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Notre Monde Notre Monde (2013, 119') un film de Thomas Lacoste
Rassemblant plus de 35 intervenants, philosophes, sociologues, économistes, magistrats, médecins, universitaires et écrivains, Notre Monde propose un espace d’expression pour travailler, comme nous y enjoint Jean–Luc Nancy à « une pensée commune ». Plus encore qu’un libre espace de parole, Notre Monde s’appuie sur un ensemble foisonnant de propositions concrètes pour agir comme un rappel essentiel, individuel et collectif : « faites de la politique » et de préférence autrement.
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© Passant n°50 [octobre 2004 - décembre 2004]
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Toi, moi et le pénitencier font trois

L’incarcération de masse et la transformation d’une idylle
Pour des millions de couples vivant aux Etats-Unis, il est un troisième élément qui entre en jeu dans l’expression au quotidien de la relation de couple et dans l’évolution à long terme du dévouement, du désir et de l’attente amoureuse. Le coupable n’est pas dans ce cas un beau-parent ou un nouveau-né mais plutôt un système judiciaire qui met sous les barreaux 715 habitants pour 100 000 (contre 98 pour 100 000 en France) dont la majorité est pauvre et afro-américaine ou hispano-américaine.

Pour ceux des 2,1 millions de détenus qui essaient de maintenir une relation amoureuse depuis leur geôle, les autorités judiciaires deviennent de facto des chaperons qui gèrent et contrôlent les lettres qu’échangent les couples, leurs coups de téléphone et leurs visites. Même quand les gens sortent de prison et sont libres de rejoindre leur partenaire dans le monde « libre », l’institution judiciaire les poursuit, en la personne d’agents de probation ou de conditionnelle qui sont autorisés à perquisitionner domiciles et véhicules personnels à toute heure du jour et de la nuit, et à mettre fin à tout moment à la liberté d’un être aimé pour le motif le plus futile. Il n’est pas surprenant que certains couples ne puissent résister à ces pressions et choisissent de mettre fin à leur liaison, alors que d’autres ne parviennent à survivre qu’en payant le prix fort, et retirent de leur expérience un profond sentiment d’amertume, d’humiliation et de tristesse.

Cependant il y a d’autres couples pour lesquels – étant donné la carence de l’Etat-providence américain – l’intrusion de l’institution judiciaire dans leur vie personnelle apporte un « soulagement » paradoxal face à l’ensemble des problèmes et des pressions socio-économiques qui mettent leur lien en péril. Tel est le cas d’Erica, l’une des cinquante femmes que j’ai interrogées lors d’une étude ethnographique sur l’impact de la politique d’emprisonnement des USA sur les femmes dont le partenaire est incarcéré. Comme on le voit dans le portrait détaillé ci-dessous, cette afro-américaine débrouillarde et pleine de ressources, n’a pu trouver aucun service social pour l’aider à faire face à la toxicomanie et à la violence conjugale de son mari Leon. Peu à peu, elle a appris à faire intervenir la police quand elle n’avait plus prise sur le comportement de son époux, ce qui aboutit à son incarcération pour une courte période, offrant ainsi à Erica un répit face à un compagnon brutal et destructeur qu’elle continue pourtant d’aimer.

Il est important de souligner qu’Erica n’a pas à porter plainte pour obtenir la détention de Leon car, selon le système de liberté conditionnelle californien, une personne met fin à sa mise en liberté conditionnelle si la police est appelée en

cas d’inconduite, et elle doit retourner en

prison même si elle n’a commis aucun délit nouveau, au motif qu’une condition administrative de sa remise en liberté a été violée. Ce qui permet à Erica de faire figure de spectatrice passive lors des arrestations de Leon, et de l’assurer de sa loyauté envers lui, alors même qu’il la vole et la maltraite jusqu’à la pousser à se placer sous la protection de la police. À travers le récit de leur longue histoire commune (établie à partir d’entretiens et de notes de terrain étalés sur une période de cinq ans), on prend conscience que pour ce couple-là, le système judiciaire fonctionne à la fois comme « filet de sécurité » en l’absence d’autres services sociaux et comme mécanisme perpétuant la relation en ménageant de véritables périodes de répit pendant lesquelles Erica et Leon peuvent raviver leur amour et faire le point sur ce qu’ils représentent l’un pour l’autre.

