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Notre Monde Notre Monde (2013, 119') un film de Thomas Lacoste
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© Passant n°50 [octobre 2004 - décembre 2004]
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Le FMI et la papauté : un couple dangereux


Les jours se suivent et se ressemblent. Le 3 août 2004, on apprenait que le Fonds monétaire international préconisait aux pays européens d’allonger la durée du travail des salariés. Le lendemain, le Vatican publiait un manifeste anti-féministe. Quel rapport y a-t-il entre les dogmes libéraux et cléricaux ? Ecoutons les papes du libéralisme et du catholicisme.

Le document présenté par le FMI sur la zone euro entonne la chanson bien connue depuis vingt ans : « Le grand défi est de créer une croissance solide et durable à long terme, essentiellement en accélérant les réformes structurelles. […] Les politiques européennes depuis des décennies ont été axées sur les restrictions à l’accès au marché du travail. Regardez les mises en disponibilité aux Pays-Bas, les préretraites, les 35 heures en France. […] Les politiques menées ont conduit à ce qu’il soit moins cher et plus facile pour les personnes de ne pas travailler plutôt que de travailler. Nous pensons qu’il convient de faire exactement l’inverse, de changer cette mentalité et laisser les gens travailler. »1 Jusqu’à présent, « réformer structurellement » signifiait baisser les salaires relativement à la productivité du travail car rien n’est aussi stimulant que l’aiguillon de la faim. Maintenant, un second couplet a été composé : il faut allonger la durée du travail… pour un même salaire, ce qui est une autre façon de dire la même chose2.

La diatribe psalmodiée par le Vatican contre le féminisme suppose que celui-ci nierait la différence sexuelle entre hommes et femmes. Partant de là, la femme se poserait en « rivale » de l’homme avec des conséquences « délétères » sur la structure de la famille et l’édification d’un « nouveau modèle de sexualité polymorphe »3. Dès lors, « une telle anthropologie, qui entend favoriser des visées égalitaires pour la femme en la libérant de tout déterminisme biologique » ne peut être que néfaste. Ainsi, en attribuant au féminisme l’idée absurde selon laquelle il n’y aurait pas de différence de sexe, le pape de la misogynie justifie le maintien de différences et de discriminations économiques, sociales, juridiques au détriment des femmes, au nom d’une différence biologique. Or, le combat du féminisme ne porte pas sur la négation de cette différence mais sur le refus d’en faire le fondement de droits différents et bien sûr inégaux.

Qu’y a-t-il de commun entre l’idéologie du FMI et celle de la papauté ? Ce sont deux fondamentalismes. Qui sont suffisamment astucieux l’un et l’autre pour adopter pour point de départ des évidences incontestables. Le premier nous dit que plus on travaille, plus on produit, et va même jusqu’à reconnaître que seul le travail produit et, comme l’ânonne l’inénarrable Raffarin, que seul le travail peut « financer le social ». Merci le FMI, on le savait. Ce qu’il ne nous dit pas, c’est pour produire quoi et pour qui, mais on s’en doute. Le second fondamentalisme nous fait la leçon en nous rappelant qu’il y a des hommes et qu’il y a des femmes. Merci le pape de nous rassurer car on pensait justement qu’il l’ignorait.

À la racine de ces deux intégrismes, le libéral et le religieux, se trouve cette conception philosophique de degré zéro qui consiste à naturaliser les phénomènes sociaux4. L’économie obéirait à des lois naturelles auxquelles il faudrait se plier comme à la loi de la gravitation universelle, et elle ne dépendrait en rien des rapports de forces sociaux. En faisant découler les rôles différents remplis par les hommes et les femmes dans la société de leur différence biologique, le Vatican entend occulter les phénomènes de domination des premiers sur les secondes et surtout les mécanismes sociaux et culturels qui les reproduisent. Les deux intégrismes se rejoignent et se confortent mutuellement pour que se perpétuent exploitation et aliénation.

Ces deux intégrismes ne se démarquent que par leur position géopolitique. Le fondamentalisme économique libéral est ultra-dominant à l’échelle mondiale aujourd’hui. Le fondamentalisme catholique est menacé par d’autres fondamentalismes religieux plus virulents. Il lui faut donc refaire surface et, pour cela, sous couvert d’un discours sur la femme qui « même dans les situations les plus désespérées – et l’histoire passée et présente en témoigne – confère une capacité unique de faire face à l’adversité, de rendre la vie encore possible même dans des situations extrêmes, de conserver avec obstination un sens de l’avenir, enfin de rappeler, à travers les larmes, le prix de toute vie humaine », il adopte un ton propre à flatter l’ego masculin et viril. La femme est une « obstinée » et une « pleureuse ». Il reste à l’homme la responsabilité de restaurer les vraies valeurs, entendons la hiérarchie sociale.

Le libéralisme nous serine depuis deux siècles que la lutte des classes est une lubie inventée par Karl Marx, le Vatican nous explique que « toute perspective qui entend être celle d’une lutte des sexes n’est qu’un leurre et un piège ». Le FMI et la papauté forment un couple dangereux, on n’ose pas dire contre nature, en tout cas contre culture humaine. Dieu et le marché sont réunis par l’allégorie de la « Main invisible », réminiscence de la Providence divine. Raison de plus de refuser l’un et l’autre.

1 – Michel Depler, responsable du département Europe au FMI, cité par Martine Orange, « Le FMI recommande à l’Europe de travailler davantage », Le Monde, 5 août 2004.
2 – Voir dans ce même numéro du Passant Ordinaire, Bertrand Larsabal, « La bourse ou la vie : La dialectique des couples », page 24.
3 – Cardinal Ratzinger, « La Collaboration de l’homme et de la femme dans le monde et dans l’Église », cité dans le Monde, 7 août 2004.
4 – Voir Jean-Marie Harribey, La Démence sénile du capital, Fragments d’économie critique, Bègles, Ed. du Passant, 2e éd. augmentée, 2004.

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