qu’il n’avait jamais cru vraiment à cette mobilisation parce qu’il me semble que les étudiants grévistes sont partis sur un mauvais dossier. Ils plaident contre l’harmonisation des diplômes européens qui est une formidable chance y compris pour eux, a souligné le ministre de l’Education nationale.

Le dossier (des grévistes) étant mauvais et la réforme étant totalement bonne(…),

j’étais convaincu que la raison l’emporterait, a-t-il ajouté. »

Site internet de LCI, 28 novembre 2003.




écidément les étudiants sont butés et ingrats : telle est en

substance la réaction de Luc Ferry et du lobby des présidents modernisateurs, face à la montée des grèves dans les universités, contre les réformes, et spécialement contre celle du LMD.

Ainsi, ces étudiants au nom desquels on dit inlassablement faire les réformes (pour accroître leur réussite, pour faciliter leur insertion professionnelle, pour leur permettre de voyager dans toute l’Europe), et qu’alors volontiers on flagorne, n’ont pas compris la générosité de ces intentions. Au lieu de louer les hérauts de la modernisation universitaire, ils tentent de freiner leur progression, tentative d’autant plus vaine que la réforme, puisqu’elle est aussi européenne, ne pourra qu’advenir.

Cette façon de présenter ainsi l’alternative, l’acceptation de la réforme ou le chaos universitaire, lieu commun constamment utilisé, quelle que soit la réforme, dit bien dans quelles conditions s’est engagée la concertation. Et c’est déjà ce volet, de la méthode, qui peut amener tout étudiant, têtu donc critique, à s’interroger sur les intentions de ceux qui disant vouloir faire leur bien, s’autorisent à parler en leur nom.

Il y a un peu moins de dix ans, à l’appui d’une volonté réformatrice, on organisait des « Etats Généraux » (Bayrou) : l’opération était étroitement contrôlée, mais au moins, témoignait-elle d’un souci minimal des formes. Désormais, le « diagnostic partagé » s’établit d’autant plus facilement, et d’autant plus rapidement, que l’on reste entre soi, entre modernisateurs, ceux du ministère d’un côté, ceux des universités de l’autre, tous déjà convertis à la réforme et à ses multiples bienfaits. Aucun débat véritable n’a été organisé avec l’ensemble de la communauté universitaire sur les objectifs et la logique du LMD (comme d’ailleurs, en son temps, sur le rapport Attali, qui en était la préfiguration). Et que dire de cette concertation, autour de l’avant-projet de loi sur l’autonomie, au mois de mai, à l’initiative du ministre, au mois de septembre, sur la pression des présidents d’université, si ce n’est qu’elle a été express et intestine ?

Les étudiants (mais aussi les personnels), peuvent dès lors être légitimement dubitatifs sur la conception de la démocratie de ces modernisateurs qui donnent la priorité au renforcement du « gouvernement » des universités, c’est-à-dire à un nouveau développement du « présidentialisme », vidant les conseils élus de leurs dernières prérogatives.

Les étudiants (et les personnels) ne peuvent que douter des intentions réelles d’un Ministre et d’un gouvernement, qui pour rassurer (ce qui semble vouloir dire pour eux « calmer le jobard »), tiennent des propos contradictoires d’un jour sur l’autre.



Le LMD ou l’Europe

pour les « héritiers »



Ingrats, à l’égard de « leurs » modernisateurs, les étudiants seraient donc aussi butés, concentrant leurs attaques sur le « LMD », dont ils ne comprendraient pas le sens, criant au renard marchand, là où la réforme viserait seulement à consolider le service public.

Centrer la critique sur le « LMD » est pourtant particulièrement cohérent : réforme des études, réforme aussi des conditions d’habilitation, c’est elle qui aura le plus de répercussions sur le quotidien des étudiants. Et les autres réformes, celle de l’autonomie, celle des statuts de personnels, lui sont en réalité liées.