Depuis toutes ces années que nous nous connaissons, Erica a toujours soutenu avec véhémence qu’elle a « entre trente et quarante ans » (« Je n’ai pas encore passé le cap des quarante ! ») et qu’elle fait « partie de la race humaine – quoique selon la société je sois une femme afro-américaine. » Elle et son mari Leon sont ensemble depuis 1983 et se sont mariés au début des années 1990 ; bien qu’elle ne m’ait jamais raconté leur rencontre, elle m’a montré une fois la photo d’un jeune couple élégant posant devant le portail d’une prison avec le commentaire suivant : « Voilà comment ça a commencé: moi et lui en prison. »1 Tout effort visant à recenser le nombre de fois où Leon a été jeté en prison depuis le début de leur relation n’aboutit qu’à des réponses aussi vagues que peu convaincantes, la réponse la plus vraisemblable étant plus souvent que ce qu’Erica veut bien se rappeler. Mince comme un fil, sujette à de soudains sursauts d’énergie, Erica se lance, dans bon nombre de nos entretiens, dans de longues diatribes enflammées sur son repris de justice de mari et les dysfonctionnements de l’institution judiciaire, assorties de grandes gesticulations, de chutes théâtrales, de bruyantes allées et venues ou d’emphatiques sorties. Avec le temps je me suis rendu compte qu’en général elle me téléphonait quand elle avait besoin de se défouler, et j’ai remarqué, au cours de la restranscription de nos entretiens, que son mode de participation préféré était de me faire la morale en élevant la voix et en me tutoyant comme si elle s’adressait à Leon, créant ainsi un substitut conjugal soumis et attentif qui non seulement boit chacune de ses paroles mais les enregistre même sur cassette.

Le discours d’Erica est parsemé d’expressions toutes faites tirées d’ouvrages de vulgarisation psychologique, de divers talk-shows dans le style d’Oprah, des sermons dominicaux de son prédicateur, et des différents groupes de parole autour de la drogue ou de l’alcool auxquels elle se rend régulièrement (une fois, après m’avoir déclaré sur un ton impétueux qu’un « un homme, un vrai » devrait éviter de répéter les mêmes erreurs et ne devrait pas « refaire constamment la même chose et s’attendre à des résultats différents », elle a ajouté en me faisant un clin d’œil espiègle : « tiens, au fait, ça, ça vient des A.A. [Alcooliques Anonymes] »). Quand Leon est en prison, ces structures de soutien et cette rhétorique de l’épanouissement personnel ont un grand impact sur Erica, qui s’y entend à merveille pour décrocher du travail payé au-dessus du salaire minimum dans les télécommunications, souvent en tant qu’opératrice téléphonique ou responsable de centres d’appels pour des compagnies de téléphonie sans fil. Avoir du travail est primordial dans la conception du monde d’Erica et dans la validation du sentiment de sa valeur personnelle. « Parce que tu vois, les entreprises se fondent aujourd’hui sur ton intégrité pour t’engager. Pas seulement sur tes aptitudes ! Ta moralité, tes principes. C’est comme ça que j’obtiens tous mes jobs. » Sans parler du fait que cela lui est indispensable pour se loger et se nourrir puisqu’elle vit d’un salaire sur l’autre, sans jamais pouvoir épargner. En plus des emplois qu’elle conserve de manière stable tout au long des périodes de trois à neuf mois où son mari n’est pas là, Erica va d’ordinaire à l’église et aux réunions de son « programme en 12 étapes », voit des amis, et passe du temps avec leur fille âgée de sept ans et placée sous la garde de la mère d’Erica.

