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Sortie du DVD de Notre Monde

Notre Monde Notre Monde (2013, 119') un film de Thomas Lacoste
Rassemblant plus de 35 intervenants, philosophes, sociologues, économistes, magistrats, médecins, universitaires et écrivains, Notre Monde propose un espace d’expression pour travailler, comme nous y enjoint Jean–Luc Nancy à « une pensée commune ». Plus encore qu’un libre espace de parole, Notre Monde s’appuie sur un ensemble foisonnant de propositions concrètes pour agir comme un rappel essentiel, individuel et collectif : « faites de la politique » et de préférence autrement.
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© Passant n°49 [juin 2004 - septembre 2004]
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Quitter les ténèbres pour aller vers la lumière

Shara
Shara est un film de Naomi Kawase. Sharasoju, l’arbre sacré, témoin de la mort de Bouddha. De mort il est question dans Shara, de mort et de naissance.

Dans la mort il y a la disparition et la disparition sidère. Elle laisse stupéfait. C’est ce qu’exprime Shun, le jeune garçon qui perd son frère jumeau au détour d’une rue de Nara, ville dédale, ville artère, veine, pulsation et endormissement. La sidération de la disparition et le silence des années qui passent, dans une phrase sur fondu au noir : « Où est Kei ? ». Cinq ans plus tard, un enfant à naître. Une fête à préparer, Basara. Une occasion de briller. Une occasion de revivre dans la danse. Un adolescent, Shun, une adolescente, Yu. Un père têtu et la chaleur, le bruissement des ailes des papillons. Le son martelé, métallique, du marteau à prières qui scande le film. C’est un film, Shara. Un film de Naomi Kawase. Qui endosse aussi pour l’occasion le rôle de la mère, enceinte. Et déplace ainsi le regard, le rapport aux autres acteurs, à l’image. Elle veille. Elle met au monde. Elle ne parle pas. Elle est. C’est elle qui plante, qui fait pousser les légumes, qui s’occupe du potager. Le père arrose ce que sa femme plante. La grande fête de Basara et la pluie, un déluge sur les corps et les cris des danseurs, la joie incroyable de cette renaissance, cette purification de la douleur. Une explosion de joie soudain, lavée du passé, qui peut vivre, être là sans s’incarner. Les voix du début, des deux enfants jouant dans la cour de la fabrique d’encre, la caméra tremblée, la surexposition pour une image qui passe de l’obscurité de l’intérieur à la lumière qui dissout les corps. L’œil tremble. Il sait déjà ce qui lui sera ravi. La présence du frère. Kei disparaît au détour d’une ruelle de la ville de Nara, entrelacs, lacets, itinéraire et déplacement. Les corps sont traversés aussi par ces rues. Ils arpentent, ils y courent, ils y marchent, ils y dansent.

Mais pour Basara, l’artère s’ouvre, même si les corps se touchent presque, la pulsation du cri, des claquements des socques sur le bitume, les chants. La caméra ne quitte pas les visages pour les gestes ou les arbres ou les fleurs ou les animaux. Elle tisse, comme une toile d’araignée un lien d’espace entre tous ces éléments de la vie quotidienne. Kei, dans ce hors-champs où il s’est échappé et où il demeurera, n’est réintégré que par l’annonce du fonctionnaire de police venu dire aux parents qu’il est retrouvé et le dessin qu’en fait son frère survivant. Il dit : « J’ai eu un frère ».

Naîtra à la fin du film un garçon lors d’une scène d’accouchement pure et aimante comme un chant élégiaque. L’enfant nouveau ne chasse pas l’autre, disparu, il s’incarne en lui et lui reste définitivement hétérogène. C’est ça la disparition, le vide et la projection. La chaleur, c’est la lenteur de ce qui surgit, la vie, sa suspension, ses non-dits, ses secrets (la révélation de la naissance de Yu par sa mère qui se révèle être sa tante. Une histoire de socques en est le prétexte). La beauté simple et pure des gestes, des espaces, du temps. La beauté simple de la tristesse, de la mort. La beauté troublante et juvénile des premiers émois amoureux. La beauté pacifiée de la réconciliation avec le passé. Il y a bien des choses dans Shara. Il y a une caméra vivante, présente, insistante, qui ne lâche rien, ni personne. Une densité du mouvement, une ardeur dans la poursuite à l’épaule. Toujours au plus près, toujours là, toujours plus près, plus loin, incessante comme un bruissement de grillon caressant ses élytres. Cette caméra a du son dans son mouvement comme le son a de l’image dans l’évocation. C’est un grand film, Shara, c’est une joie. C’est le tissu, les fleurs en papiers, la calligraphie, l’ombre et la lumière, l’enjeu de l’existence, l’amour, la mort la naissance. C’est simple. C’est essentiel. C’est un film de Naomi Kawase.

Poétesse, dramaturge. Elle est notamment l’auteur du Cœur cannibale, William Blake & Co, 2003.

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