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Sortie du DVD de Notre Monde

Notre Monde Notre Monde (2013, 119') un film de Thomas Lacoste
Rassemblant plus de 35 intervenants, philosophes, sociologues, économistes, magistrats, médecins, universitaires et écrivains, Notre Monde propose un espace d’expression pour travailler, comme nous y enjoint Jean–Luc Nancy à « une pensée commune ». Plus encore qu’un libre espace de parole, Notre Monde s’appuie sur un ensemble foisonnant de propositions concrètes pour agir comme un rappel essentiel, individuel et collectif : « faites de la politique » et de préférence autrement.
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© Passant n°49 [juin 2004 - septembre 2004]
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La visite inattendue


Le vieil homme sortit de la salle de bain en s’essuyant les mains. Il prit la boîte de talc et versa un peu de poudre dans sa paume. Tandis qu’il l’appliquait sur le revers de ses mains et entre ses doigts, il s’arrêta un instant pour observer les ridules blanches de sa peau, dont le talc faisait ressortir les sillons profondément creusés.
Contrairement à son habitude, il ne replia pas la serviette avec soin, mais la jeta distraitement dans un coin de la pièce puis s’assit sur le lit.

C’était un samedi soir, la première nuit de juillet particulièrement chaude et étouffante, qui succédait à un mois de juin tout aussi torride et oppressant. Cela faisait déjà plus d’un mois que le temps ne montrait aucun signe de changement : c’était une succession de longues journées grisâtres et étouffantes, avec un soleil constamment voilé et un air chaud et humide, sans que jamais n’éclate un orage pour nettoyer le ciel.



L’air pensif, il entreprit de se couper les ongles. La fenêtre qui donnait sur le jardin était grande ouverte, mais l’air était inexorablement immobile et lourd. À son grand dam, il n’avait jamais pu supporter les appareils de climatisation qui lui occasionnaient des douleurs rhumatismales dans tout le corps.



La lumière avait attiré une phalène et de nombreux moustiques, qui avaient aussitôt envahi la chambre. Seul le papillon de nuit restait figé au-dessus de la lampe. Gros comme il était, le vieillard éprouvait une certaine appréhension à l’écraser. Du reste il savait pertinemment que l’insecte était totalement inoffensif. Il roula un journal et entreprit de faire la chasse aux moustiques. Il en tua quelques-uns, mais il dut s’arrêter car ses lunettes étaient couvertes de sueur. Il faisait de plus en plus chaud.



Même le souffle de sa respiration, qui sortait de ses narines et de sa bouche, lui semblait brûlant comme s’il avait avalé du feu. Il tentait de suivre la trajectoire de l’air qu’il inspirait, depuis ses bronches jusque dans ses poumons, circulant à travers des centaines de canaux fins et minuscules qui se prolongeaient en deux larges branches, et il avait peine à imaginer que cet air confiné puisse réellement purifier son sang.



Soudain lui revint clairement en mémoire cette angoisse qui le saisissait enfant lorsque, les yeux fermés, il s’efforçait de retenir sa respiration le plus longtemps possible, crispé dans l’attente de parvenir à sentir, à comprendre qu’il avait atteint l’instant limite. Il y avait passé du temps, pour finalement se persuader qu’il n’y
arriverait jamais.
« Idiot ! », grommela-t-il en son for intérieur, « on ne flirte pas à moitié avec la mort, elle vient ou elle ne vient pas ». 



En cet instant précis, pour la première fois de sa vie, il se prit à formuler le désir conscient de sauter par la fenêtre. Mais ce fut la faiblesse d’un instant, et il reprit aussitôt ses esprits ; à peine eut-il le temps de considérer sérieusement la gravité de cette pensée que la chose lui parut franchement ridicule. Il songea à la tête que feraient ceux qui le trouveraient écrasé dans le jardin, vêtu de son pyjama. 
« Voilà une idée très amusante » dit-il à mi-voix, et il se mit à rire, d’un petit rire sec et légèrement acerbe. « Ce serait une belle farce », répéta-t-il plusieurs fois, en se caressant le menton. Il s’approcha de la fenêtre, non pour s’y jeter, mais simplement dans l’espoir de respirer un peu mieux.
Soudain, il tressaillit. 



Du coin de l’œil, il avait aperçu une silhouette remuer au milieu des buissons. Il se pencha pour mieux voir, mais le jardin semblait parfaitement calme et tranquille. Tout s’était déroulé en une fraction de seconde, pourtant il avait la certitude de ne pas s’être trompé.
Sans pouvoir vraiment se l’expliquer, il était parvenu à distinguer nettement les contours d’une ombre qui se dissimulait au milieu des plantes : il s’agissait d’un homme de taille plutôt robuste, portant sur la tête un immense chapeau pointu. Quoi qu’il en soit, celui-ci avait déjà disparu dans les feuillages, qui avaient retrouvé leur immobilité première. Il devait pourtant se trouver toujours là dans les buissons. Il ne pouvait être allé bien loin.
Le vieil homme se pencha un peu plus par la fenêtre : il sentait que l’homme était tout près, mais il n’arrivait pas à le voir. Quelques minutes s’écoulèrent, chargées d’attente et de tension. Puis, de nouveau, quelque chose se mit à bouger parmi les plantes, et pour la deuxième fois, il vit distinctement l’étrange silhouette sur quelques mètres à découvert, avant de replonger au milieu des feuilles et disparaître derechef.