Les choses changent du tout au tout quand Leon sort de prison et rentre à la maison. Comme à son habitude, Erica utilise ses nombreuses relations de travail pour dénicher un emploi à son mari, et comme à son habitude, Leon perd ce travail quelques semaines plus tard pour cause d’insubordination ou par son incapacité à s’astreindre à un horaire régulier. Seul à la maison toute la journée, se sentant désœuvré et déprimé, il se remet à prendre de la drogue qu’il paye en mettant des objets au clou : « Il est allé vendre sa veste, il s’est mis à vendre sa montre, la montre qu’il m’a achetée. Tout y passe. Tout d’un coup je rentre à la maison, et tout a disparu. C’est comme ça que j’ai su qu’il s’était remis au crack. » Souvent, pour Leon, l’étape suivante consiste à voler la voiture de sa femme et à disparaître pendant des jours ou des semaines entières, ce qui fait qu’Erica perd son propre travail faute de moyen de transport ou pour cause de maladies liées au stress. Arrivée à ce stade, Erica demande en général de l’aide à la police, mais elle sait très bien pourquoi son cas ne fait pas partie de leurs priorités : « [Leon] a disparu pendant deux mois. Vu ? Pas un mot, rien. Nous avons signalé sa disparition au bout de trente jours seulement. Parce que c’est ce qu’il faisait d’habitude, disparaître trente jours... C’était pas dans mes intentions d’y aller, tu vois, aller chercher un drogué dans les bas-fonds de la ville [San Francisco]. Je l’ai déjà fait. Et je suis sûre que je ne suis pas la seule. Mais c’en était arrivé au point où, merde alors, je vais pas mettre ma vie en danger à rechercher cet homme. C’est la police qui est censée faire ça. Mais qui va s’amuser à rechercher un ex-taulard drogué ? Vous rigolez ! Il y a des enfants qui disparaissent, pigé ? »

À partir du moment où elle se retrouve sans travail, sans voiture, sans les biens vendus par Leon (comme son téléphone portable et son pager), obsédée par la quête de son mari, la vie d’Erica commence à s’effilocher. Elle s’endette, perd le contact avec sa fille, ses amis et son église, et retombe parfois dans l’alcool et la consommation de drogues, surtout si elle avait déjà commencé à en prendre avec Leon quand il était chez eux. Et puis son mari finit par sonner à la porte, lui téléphone de la prison du comté, ou lui fait savoir où il se trouve. Un jour, Erica a été informée par une connaissance que Leon vivait dans un campement pour les sans-abri dans la proche banlieue de San Francisco ; alors, aux premières heures de l’an 2000, après une nuit de fête, elle a pris la décision d’aller le chercher.

« On aurait dit un mélange de James Brown et de Mordicus dans 1, Rue Sésame ! Il avait terriblement maigri. Il aurait pu porter mes pantalons à moi, et je pèse 57 kilos... Il puait, il schlinguait, c’était répugnant ; je suis sûre que l’Unabomber2 sentait pareil ! En fait [elle bat des mains en se tordant de rire], il avait l’air de faire vraiment partie de la famille de l’Unabomber ! Je veux dire, il était [avec insistance] affreux, tu vois, tout simplement affreux. [Elle rit] Et me voilà toute belle, super bien sapée, sortant de ce club chic à 15 dollars l’entrée, tu sais, [prenant une voix excitée de présentateur-télé] c’est l’an 2000, un nouveau millénaire et tout le tralala et qu’est-ce qu’on rigole ! [Elle rit bruyamment] Tu vois le truc ? Et toi, là-bas en train de croupir, rue du crack. Y a quelque chose qui cloche là-dedans. Houston, nous avons un problème... Je lui ai dit : “où est-ce que tu traînais, bordel de merde !” Désolée pour le langage, mais j’ai pété les plombs !3 Alors il a dit : “J’veux rentrer à la maison.” Je fais : “À la maison ? C’est quoi, ça ? C’est ici, ta maison !” Il avait du fric dans sa poche, ce qui lui restait de l’argent pour acheter la drogue, quelque chose comme cinq dollars, qu’il m’a montrés. Mais moi j’en voulais pas de son argent. Je l’ai regardé, et j’ai eu pitié de lui. Je…j’arrivais pas à croire que c’était l’homme que j’avais épousé. Je pouvais tout simplement pas le croire ! Et puis mon coeur s’est rempli de tristesse pour lui, à cause de Jésus qui vit en moi – même si, c’est vrai, je dis des gros mots, je demande à Dieu de me le pardonner – mais bon, Dieu est en moi. Pass’que Dieu est dans ton coeur. Mais le fait est que je l’ai regardé, tu vois, Megan…et ça m’a complètement chamboulée. »

