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Notre Monde Notre Monde (2013, 119') un film de Thomas Lacoste
Rassemblant plus de 35 intervenants, philosophes, sociologues, économistes, magistrats, médecins, universitaires et écrivains, Notre Monde propose un espace d’expression pour travailler, comme nous y enjoint Jean–Luc Nancy à « une pensée commune ». Plus encore qu’un libre espace de parole, Notre Monde s’appuie sur un ensemble foisonnant de propositions concrètes pour agir comme un rappel essentiel, individuel et collectif : « faites de la politique » et de préférence autrement.
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© Passant n°50 [octobre 2004 - décembre 2004]
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Le Passant a aimé…


Paola Berenstein Jacques

Esthétique des favelas

Paris, L’Harmattan, 2003, 207 pages



Le Passant Ordinaire connaît Paola Berenstein : elle a écrit en collaboration avec Lilian Fessler Vaz un article dans le numéro 44, Banlieues du mondes, sur les favelas de Rio. Aux éditions L’Harmattan, elle avait déjà publié un ouvrage (Les Favelas de Rio. Un Enjeu culturel, 2001, avec une préface d’Henri-Pierre Jeudy) dans lequel elle faisait l’histoire des favelas et des politiques architecturales en montrant la force culturelle d’un habitat compris comme « un acte culturel collectif et singulier ». Dans Esthétique des favelas, elle se penche plus particulièrement sur l’œuvre d’un artiste – Helio Oiticica – qui s’inspirant des manières de vivre dans des constructions précaires, rend compte de leur fragilité et de leur puissance. Ce que montre Paola Berenstein, ce sont les liens subtils et forts qui unissent l’habitation, le corps et la vision du monde. La favela qui aura inspiré les nouveaux architectes, notamment les déconstructivistes, n’est pas qu’un lieu : elle est un rapport au lieu et un style de vie. Dans la préface qu’elle fait à ce livre, Anne Cauquelin dit bien que c’est la danse qui « enveloppe » une culture fondamentale. Le déhanchement, la ginga, le « boitement » renvoient aux manières de vivre une joie éphémère et fait place aux ruses, aux usages ordinaires, à « l’invention du quotidien », comme en parlait Michel de Certeau. Au lieu du corps monobloc et marchant droit vers le but qu’il s’assigne (ou qu’on lui indique), le corps dansant du favelado met en mouvement son histoire et trouve en chemin l’aventure d’un monde labyrinthique et fragmenté. Paola Berenstein donne à comprendre dans ce livre d’analyse critique que ce qu’on nous apprend à craindre – le labyrinthe qui étouffe, le fragment qui isole – n’existe comme tel que pour la pensée totalitaire qui nous en impose sa réalité architecturale.



Patrick Baudry







Serge Halimi

Le Grand bond en arrière. Comment l’ordre libéral s’est imposé au monde

Paris, Fayard, 2004, 624 pages



Serge Halimi, journaliste au Monde diplomatique, nous avait déjà donné un petit livre tonique et décapant sur Les Nouveaux chiens de garde. Il nous offre aujourd’hui avec Le Grand bond en arrière un monumental ouvrage de plus de 600 pages qui explique par le menu comment les préceptes libéraux se sont peu à peu imposés au monde depuis un quart de siècle. L’affaire avait été bien préparée, de longue date – dès l’après-guerre –, mais en souterrain, au moment même où les politiques de régulation keynésienne paraissaient indéboulonnables, tant l’utopie du marché semblait, elle, inaccessible.