Le vieil homme s’appuya contre le mur. Ses mains tremblaient, il était complètement trempé de sueur. Aussi étrange que cela puisse paraître, il ne lui vint même pas à l’esprit l’idée d’appeler à l’aide. 
Il respira profondément, s’efforça de ne pas céder à l’angoisse, de garder les pieds sur terre. Il passa ses mains sur son visage. « Qui que ce soit, cet homme ne constitue pas une menace », marmonna-t-il, et il lui sembla qu’en fermant la fenêtre, il se tiendrait hors de danger.



Il regarda tout autour de lui. La vue de ses meubles et de ses objets ô combien familiers le ramena dans une dimension plus concrète. Il caressa le dossier du fauteuil et chercha des yeux le bureau encombré de papiers qui le rappelaient à une foule de problèmes et de questions bien réelles, souvent difficiles, mais, qu’au moins, il était en mesure de maîtriser 



Près du lit, sur la table de chevet, se trouvait la tasse dans laquelle il avait bu quelques heures plus tôt son café léger du soir qui l’aidait à mieux digérer. Tout était tranquille, comme à la normale. 
« Je n’ai aucune raison de m’inquiéter, répéta-t-il à voix haute pour rompre le silence, l’identité de cet homme et sa présence dans le jardin ne sont pas mes affaires ».
Pourtant, au moment précis où il se disait cela, il se rendait compte que c’était tout simplement impossible : l’homme au chapeau pointu se trouvait bien là pour lui. Il pressentait de manière confuse que cette rencontre ne devait pas être la première.  



Il se mit à marcher de long en large dans la pièce. Il n’était pas aussi agité que quelques minutes auparavant, mais il savait désormais qu’il ne pourrait plus s’asseoir comme si de rien n’était, en attendant que le jour se lève. Dans un coin de la pièce, encastré dans le mur, se trouvait un petit réfrigérateur. Un léger sourire au coin des lèvres, il attrapa deux verres. « Si quelqu’un désire me voir, il doit être reçu dignement », murmura-t-il, puis il se mit à presser un citron. Il versa le jus dans les verres, y ajouta beaucoup de glace et trois doigts de vodka. Il mélangea le tout avec une longue cuillère en argent. Il se sentait presque heureux. Il regarda sa montre : une heure trois quarts. Il décida de se rasseoir et d’attendre patiemment. 



Plusieurs minutes passèrent. Le vieillard avalait sa salive tout en se frottant les yeux et le nez. Tout à coup, il entendit un bruit qui venait de l’armoire. Il retint son souffle : un autre craquement. Puis plus rien.
Il se leva lentement et s’approcha du meuble. Son cœur battait fort, davantage de joie que de peur. D’un geste tremblant, il tourna la clé et ouvrit toutes grandes les portes de l’armoire : elle était vide. Seuls pendaient ses vêtements, pareils à de blancs fantômes.  



La déception lui serra la gorge. Pourtant, il aurait dû se douter que les meubles anciens font, la nuit, des bruits étranges, à cause des vers ou bien du bois qui travaille et grince avec les changements de température.
Il retourna s’asseoir ; le moment n’était pas encore venu. Il fallait patienter encore un peu. Ne sachant comment dompter son impatience, il se mit à inciser les bords de la table à l’aide du coupe-papier. 



L’attente reprit. De temps en temps, il jetait un œil à sa montre ; malgré l’insupportable chaleur, il avait le bout des doigts engourdi. Il devait se dominer, rester tranquillement assis, alors qu’il aurait tant voulu bouger, faire quelque chose, courir dans le jardin. Il gardait une main sur son estomac, qui semblait en proie à d’incessantes crampes, et de l’autre tamponnait son visage trempé de sueur à l’aide d’un mouchoir en lin.



Il tâchait de garder l’oreille bien tendue et les yeux grands ouverts, prêts à capter le moindre mouvement. Au fil des minutes, il lui semblait que la tension allait atteindre son point limite, au-delà duquel il ne pourrait plus la supporter. Puis, tout se brouilla devant ses yeux, et il ne vit plus rien. Il s’était endormi.
Il faisait déjà jour depuis longtemps lorsqu’il s’éveilla : un jour gris, étouffant et orageux, comme tous les autres depuis plus d’un mois.
Il regarda péniblement autour de lui. Rien n’avait changé depuis la veille. Il ne s’était rien produit. « Tu n’aurais jamais dû te montrer si Tu n’avais pas l’intention de venir, marmonna-t-il, Tu aurais dû me laisser tranquille avec mon ennui. Tu ne peux plus m’abandonner, désormais : j’ai besoin de Toi ». La conscience soudaine de sa solitude s’abattit sur lui et l’anéantit.



Lorsqu’à 8 heures du matin ils vinrent le réveiller, ils le trouvèrent en train de sangloter, la tête enfouie dans ses bras.
Il y eut un moment de profonde et terrible consternation. Aux nombreuses questions inquiètes, il opposa un silence total. L’agitation grandit, mais il parvint à faire en sorte de maintenir une certaine froideur, une certaine lucidité.
Ils durent se mettre à trois pour l’habiller. Il n’opposa aucune résistance, mais ne collabora pas non plus, inerte tel un gros pantin blanc.
Quelques efforts furent nécessaires pour le mettre debout, puis, au milieu du soulagement général, il se mit à marcher tout seul, bien que son regard restât fixe et éteint.
Il marcha à petits pas jusqu’au balcon, et fit son apparition devant la Grand-place, prononçant correctement les paroles de la Bénédiction, comme chaque dimanche, tandis qu’en bas, la foule gesticulait, applaudissait et criait, criait de plus en plus fort.

Romancière et nouvelliste italienne, Paola Balzarro est également journaliste spécialisée dans le cinéma à la Rai-International.

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