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Notre Monde Notre Monde (2013, 119') un film de Thomas Lacoste
Rassemblant plus de 35 intervenants, philosophes, sociologues, économistes, magistrats, médecins, universitaires et écrivains, Notre Monde propose un espace d’expression pour travailler, comme nous y enjoint Jean–Luc Nancy à « une pensée commune ». Plus encore qu’un libre espace de parole, Notre Monde s’appuie sur un ensemble foisonnant de propositions concrètes pour agir comme un rappel essentiel, individuel et collectif : « faites de la politique » et de préférence autrement.
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© Passant n°49 [juin 2004 - septembre 2004]
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Le Passant a aimé


Christophe Dabitch et David Prudhomme

Voyages aux pays des Serbes. Dix ans après…



Editions Autrement, 2003, 227 p.

Le Passant Ordinaire (n° 37, nov/déc 2001) a publié « La ligne de bus », devenu le premier chapitre du livre, l’introduction à ces voyages aux pays des Serbes. Dabitch, auteur du récit, et Prudhomme, le dessinateur, sont partis deux fois aux pays des Serbes, en été 2001 et en hiver 2002. Christophe Dabitch, journaliste, d’origine serbe, précise d’emblée dans l’avant-propos que « ce carnet de voyage ne se veut ni une défense des Serbes et de la Serbie, ni l’attaque en règle d’un collectif dont chaque personne ne serait qu’un fidèle représentant ». Un voyage en mode mineur, un voyage intérieur qui « parle autant d’eux que de nous ». Et ils ont eu du mal à parler de ces dix ans de guerre, tous ces Serbes lambda que les deux Français ont croisés au hasard de leurs voyages. Et quand ils finissent par raconter, se raconter, se dessine alors une mosaïque de positionnements et de sentiments qui décourage la caricature. Des bourreaux et des victimes, de l’absurde souvent, de la souffrance toujours. Par petites touches se recompose à travers les récits et les témoignages la très relative vérité de cette ultime guerre balkanique où le peuple serbe ne peut être assimilé à la folie de Milosevic.

Après un film et de nombreux articles, pour le Passant Ordinaire en particulier, Christophe Dabitch avec ce nouveau retour en Serbie, remet le pied en travers de la porte pour tenter de comprendre « la guerre et le nationalisme ». A l’issue du voyage, écrit-il, « j’ai perdu une illusion de la transparence, cette impression que nous avons de vivre dans un système tel qu’on nous le décrit, clair et simplifié, comme si les caves, les couloirs et les greniers avaient disparu de notre histoire. La nouvelle morale est une histoire aussi sale, l’humanisme est le faux argument du spectacle. J’y ai gagné une méfiance vis-à-vis de tout discours destiné au collectif – le leur et le nôtre – vis-à-vis de la fabrique de la propagande, de l’histoire encore, de l’information. Avec parfois l’impression de ne pas savoir grand-chose et de me perdre dans l’incertitude ». Un voyage au plus près des auteurs et de leurs sujets, les dessins de David Prudhomme, les gens (leurs visages, leurs mains), les paysages, les lieux de vie donnent une belle épaisseur à ces humains trop humains !

Jean-François Meekel



Erri De Luca

Le contraire de un



Nouvelles, Gallimard, traduit de l’italien par Danièle Valin, 136 p.

De Luca est un homme qui parle peu, mais un peu qui exprime l’essentiel. Cet homme singulier, d’une rare humilité et d’une grande douceur, vit aujourd’hui à l’écart du monde. Confronté à l’écriture inséparable de la vie, il tente par un ressassement d’éclairer sa propre histoire, son parcours de jeune homme engagé dans les mouvements d’extrême gauche en Italie, de maçon en France ou encore en mission humanitaire en Afrique.