Le livre de Serge Halimi est un livre d’histoire, à la fois histoire des hommes et des femmes qui font l’histoire, et histoire sociale et politique qui est celle des rapports de forces dans la société. On lira avec intérêt comment le libéralisme a pris corps dans la société américaine : « La question raciale et la pléthore de celles qui y sont associées (fiscalité, religion, crime, éducation, pauvreté, prisons) vont apporter au parti républicain les bataillons de suffrages populaires sans lesquels il n’aurait jamais pu mener, sur la durée, ses politiques de redistribution des revenus au profit des riches » (p. 117). « Au lieu d’imputer leurs revers de fortune aux “riches” (lointains et qu’ils rêvent de rejoindre plus souvent qu’ils n’envisagent de les combattre), certains Américains vont en juger responsables les Noirs (qui, eux, deviennent trop proches, à la fois socialement et géographiquement) » (p. 124). « La dérive technocratique des démocrates, leur identification à un Etat qui a cessé de protéger le monde du travail, leur cour assidue aux milieux d’affaires précipitent leur séparation d’avec les Blancs d’origine populaire qui estiment payer l’essentiel du coût induit par le combat pour l’intégration raciale » (p. 135).

Le livre de Serge Halimi offre aussi une ouverture théorique en montrant comment une idéologie devient peu à peu hégémonique : « L’idée de viser à l’hégémonie idéologique avant de se retrouver aux affaires, la conviction que l’incorporation d’un nouveau sens commun dans les habitudes mentales est un préalable à la conquête effective et durable du pouvoir, correspond à la démarche qui fut celle des libéraux, aux États-Unis et en Grande-Bretagne » (pp. 203-204). Et Serge Halimi rappelle le rôle joué par les penseurs ultra-libéraux comme Friedrich von Hayek ou Milton Friedman.

Le livre de Serge Halimi est enfin politique car il met le doigt là où ça fait mal : « La gauche peut bien parvenir au pouvoir ; nul putsch ne la menace puisque elle-même ne menace rien ni personne » (p. 245). On ne s’étonnera plus de la dépolitisation populaire quand on lit le théoricien Samuel Huntington que cite Serge Halimi : « Le fonctionnement efficace d’un système démocratique requiert en général un certain niveau d’apathie et de non-participation de la part de certains individus et groupes » (p. 249). On pourrait ajouter que les propos du PDG de TF1, expliquant que les programmes de télé débiles préparent les esprits à recevoir le message publicitaire de Coca-Cola, sonnent comme un écho aux élucubrations savantes.

Tout cela ne concerne-t-il que les habitants pauvres des pays riches ? Que nenni ! Serge Halimi cite la Chase Manhattan Bank qui « recommandait au gouvernement mexicain d’écraser les zapatistes et de truquer les élections pour rassurer les marchés financiers soucieux de “stabilité” » (p. 374). Comme le dit Serge Halimi, « le fouet est long, et la main qui le tient, ce sont les cinq doigts du marché » (p. 387).



Jean-Marie Harribey







Michaël Löwy

Franz Kafka, rêveur insoumis

Paris, Editions Stock

Coll. Un ordre d’idées, 2004, 188 pages



« Peut-on dire encore quelque chose de nouveau sur Kafka ? » Michaël Löwy démontre, en publiant une étude rigoureuse et passionnée de l’œuvre de l’écrivain pragois que cela est effectivement possible. Il est vrai que le parti pris défendu par l’auteur est original et s’oppose à de nombreuses lectures conformistes qui tendent à privilégier un Kafka résigné face à la tragique réalité du monde moderne. Il s’agit en effet, dans cet ouvrage décapant, d’articuler quelques thèmes kafkaïens fondamentaux, « la révolte contre le père, la religion de la liberté (d’inspiration juive hétérodoxe) et la protestation (d’inspiration libertaire) contre le pouvoir meurtrier des appareils bureaucratiques », afin de souligner en quels sens les écrits de Kafka revendiquent un authentique « anti-autoritarisme ». Cette approche politique insiste donc sur la puissance critique et subversive d’une œuvre qui, jamais cependant, ne renonce à convoquer une fascinante et incisive « logique du merveilleux ».