Le LMD viserait à faciliter la mobilité européenne, et internationale, des étudiants, leur permettant d’enrichir leur CV (le « supplément au diplôme » prévu par les arrêtés). Qui ne souscrirait au principe, à cette possibilité ouverte de pérégriner dans l’Europe universitaire, multipliant les échanges ? Mais le retour à la réalité s’impose rapidement pour la majorité des étudiants, et notamment ceux qui travaillent pour payer leurs études (entre 1/3 et la moitié d’entre eux selon les sources). Rien de plus n’a été prévu pour financer cette mobilité que le programme européen Erasmus, soit une aide dérisoire de 100 euros par mois, la bourse, rappelle l’agence européenne Socrates/

Leonardo n’étant pas destinée à couvrir tous les frais (était-il besoin de le préciser ?). Dès lors, non financée, la mobilité européenne ne peut que creuser les inégalités sociales face à l’enseignement supérieur et ce à deux niveaux : partiront à l’étranger les étudiants bien nés, la bourse Erasmus tenant alors lieu d’argent de poche ; et ces mêmes étudiants héritiers bénéficieront de la valorisation différentielle de leur diplôme que permet ce détour par l’étranger.

Au nom de la nécessité d’organiser la mobilité d’une minorité d’étudiants – et sous ce rapport, la référence à l’université médiévale est fondée –, on restructure totalement ce qui est désormais symboliquement appelé « offre de formation » (expression qui connote, on en conviendra, le monde marchand). Certes, les cursus existants n’ont pas toujours toute la cohérence nécessaire ; et derrière l’unité apparente des intitulés de diplômes, des inégalités majeures subsistent. Mais la réforme du LMD accentue un peu plus ces travers-là, car cette réforme, au-delà de ses justifications pédagogiques apparentes, est avant tout une réforme économique.



La pluridisciplinarité du pauvre.



Une réforme économique en ce qu’elle vise à re-concentrer la carte de formations au niveau national. Si les anciens diplômes sont appelés sans doute à subsister quelque temps (comme l’a dit Ferry, « tant que je serai ministre »… ce qui est loin, on en conviendra, d’être une garantie de pérennité), le LMD est une vaste remise en cause des habilitations. Toutes les universités sont bien loin d’être assurées d’obtenir les Masters et les Doctorats qu’elles demandent : les circulaires de la Direction des enseignements supérieurs, modèle de circonlocutions administratives, desquelles semblent ressortir cette déjà vieille idée (le rapport Attali) des pôles d’excellence, montre que toutes les universités et toutes les disciplines ne seront pas traitées de la même façon. Les petites disciplines et les petites universités, pour espérer obtenir les précieuses habilitations, sont enjointes à tous les regroupements (avec les universités proches, préfigurant la fusion des établissements envisagée dans le cadre de l’avant-projet de loi de modernisation), à toutes les mutualisations. C’est la pluridisciplinarité du pauvre, par mise en commun des moyens dont on dispose localement, indépendamment de la cohérence intellectuelle et disciplinaire de l’attelage…

En d’autres termes, pour beaucoup d’étudiants, ceux de ces petites (et tout est relatif en ce domaine) universités, notamment dans les disciplines de lettres et sciences humaines (et c’est la raison aussi de leur plus forte mobilisation), l’horizon sera borné au niveau « L », à moins de se déplacer dans une autre université, ce que ne feront pas beaucoup des étudiants aujourd’hui inscrits en maîtrise, compte tenu du coût et d’autres obstacles, sociaux et culturels, à la mobilité. On observera que ces modernisateurs qui, dans les années 80, pour d’autres raisons (un mixte d’aménagement du territoire et de considérations politicardes locales), multipliaient les délocalisations universitaires (au nom de ce que tous les étudiants ne pouvaient se déplacer jusqu’à la capitale régionale, en général lieu d’implantation de l’université) font aujourd’hui fi de ces difficultés, comme des difficultés encore accrues, de déplacement au niveau européen. La restriction de l’offre de formation est une mesure clairement sélectionniste : faute d’avoir pu mettre en place ce barrage à l’entrée de l’université, ils essaient de le reconstituer au niveau du « M ».



