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Notre Monde Notre Monde (2013, 119') un film de Thomas Lacoste
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© Passant n°49 [juin 2004 - septembre 2004]
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Comment les Etats-Unis différencient leurs amis de leurs ennemis


N’importe quel président américain qui se respecte a une doctrine qui porte son nom. Le cœur de la doctrine Bush II se résume au devoir qu’ont les Etats-Unis d’éradiquer le mal sur la planète, selon les termes employés par le président à la suite du 11 septembre.
Une des missions particulières qu’il s’est fixées est de mener la guerre contre le terrorisme, avec pour corollaire que tout Etat abritant des terroristes est un Etat terroriste et doit être traité en conséquence.
Il est alors légitime de se poser une question toute simple : qu’arriverait-il si nous prenions la doctrine Bush au sérieux et traitions les Etats accueillant des terroristes comme des Etats terroristes, en menaçant de les bombarder et de les envahir ?



Les Etats-Unis ont longtemps été un sanctuaire pour toute une foule de voyous dont les actions les définissent comme des terroristes, et dont la présence compromet et complique les déclarations de principes américains.
Considérons par exemple les Cuban Five, ces ressortissants cubains reconnus coupables en 2001 par une cour de justice à Miami de faire partie d’un réseau d’espionnage.



Afin de comprendre cette affaire, qui a soulevé un tollé international, il suffit d’examiner l’histoire sordide des relations américano-cubaines (sans même évoquer l’embargo féroce imposé par les Américains depuis des décennies).
Depuis 1959, les Etats-Unis ont mené contre Cuba des attaques terroristes de plus ou moins grande envergure, comme l’invasion de la Baie des Cochons ou les complots d’assassinat rocambolesques contre Castro. La participation directe des Etats-Unis à ces attaques a cessé à la fin des années 70, du moins officiellement.



En 1989, le président Bush père a gracié Orlando Bosch, un terroriste anti-castriste notoire, accusé d’avoir organisé l’attentat à la bombe perpétré contre un avion de ligne cubain en 1976. Bush a fait annuler la décision du Département de la Justice, qui avait refusé la demande d’asile de Bosch, prétextant que « la sécurité de ce pays (les E.-U.) dépend de sa capacité à exiger des autres Etats légitimes qu’ils refusent toute aide et accueil aux terroristes, dont nous sommes trop souvent devenus la cible. »



Comprenant que les Etats-Unis allaient accueillir des terroristes anti-castristes, des agents cubains ont alors infiltré ces réseaux. En 1998, des officiels haut placés du FBI ont été envoyés à La Havane, où on leur a remis des milliers de pages de documentation et des centaines d’heures de film sur les actions terroristes organisées par des cellules basées en Floride.
La réaction du FBI a été d’arrêter les personnes qui avaient fourni ces informations, dont le groupe des Cuban Five.
Ces arrestations ont été suivies par ce qu’il convient d’appeler un procès pour l’exemple. Les Cinq ont été condamnés, trois d’entre eux à perpétuité (pour espionnage, auquel s’est ajoutée l’inculpation de tentative de meurtre avec préméditation pour leur chef Gerardo Hernandez) ; ce jugement a été contesté par la défense qui s’est aujourd’hui pourvue devant la cour d’appel.
Pendant ce temps-là, des individus, jugés par le FBI et le ministère de la Justice comme de dangereux terroristes, vivent tranquil-lement aux Etats-Unis où ils continuent à échafauder et mener à bien leurs plans
criminels.



La liste des terroristes résidant aux Etats-Unis inclut Emmanuel Constant, alias Toto, originaire d’Haïti et ancien chef para-militaire de l’époque Duvalier. Constant est le fondateur du FRAPH (Front pour l’Avancement et le Progrès d’Haïti), groupe paramilitaire largement responsable du climat de terreur qui régnait sur l’île au début des années 90, sous le régime de la junte militaire qui avait renversé le président Jean-Bertrand Aristide.
Aux dernières nouvelles, Constant réside dans le Queens, à New York.
Les Etats-Unis ont refusé la demande d’extradition émise par Haïti. La raison en serait que Constant pourrait révéler l’existence de liens entre Washington et la junte militaire qui tua entre 4000 et 5000 Haïtiens, avec le concours déterminant des forces paramilitaires de Constant.