Après avoir rappelé la sensibilité socialiste, plus précisément « romantique de tendance libertaire », de Kafka et mentionné les liens que celui-ci entretint un temps avec des cercles anarchistes (Kafka, dans son Journal, indique ainsi la nécessité de ne pas oublier Kropotkine), Michaël Löwy nous permet d’appréhender la tonalité (selon l’expression de Theodor W. Adorno) rebelle qui s’affirme dans divers textes, tels Dans la colonie pénitentiaire, Le Procès et Le Château. Pour l’auteur, s’exprime en fait un profond refus de toute tyrannie, celle du père bien entendu mais également (« en connexion évidente » avec la première) celles de la civilisation technicienne et du pouvoir politique, qui s’imposent à l’individu et le mutilent.

En revisitant minutieusement l’univers dépeint par Kafka, Michaël Löwy note la terrible actualité d’une approche désenchantée et révoltée. Le « cauchemar bureaucratique », peut-être plus encore qu’à l’époque de l’écrivain, ne caractérise-t-il pas notre quotidienneté ? En suivant l’analyse proposée par l’auteur, nous pouvons mesurer la brutale pesanteur d’une « expérience subjective » déterminée par la violence de « l’engrenage “rationnel” et “impersonnel” de la machine bureaucratique » qui, finalement, comme l’indiquaient les théoriciens de l’Ecole de Francfort, transforme « la rationalité en son contraire ». Pour Michaël Löwy, par les moyens spécifiques de la littérature, avec cet humour noir qu’André Breton considérait comme « une révolte supérieure de l’esprit », se positionnant, selon la formule benjaminienne, du point de vue des vaincus, les romans de Franz Kafka rendent visibles les fondements d’un monde déshumanisé et aliénant et, simultanément, développe une perspective radicalement autre, autrement dit, contre tout fatalisme désabusé, « l’abolition de l’ordre social existant et son remplacement par une humanité libre ».



Jean-Marc Lachaud







X

Spéculations sur l’imaginaire et l’interdit

Textes réunis par Marc-Olivier Gonseth

Jacques Hainard et Roland Kaehr

Neuchâtel, Edition du Musée d’Ethnographie, 2002, 304 pages



Un gros X rouge imprègne sur la première de couverture une moquette « bouclette », typiquement à la mode dans les années 1970. Peut-être faut-il comprendre que la pornographie commence à partir de cette période à « imprégner le tissu social » ? Clandestin avant-guerre, marginal dans les années 50 et 60, le « petit film » accède au rang du cinéma dans les années 1970 et connaît des records d’entrée. On connaît la suite. Une loi qui « ixe » ces images, mais qui trouvent avec la vidéo, le DVD et Internet les moyens d’une consommation mondialisée. L’originalité de ce livre est, d’une part, de ne pas focaliser sur le sexuel, mais de situer dans une mouvance et dans des changements de société la présence de l’érotisme porno. Les articles ne sont pas tous réglés sur la même opinion et plutôt que de produire un « avis » sur la pornographie, ils contribuent à faire résonner le pornographique dans la culture. D’autre part, l’ouvrage multiplie les formes d’écritures : les styles analytiques, littéraires et poétiques ne se juxtaposent pas seulement mais prennent acte de la complexité des rapports de sexes et de genres. Signalons, parmi d’excellents textes, celui de Xavier Deleu « La Pornographie comme esthétique du capitalisme », celui de Janine Mossuz-Lavau « Les acquis et les ambiguïtés de la révolution sexuelle en France » (qui nous rappelle qu’en 1999, 48 000 femmes ont été violées en France) et celui de Boris Wastiau « Les Plaques sensibles de la mémoire ethnographique » qui interroge le statut de photos qui montrent des jeunes femmes nues, au début du siècle dernier, dans la société congolaise. Au-delà de l’approbation capitaliste et de son doublet (le moralisme la-prâline), l’ouvrage interroge le rapport jamais clair que nous entretenons avec ce qui nous traverse.



Patrick Baudry


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