Après ces disparitions, Leon réintègre un foyer à la situation précaire : Erica est au chômage, elle a des difficultés financières, elle ne peut pas lui trouver du travail, et au moins l’un des deux est complètement retombé dans la drogue. Les esprits s’échauffent, et la violence ne tarde pas à suivre. Erica, qui admet volontiers avoir fait de la prison pour coups et blessures infligés à Leon, expose la façon dont elle pare les attaques de son mari : « Je mets Mary J. Blige4. (Elle chante d’une voix rauque) : “J’aurais déjà dû te plaquer mille fois ! Oh, j’vais pas pleurer, j’vais p’us pleurer !” Et je mets le volume à fond la caisse ! Au maximum, vu ? Et j’ai un plancher en bois ! Tu piges ? Ça résonne [elle se lève et tape du pied en riant]. J’ai foutu le bazard dans mon appartement ! pour sauver ma peau. Pass’que tu vois, on est pas censé faire tout ce foin. Tu peux te faire jeter dehors pour ce genre de pagaille [elle veut dire qu’elle peut être expulsée de son immeuble pour tapage]. Mais bon, c’est comme ça que je retourne la situation à mon avantage. [Farouchement] Je vais m’en sortir, moi ! Je m’en sortirai !5 Vu ? C’est ça que les femmes ne savent pas faire, attirer l’attention sur elles, faire en sorte que la police vienne avant que quelqu’un leur fasse la peau. Ce type est sous l’emprise du crack et Dieu sait quoi d’autre. Moi, je sais pas ce qu’il va me faire ! C’est pas mon mari, c’est pas l’homme que j’ai épousé ! Je vais même pas essayer de lui parler dans cet état-là ! Mais je savais, [d’une voix neutre] j’ai pris un couteau, j’avais pas ma bombe lacrymo, mais j’ai pris un couteau, et j’ai mis de l’eau à bouillir. Et j’ai mis du, euh, de la mélasse dedans, pass’que ma m’man m’disait : “Si t’as pas de bouillie de maïs, ébouillante-le juste avec de la mélasse et, tu verras, ça va lui coller dessus et ça va sacrément le réveiller et il te foutra la paix !” Alors s’il y a un indésirable chez toi, fais toujours chauffer de l’eau, mets du sirop dedans et ébouillante son..., enfin tu sais quoi, et tu pose des petits pièges dans la maison, pour que... pour que son scénario vire au cauchemar. »