Le LMD ou le financement

de l’enseignement supérieur

par les usagers



Mais la réforme du LMD est aussi une réforme économique en ce qu’elle vise à réduire le coût des formations, en en appelant parallèlement au financement par l’usager (ici l’étudiant et sa famille). Le « L » sera très fortement pluridisciplinaire, mais une fois de plus au mauvais sens du terme : un ensemble de « briques » (c’est le terme utilisé par ces mauvais architectes du système éducatif pour désigner les unités d’enseignement) que les étudiants seront appelés à butiner dans les différentes universités, mais aussi en dehors (la validation des études et la validation des acquis permettant alors de d’en reconnaître l’équivalence) au gré de son « parcours ». Flatterie maladroite de l’ego étudiant (on n’étudie plus mais on construit son parcours) destinée à faire oublier que les contenus se délitent. Car le cadrage (les « parcours types ») est particulièrement lâche : même la norme de l’heure d’enseignement saute, au profit des « ECTS », crédits européens censés permettre l’équivalence des unités d’enseignement sur la base du travail que l’étudiant doit y consacrer. Le président de Lyon 2 explique ainsi la méthode de définition des nouveaux diplômes : « nous n’avons volontairement pas indiqué les horaires ni les fourchettes, puisque le système de crédits ne se définit pas par le nombre d’heures de cours mais le travail fourni par les étudiants »11. On pourra en d’autres termes réduire le nombre des heures d’enseignement sans remettre en cause la maquette ; et la tentation sera grande pour les gestionnaires du ministère et des universités… D’autant qu’est posée l’équivalence entre les enseignements « en présentiel » et les enseignements « internétisés » ou « cd-romisés ». De nombreuses universités ont déjà mis en place des expériences de campus numériques, proposant aux nouveaux étudiants les mêmes diplômes qu’en présentiel, mais cette fois à un quasi prix de marché (autour de 1500 euros au minimum), et non plus dispensés contre le versement de droits d’inscription simples (environ 150 euros). Dans le cadre du LMD, l’expérience a toutes les chances de devenir la norme. Les heures d’enseignement, dispensées dans le cadre de la « formule à 150 euros » seront réduites : on proposera en sus aux étudiants des prestations individualisées, dûment tarifées ; l’université restera bonne mère, accordant largement sa reconnaissance, tant aux étudiants qui seront restés dans le service public (mais marchand), pour les suppléments, qu’à ceux qui auront opté pour le privé. Tout se passera donc comme dans les autres secteurs où la marchandisation de la prestation et l’abandon du tarif de service public précèdent une éventuelle, et non indispensable par rapport à ce projet, privatisation. Les étudiants, butés et ingrats, ont peut-être encore la mémoire du ventre et se souviennent de l’augmentation substantielle du tarif du ticket de CROUS intervenue au début des années 80 sous couvert d’« individualisation » de la prestation : le prix du ticket n’avait pas bougé, mais ne donnait plus droit qu’au plat central dans les cafétérias « modernisées »… Ce qui est en train de se passer avec le LMD est, analogiquement, du même ordre.



Les craintes des étudiants face à cette harmonisation européenne des diplômes qu’est le LMD seront encore renforcées s’ils partent pérégriner via internet sur les sites des institutions internationales, et notamment sur celui de la Commission européenne ou de l’OCDE. Ils s’apercevront alors que le « LMD » s’inscrit dans une perspective plus large, celle de l’éducation et de la formation tout au long de la vie, guère réjouissante au-delà de l’intitulé qui peut faussement faire penser au projet de Condorcet22. Ils découvriront que dans « la société de la connaissance » qui s’ouvre, l’éducation continuée tout au long de la vie est une exigence, une éducation (ou une formation, la synonymie étant symbolique) conçue de façon très instrumentale, essentiellement comme transmission de compétences, en vue de développer « une professionnalisation durable » acquise, pas uniquement dans le système formel (l’école, l’université) mais également dans le cadre d’apprentissages non formels ou informels (via internet en particulier, naturellement à la charge de celui qui manipule la souris). Une éducation conçue, lorsqu’elle est de « niveau tertiaire » (l’enseignement supérieur et l’enseignement professionnel réunis) comme un investissement en capital humain (cela marque clairement l’inspiration libérale de ces idées) et qui, comme telle, doit être financée en partie par l’usager, l’Etat ne pouvant de toute façon pas « tout faire ». Le récent accord interprofessionnel du 21 septembre sur « la formation tout au long de la vie professionnelle », qui passera très prochainement dans la loi, institutionnalise la formation continue hors temps de travail et officialise le co-investissement ; le LMD va faire de même pour cette autre composante de l’enseignement tertiaire qu’est l’enseignement supérieur. On le voit, les étudiants ont encore bien des raisons de se mobiliser…

(1) Séminaire de l’agence de modernisation des universités et des établissements « La mise en place du LMD dans les universités françaises », 2 juillet 2003, document reprographié, opus cité p. 23
(2) Cf. Commission des Communautés Européennes, Mémorandum sur l’éducation et la formation tout au long de la vie, document reprographié (30 octobre 2000) ou OCDE, L’apprentissage tout au long de la vie : aspects économiques et financiers, OECD, 2001.

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