« Deux n’est pas le double mais le contraire de un, de sa solitude. Deux est alliance, fil double qui n’est pas cassé. » Dans ce recueil de nouvelles, il passe en revue ceux qui lui ont donné la main, passé un relais. Sa mère « parce qu’être deux commence par elle ». Ses camarades dans les manifs violemment réprimées par la police – De Luca s’est battu pendant des années dans les rangs du groupe Lotta Continua, il est aussi l’un des seuls intellectuels italiens à monter au créneau aujourd’hui pour défendre Cesare Battisti, notamment dans un texte au Monde intitulé Vengeance infinie. Les filles qui ont essayé de le retenir, les femmes qu’il entraîne toujours dans ses escalades, sa ville Turin dont il s’enfuit à 18 ans. « Trahir, c’est sentir ses poumons en feu, l’air de la fuite brûle dans les alvéoles, la liberté volée doit être féroce, sinon elle ne résiste pas au remords de la douleur de ceux qui restent. »

De Luca écrit avec ce tremblé qui fait de lui un passant, comme toujours, ici il tricote patiemment son œuvre en fouillant dans sa propre chair, celle de cette génération de « patriotes du monde, la première d’Europe qui, à dix-huit ans, n’était pas prise par la peau du cou et envoyée à la guerre contre une autre jeunesse déclarée ennemie ». Aujourd’hui, toujours aussi silencieux mais solidaire, De Luca rejoint dans les manifs à Gênes ou Florence la nouvelle vague des jeunes révoltés de l’altermondialisme.

Jean-François Meekel



Jean-Marie Gleize

Néon, actes et légendes



Seuil, 2004, 176 p.

Livre singulier qui, au prétexte de la nuit, s’attache aux signes blancs qui traversent le noir comme des lettres sur un écran, modèle inversé des signes noirs qui font la réalité diurne. Livre qui décrit la nuit du temps présent, en noir et blanc, une nuit de tension et d’attente, de tensions entre les choses et les choses, entre nous et les choses, entre nous. « La réalité est-elle cette totalité de signes noirs ? » demande pour commencer Jean-Marie Gleize. Et c’est durablement, « durablement au sens de hanter », qu’il nous présente ensuite quelques figures du souvenir et de l’attente dans des situations indécises où l’on constate que « quelque chose contraint quelqu’un ». L’attente d’une histoire politique aussi puisqu’il sera même question de Marat et qu’en lâchant « les chiens noirs de la prose » on écrit aussi « rejetez vos illusions préparez-vous à la lutte rejetez vos ». Livre singulier d’une poésie oscillant entre la biographie et l’ontologie, d’une prose tout en décalage et en renvoi, voire en illustration. On vous invite vraiment à le lire !

Emmanuel Renault



Laurence Kahn

(entretiens avec Michel Enaudeau)

Fiction et vérité freudiennes



Editions Balland, 2004, 296 p.