Pour Erica, il importe de réussir à faire suffisamment de raffut pour pousser les voisins à appeler la police, car elle dit ne composer le 911 [police secours] qu’en dernier recours : « Si j’appelais la police moi-même et qu’il me voie ? Ça voudrait dire qu’il faut que j’aille te voir, qu’il faut que je te rende visite [rendre visite à Leon quand ce dernier est incarcéré]. Et c’est moi qui t’ai envoyé en prison. Alors là, je dis non. Il faut pas faire ça... Pass’qu’en fait c’est justement ça qu’ils veulent que tu fasses. Pour que tu te sentes obligée d’aller les voir. Oui, oui ! Alors ils montent un scénario, ils vous obligent à appeler la police pass’qu’ils savent que de toute manière, faudra bien qu’ils retournent en prison, pass’qu’ils ont violé les conditions de leur mise en liberté, tu vois le truc ? Alors ils essaient de TE piéger. Mais moi, on m’y prend pas. » D’une manière ou d’une autre, la loi finit par s’appliquer et Leon est emmené à la maison d’arrêt du comté pour violation de sa liberté conditionnelle, puis à la prison voisine de San Quentin pour purger trois à neuf mois au cours desquels il s’assagit, fait une cure de désintoxication, et s’excuse auprès d’Erica, la suppliant de lui accorder une autre chance. Erica – qui arrive toujours à se procurer une voiture (peut-être en gagnant de l’argent dans l’économie souterraine : elle reconnaît se livrer à la prostitution durant certaines périodes), et pour finir un emploi rémunéré – fait aussi son mea culpa, se reprochant de ne pas être assez tolérante envers son compagnon et de ne pas le soutenir suffisamment. « Je me conduisais tout simplement comme une fichue égoïste, c’est tout, je pensais qu’à moi et à ce qu’y m’avait fait. Alors qu’en fait, d’un point de vue religieux, j’aurais dû prier pour lui, prier pour qu’il soit délivré de ses problèmes, délivré de tout ce qu’il endurait. » Empêchés de se faire mal physiquement par l’intercession des gardiens et des barreaux, et grâce aux périodes de séparation qui leur permettent de réfléchir à leurs erreurs et de souffrir de l’absence de l’autre, au moment où Leon ressort, tous deux ont réglé leurs différends et souhaitent ardemment être réunis.

Selon la phase du cycle où elle se trouve, Erica apporte des réponses différentes à cette question cruciale : Pourquoi s’implique-t-elle encore dans cette relation, notamment quand d’autres soupirants se disputent ses faveurs ? Malgré l’air bravache qu’elle prend pour raconter ses disputes conjugales, la violence de Leon et ses crises de jalousie récurrentes la font douter – comme il est clairement apparu lors d’un entretien au cours duquel Erica s’est elle-même reproché de laisser son mari revenir dans sa vie, tout en insinuant qu’elle craignait que Leon ne la tue si elle le rejetait : « Je suis vraiment furieuse contre moi-même ! En fait, euh, je suis mal à l’aise parce que, euh, à cause du fait que... je continue [long silence], enfin, ça va durer combien de temps ?... Ce que j’attends maintenant c’est que lui..., je lui laisse la corde assez longue pour qu’il s’y accroche et pour survivre moi aussi. Maintenant, il y a des gens qui sont morts [silence, elle pèse soigneusement ses mots] après avoir rompu [sur un ton inquiétant] de manière pas convenable. » Cependant Erica reconnaît aussi continuer à se mettre en danger en maintenant le contact avec Leon quand il est en prison, en allant à sa recherche quand il a disparu, en lui donnant les clés de son appartement, et de manière générale en essayant de partager sa vie avec lui. Dans un moment d’introspection, elle commente sa situation en invoquant une explication, glanée dans son livre favori, Ces femmes qui aiment trop6 : « Nous [les femmes] nous focalisons plus sur ce que nous voulons qu’il advienne dans la relation, et pas sur ce qui se passe dans la réalité. Autrement dit on est aveugles, en quelque sorte, tu suis ? Et c’est pour ça qu’il y a des membres de notre famille qui, eux, ne sont pas amoureux de ces hommes, et qui nous disent : “Tu peux trouver mieux.” » Ceci recoupe point par point une scène décrite par Mai, amie de longue date d’Erica : « Je connais Erica depuis avant qu’elle soit amoureuse de Leon. Et je crois que cette relation, c’est l’enfer, parce que ça lui apporte que de la douleur, du désarroi, et des drames. Alors quel plaisir elle peut bien en tirer ? Vous comprenez ? Et je lui ai déjà demandé, mais je me rappelle ce qu’elle m’a dit, elle avait une petite figurine, et celle-ci représentait un homme assis – c’était une famille afro-américaine – un homme assis dans un fauteuil, la femme avec son bras autour de lui, et la petite fille par terre. Et elle l’a prise, et elle s’est mise à pleurer, et elle s’est mise à hurler comme une dingue : “Voilà ce que je voulais ! C’est tout ce que je voulais !” Et je l’ai regardée et j’ai dit [d’une voix étouffée] : “Mais ce n’est pas ce que tu as. Ce n’est pas ce que tu as. Ça fait treize ans que tu es avec lui, ton enfant a trois ans, ce n’est pas ce que tu as, alors laisse tomber.” »