Les gangsters à la tête du coup d’Etat actuel en Haïti comptent parmi leurs rangs des dirigeants du FRAPH.
Pour les Etats-Unis, Cuba a longtemps été la principale source d’inquiétude sur le continent américain. Un document rendu public, provenant du Département d’Etat et datant de 1964, voit en Fidel Castro une menace intolérable parce qu’il « incarne le défi à l’autorité des Etats-Unis, la négation pure et simple de notre politique continentale vieille de près d’un siècle et demi », en accord avec la doctrine Monroe selon laquelle aucune résistance à l’hégémonie des Etats-Unis sur le continent américain ne saurait être tolérée.



Le Venezuela pose désormais un problème similaire. Un récent article à la une du Wall Street Journal déclarait que « Fidel Castro avait trouvé en la personne du président vénézuélien Hugo Chavez un bienfaiteur clé et un héritier naturel pour lui succéder dans le combat qu’il mène pour faire dérailler le programme américain en Amérique Latine. »
De fait, le mois dernier, le Venezuela a réclamé à l’Etat américain l’extradition de deux anciens officiers qui demandent asile aux Etats-Unis. Les deux hommes avaient participé à un coup d’Etat militaire soutenu par l’administration Bush, qui avait dû faire marche arrière face à l’indignation provoquée dans tout le continent américain.



Il est important de noter que le gouvernement vénézuélien a respecté la décision de sa cour suprême d’interdire toute poursuite judiciaire à l’encontre des chefs du coup d’Etat. Les deux officiers ont plus tard été impliqués dans un attentat à la bombe et se sont envolés pour Miami.
L’indignation face à toute résistance est profondément ancrée dans l’histoire américaine. Au début du XIXe siècle, Thomas Jefferson condamnait sévèrement la France pour son « attitude de défi » alors qu’elle détenait encore la Nouvelle-Orléans, qu’il convoitait. Jefferson déclarait que le « tempérament français ne peut que se heurter à notre tempérament à nous qui, pour être pacifiques et désireux de nous enrichir, n’en avons pas moins de hauts principes ». « Le défi français ne nous laisse d’autre choix que de nous allier à la flotte et à la nation britanniques » avait averti Jefferson, renonçant à ses positions antérieures qui reflétaient la contribution cruciale de la France à la libération des colonies britanniques.



Grâce à la lutte pour l’indépendance d’Haïti en 1804, nullement soutenue mais presque universellement dénoncée, la France ne fut bientôt plus en mesure de défier les Etats-Unis. Pourtant, aujourd’hui comme hier, les principes majeurs de l’indignation américaine face à toute résistance perdurent et permettent de faire la distinction entre ami et ennemi.

Noam Chomsky, né en 1928 à Philadelphie, se fait connaître dès 1955 en posant, dans sa thèse soutenue à l’Université de Pennsylvanie, les principes de la « grammaire générative » qui constitue, pour la linguistique au vingtième siècle, une deuxième révolution après celle provoquée par les travaux de Ferdinand de Saussure. Il rejoint, cette année-là, le MIT (Massachusetts Institute of Technology) où il enseigne aujourd’hui encore, notamment la théorie de la linguistique et la philosophie du langage.
Universitaire mondialement reconnu, Noam Chomsky s’est aussi illustré par ses engagements militants, dès la guerre du Vietnam. Son premier ouvrage de critique de la politique américaine, American Power and the New Mandarins, en 1969, témoigne de cette implication. Son dernier ouvrage « politique », à côté d’une production scientifique considérable, The American Empire Project, paru l’année dernière aux Etats-Unis, sera publié cette année par les éditions Fayard. L’article ici présenté donne un aperçu de la thèse qui y est développée.

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