A l’heure où la psychanalyse est doublement menacée par sa réduction médicale à la psychothérapie et par la revendication biopolitique du contrôle de l’Etat, ces entretiens clairs, fermes et denses, permettent de parcourir à nouveau l’invention, le projet et les enjeux de la pensée psychanalytique de Freud un siècle après sa naissance. A travers les grands moments de la psychanalyse (le symptôme, le rêve, la cure, la découverte de la sexualité infantile, la psychanalyse des enfants, la dimension rationnelle, scientifique et esthétique, le rôle de la fiction), L. Kahn souligne son fondement pratique et sa capacité constante de réorganiser sa théorie qui s’appuie sur la disposition de l’analyste, d’une part, à se laisser surprendre par la parole singulière de l’autre et ainsi à suspendre l’interprétation dans le tact (Freud mais aussi Winnicott dans sa relation aux enfants) et, d’autre part, à aiguiser sa réceptivité critique à l’événement (la première guerre mondiale ou la montée du nazisme pour Freud dans la réélaboration du sens de la culture constituée par la fiction de l’effraction pulsionnelle du meurtre du père). L’auteur montre par-dessus tout l’inventivité de l’autre dans la psychanalyse, ou la créativité de l’inconscient selon une analyse de son héritage du romantisme allemand, en rappelant que, contrairement à toute « vision du monde », aucune théorie de l’éclairement de l’existence humaine ne peut se clôturer. Le dialogue s’achemine vers la question politique de la psychanalyse et du constat, non désespéré mais effroyable, que la culture cède devant la revendication pulsionnelle (augmentée aujourd’hui par la culture elle-même). L’auteur propose une belle confrontation avec la pensée adornienne de l’implication de la barbarie dans le processus de civilisation qui engendre l’anti-civilisation. Elle montre comment les premiers griefs adressés à Freud par Adorno dénonçant la normalisation, la « massification du bonheur sous la forme de l’adaptation » (qui correspondait à l’état de la psychanalyse aux Etats-Unis), l’usage bourgeois de la théorie des pulsions et l’inattention envers le langage et son instrumentalisation par la société marchande laissent place finalement, après la catastrophe d’Auschwitz, à ce qu’elle nomme l’« appel à la psychanalyse » par Adorno. Par la méditation de ce renversement, l’auteur nous invite, tout d’abord, à réfléchir sur le danger de la « technicisation » de la psychanalyse (professionnalisation, sectorisation des compétences techniques et son exigence programmée de rentabilité, institutionnalisation et asservissement aux lois du marché ou à la demande sociale, auxquels elle oppose la « peste analytique » ingérable par la consommation marchande) qui représente un péril pour l’avenir de la culture et nous engage ensuite à soutenir le « tragique » de notre destin afin de ne pas sombrer dans le « désarroi commun ».

Vincent Houillon



Christian Malaurie

La Carte postale. Une Œuvre



Paris, Edition L’Harmattan, 2003, 254 p.

La carte postale, voilà bien un objet a priori « insignifiant ». Mais Malaurie dit qu’on évalue à 700 millions le nombre de cartes postales vendues en France chaque année. Quantitativement, la petite image prend donc du volume. Surtout, elle se manipule, elle se glisse dans les usages, leur donne une forme et donne forme au rapport que nous avons avec le visible. On aurait donc tort de conclure à la simplicité de ses vues et à l’indigence de ses clichés. Ainsi Malaurie montre-t-il qu’elle fait « œuvre » depuis les stéréotypes qu’elle reproduit.

Ce livre est fait d’une présentation fine de la possession de cartes postales, des règles qui définissent un art de collectionner. Il analyse une collection. Il analyse ensuite la puissance d’un rapport à l’image qui fabrique une société, un récit, un rapport intrigant au monde. En prenant pour exemple (ou situation) la station balnéaire d’Arcachon, Malaurie montre pourquoi on peut lire des images comme des paysages.

Il y a une générosité dans ce livre qui interroge les imaginaires pratiqués. Malaurie présente avec rigueur des auteurs, les fait discuter (quand bien même ils ne se sont jamais rencontrés) et discute avec eux. La présentation qu’il fait des travaux de Walter Benjamin, notamment, est remarquable. Donner à cheminer dans une pensée singulière tout en disant l’entrelacs des chemins qui permettaient de conduire, parmi d’autres, ses propres pas : voilà aussi bien l’œuvre émouvante de Malaurie. Il nous donne à comprendre comment nous vivons avec des images de notre monde depuis le tourniquet du coin de rue, et les enjeux politiques d’une médiation esthétique.

Patrick Baudry



Yoram Mouchenik

L’Enfant vulnérable



Paris, Editions La Pensée Sauvage, 2004, 256 p.