Au lieu de « laisser tomber » cet idéal, Erica continue à croire que son attachement aux idéaux chrétiens et sa volonté sans faille lui permettront de se rendre éventuellement maîtresse de sa destinée. « Je prends ma vie en charge aujourd’hui ! Et c’est ce que j’essaie de lui dire. [Frappant des mains pour plus d’emphase] Prends-toi en mains ! Sois un homme ! Je suis une femme, je prends ma vie en charge ! Je ne laisse pas les gens le faire pour moi ! Je ne laisse pas les gens prendre des décisions à ma place aujourd’hui ! » D’où sa conviction que Leon peut se réformer si seulement il veut s’en donner la peine, ainsi que les nombreux reproches dont elle s’accable de n’avoir pas été la « femme qu’il fallait » pour aider son mari lors de ses libérations précédentes, et le fait qu’elle s’investisse à nouveau dans leur vie commune à chaque période d’incarcération : « Je veux être avec mon mari. Je veux être avec l’homme qui est le père de mon bébé. Je veux donner à cet homme la possibilité d’être un membre productif de la société et de s’occuper de son enfant. Si je le laisse maintenant, il va tout simplement régresser, il va empirer. Et moi aussi. » Ainsi, quand arrivera la date de la prochaine libération conditionnelle de Leon, le cœur d’Erica se sera adouci, son espoir renouvelé, et sa porte lui sera de nouveau ouverte : « Tout ce temps et ces efforts, et l’argent, et l’amour qu’on a investis… ça vaut plus que de l’or. Parce que quand on a été ensemble aussi longtemps, on peut pas laisser tomber comme ça. C’est quelque chose, c’est juste que, [avec une grande émotion] on ne peut tout simplement pas laisser tomber ça. »

1 – Même si Erica utilise de manière interchangeable les termes « prison » et « maison d’arrêt », ceux-ci renvoient à deux institutions bien distinctes. Les maisons d’arrêt sont des établissements locaux qui détiennent des personnes en attente de procès ou condamnées pour une période inférieure à un an. Les prisons sont des établissements d’Etat qui incarcèrent des gens ayant violé leur liberté conditionnelle ou ayant été condamnés pour une période dépassant une année.
2 – Théodore Kaczinski dit « Unabomber », brillant mathématicien et ancien professeur à l’université de Berkeley aux Etats-Unis, fut incarcéré en 1996 pour avoir adressé durant 18 ans (entre 1978 et I995) 16 colis piégés à des professeurs d’université et à des informaticiens en particulier, faisant 3 morts et 23 blessés chez ces personnes qu’il jugeait responsables d’une évolution technologique destructrice pour l’humanité et la nature. Il confectionnait ses colis piégés dans sa cabane du Montana où il vivait en reclus depuis 25 ans. N.D.T.
3 – En anglais « I went fifty-one fifty », littéralement « 51 50 », en référence au code en usage dans la police de San Francisco pour désigner l’incarcération d’un individu atteint de troubles psychiques. L’expression en argot signifie « fou ». N.D.T.
4 – Célèbre chanteuse de hip-hop. N.D.T.
5 – En anglais : « I’m gonna survive ! I will survive ! », en référence à la chanson culte de Gloria Gaynor. N.D.T.
6 – Women Who Love Too Much : When You Keep Wishing and Hoping He’ll Change, (Pocket Books, 1991), « un ouvrage remarquable, vendu à des millions d’exemplaires et déjà un classique » (à en croire la quatrième de couverture) de Robin Norwood qui se penche sur celles pour qui « aimer signifie souffrir » et qui promet que « les femmes qui aiment trop peuvent s’en sortir – lorsqu’elles trouvent la force de s’aimer elles-mêmes. »

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