Mouchenik, psychologue et psychothérapeute, livre ici des réflexions riches menées à partir d’un terrain qu’il a longuement pratiqué. Il s’intéresse principalement à trois enfants, à leurs difficultés sociales et psychiques, en société kanak. L’enjeu de l’ouvrage est notamment d’articuler anthropologie et psychanalyse. Il récuse tout à la fois l’enfermement d’une culture dans son monde propre, et l’universalisation hâtive qui voudrait généraliser sans prendre le temps de percevoir des mentalités particulières, leurs traductions dans des structures sociales, leurs effets dans des montages symboliques. Ce livre actualise une pensée ethnographique, débarrassée de ses vieux travers de condescendance et d’explication définitive. C’est l’autre qui se rencontre ici, et c’est depuis une altérité ordinaire que le rapport à l’enfant, tel que nous croyons le comprendre, prend alors un tour complexe et singulier.

L’ouvrage traite de la vulnérabilité (quelle est-elle ? Pourquoi en prendre acte et comment y apporter du soin ?) et de la posture clinicienne. Comment ne pas être celui qui sait par avance ? Comment faire avec l’affectif – le sien propre et celui d’autrui – comment donc cheminer dans la rencontre de l’homme fragile en tenant compte de ses propres projets ?

Yoram Mouchenik nous parle dans un style très clair, en faisant une large place aux entretiens et aux observations multiples de situations quotidiennes, de la question de la filiation (donc de la question du

rapport à la mort), des articulations de l’individu et du collectif, des fabulations qui construisent et isolent, des cheminements d’une parole qui fait du langage non pas ce dictionnaire pétrifiant qui nous aurait prévu par avance, mais ce qui convoque à raconter, au-delà du dit, l’aventure humaine.

Patrick Baudry





Nicolas Roméas

Le Jeu de l’être

(ruines et chantiers de l’art)

illustré par les photogrammes de Olivier Perrot



Paris, Parole de théâtre-Cassandre, collection Horschamp, 2004, 93 p.

Le temps est venu de déclarer, avec le poète : « Je veux l’essentiel, le vent dans les yeux lorsque la porte s’ouvre sur le large et la vision d’un passé dont je suis fait ». Au fil d’une vingtaine de courts paragraphes, dénommés « stations », Nicolas Roméas entraîne le lecteur dans une réflexion sur le statut et les fonctions de l’art au sein de notre société. Immergé activement dans le champ artistique et culturel (il a notamment fondé la revue Cassandre et anime le groupe REFLEX(E)), l’auteur esquisse une définition de l’art en marge des courants d’air de la bien-pensance. Ainsi, au hasard de la lecture de ce court mais incisif ouvrage, N. Roméas affirme clairement que « tout art est populaire », qu’il « est au centre de nos vies ou il n’est pas », qu’il est « un outil pour que chacun existe dans l’histoire », qu’il est indispensable à la reconnaissance de l’individu et de sa place dans le collectif. Surtout, l’art ne doit pas accepter d’être récupéré, au risque de « perdre d’emblée sa bataille »… Ce positionnement militant s’oppose franchement aux discours et aux actes de la « caste de pseudo-érudits », des « marchands » et de « leurs valets » qui, détenant les pouvoirs économique, institutionnel et symbolique, ignorent finalement une certaine vision de l’art et une certaine idée de la culture. Cette part maudite, insoumise et indomptable, permettant à l’art d’inventer dans l’imprévu et l’accident et à la culture d’humaniser l’homme et le monde dans lequel il vit. Avec férocité, N. Roméas critique un « système féodal », qui offre le choix entre un « art de mauvaise qualité » qui méprise le public et « l’art savant » qui le mésestime. Pointant, par exemple, les effets pervers de la décentralisation, qui s’accompagne d’une abdication de l’Etat, l’auteur revendique un service public, seul garant de « l’idée supérieure du rôle de l’art et de la culture », capable de maintenir un « niveau d’enjeu de civilisation » tout en préservant l’intérêt général face aux intérêts financiers et corporatistes.

Ce combat, auquel nous invite N. Roméas, n’est pas seulement nécessaire lors des situations de crise (car il atteint, alors, les limites de la réaction), mais il doit être nourri, à chaque instant, par une action résolue.

Martine Maleval


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