Accéder au site du Passant Ordinaire Notre Monde le dvd
le Passant Ordinaire
FrançaisEnglishItalianoAmerican
  Go !   

Sortie du DVD de Notre Monde

Notre Monde Notre Monde (2013, 119') un film de Thomas Lacoste
Rassemblant plus de 35 intervenants, philosophes, sociologues, économistes, magistrats, médecins, universitaires et écrivains, Notre Monde propose un espace d’expression pour travailler, comme nous y enjoint Jean–Luc Nancy à « une pensée commune ». Plus encore qu’un libre espace de parole, Notre Monde s’appuie sur un ensemble foisonnant de propositions concrètes pour agir comme un rappel essentiel, individuel et collectif : « faites de la politique » et de préférence autrement.
Retour
© Passant n°50 [octobre 2004 - décembre 2004]
Imprimer cet article Imprimer l'article

Super 8


LE PÈRE AIMAIT BEAUCOUP LES FEMMES



Le père était couard aussi.

Le père alors l’homme avait dit à la mère alors la femme

Nous nous fiancerons à la rentrée des grandes vacances.

La femme fut heureuse. Elle passa tout l’été heureuse.

Un soir d’été dans les rues de Saint-Tropez, de ce même été où la femme était alors heureuse, elle vit l’homme embrasser une autre femme.

La femme dit à l’homme.

Je ne veux plus te revoir.

La femme ne le revit plus.



Pendant trois mois elle sortit à nouveau. Les hommes étaient heureux d’accompagner cette femme qui ne souhaitait rien d’autre que marcher aux bras de nouveaux hommes.



La femme l’avait presque oublié le père qui était alors l’homme.



Un soir l’homme sonna chez elle qui était aussi chez ses parents.

L’homme lui dit.

Prends tes affaires je t’épouse.

Ce fut une affaire rondement menée.

L’affaire devait être entendue sans s’attarder sur des j’ai l’honneur de vous

ou des voudrais-tu m’ ?



L’impératif du prends tes affaires plus l’indicatif présent du je t’épouse.



Une ode admirable sans accompagnement musical, brève mais efficace, présentant

cet avantage pour l’homme qui était maintenant presque père de n’admettre

aucune objection.



Ainsi la vie de la mère serait toujours dans l’ombre de l’impératif et de l’indicatif présent.



L’homme presque père ne lui a pas laissé beaucoup de temps pour s’émouvoir.

Dans la voiture qui les ramena ce soir-là chez lui, le regard fixe accroché au devant

de la route, il lui dit qu’elle avait intérêt à vite tomber enceinte.



Ainsi l’enfant justifierait pour toujours l’acte dénaturé d’un mariage qui opposait deux familles d’origines sociales divergentes.



Il faut comprendre –

Le père était d’une moralité admirable, c’était un bourgeois.

La mère était danseuse, c’était une fille de mauvaise vie.



Comme elle était docile la mère fut enceinte à son mariage.



L’enfant ne vécut pas.

La mère fit une fausse couche.



Mais l’affaire était conclue.



Depuis ni le père ni la mère ne regardent en arrière.



De tout cela il n’existe aucune image.



Le père a tout jeté d’avant.

Le père a ce pouvoir d’oublier les passés encombrants.



LE PERE AVAIT TOUJOURS SU QUE SON REGARD FERAIT DU CORPS

D’UNE SEULE FEMME L’HÉROÏNE DE SON OBSSESSION ICONOGRAPHIQUE



Pas fou, la femme qui peuplerait ses images pour les années à venir, le père l’avait choisie aguichante, jambes levées à l’oblique, bras évanescents, visage altier. Le père l’avait choisie dans les tirs croisés de milliers d’autres regards empampillés Opéra balletomane. Au moins, le père était sûr que ces milliers d’autres mâles fomenteraient secrets complots pour détourner l’abandon jambes bras visage de C.



C fidèle ferait de S le roi d’un royaume de jambes, de bras et de visages démultipliés par l’accumulation des images.

Le père régnait.

Le père était le roi de son royaume.



Pour C qui faisait commerce-objet de son corps son destin c’était – soit mariage profitable, soit le devenir-héroïne, soit la dégringolade des jours.



C – mariage profitable.

Après il faut se multiplier.

Les enfants arrivent.

Les deux par le siège.

Accouchements douloureux.

Le père à la naissance de la deuxième, c’est encore une fille ?

De toute façon C glisse. Elle glisse sur la douleur, sur les humiliations, sur l’étreinte obligée, sur l’argument imparable de S : je t’entretiens tu pourrais au moins.



Le père régnait.

Le père était le roi de son royaume.

La mère rognait son os.

Ainsi se font les destins.



Saint-tropez/France/1971



LES PLAGES SONT PLEINES DE MONDE



On ne distingue aucun corps dans cette foule.



S s’y sent bien.



Anonyme dans cette histoire qui est la sienne.



S PARCOURT À 180° L’ÉTENDUE DE LA CAMPAGNE



Le regard glisse sur la campagne et ne pénètre rien. Tous les sens rassemblés dans

le cadre tombent dans cette perte de l’espace.



Il faudrait que d’un côté, S saisisse le plaisir étalé sur tout ce qui se présente à son regard et de l’autre qu’il filme pour le conserver. Ainsi S ouvrirait un espace singulier, un espace capté comme s’il s’agissait d’un lieu où tout peut recommencer.



Au lieu de cela, le regard de S glisse sur les corps des femmes aux seins nus : une jeune femme blonde immobile aux pieds des vagues et plus tard appuyée contre une rambarde ; une brune, voluptueuse, les cheveux relevés en chignon, accroupie dans l’eau ; une autre femme blonde, allongée sur le sable, les chairs dégorgeant sur les côtés gauche et droit de son corps.



La singularité passe à présent par l’anonymat des corps.



L’anonymat : un gynécée de mille femmes où la vision de S s’incarne.



Figures interchangeables du désir de S se substituant à C affairée à son corps de mère, dans ses gestes de mère.



S capte les premiers seins nus sur la plage de toute l’histoire occidentale des femmes sur la plage.



Saint-Tropez : microcosme des femmes offertes à la libération des corps et à la caméra de S.



S semble parfois s’être endormi. Son regard veille comme un bruit de sommeil jeté sur le sable. Une éternelle fois il se lève, marche, fend la foule plantée au milieu de cet été qui l’obsède. Dans l’oreille de S résonne le bruit d’un ailleurs, proche ou lointain, peu importe.



Il pense parfois à la nuit. Dehors il n’y a pas de vent. Les choses de la nuit sont

immobiles comme une avancée d’eau dans la lumière. Sa main prend le sein de C. Tout recommence. Bien sûr cela finira pareil. Mais il faut bien commencer pour finir plutôt que de vivre éternellement sa fin. Petit homme pris par la chair, seulement par la chair. Sa main s’élève, médite son écart, son ignorance, et brûle retirée dans le désert du corps de C.



À SAINT-TROPEZ, C’EST UN DÉLIRE

OÙ LES SENS S’INCARNENT DANS LA COULEUR



Sur la plage S observe les corps agencés comme des figures géométriques.

Plusieurs fois S s’abandonne.

Plusieurs fois S revient vers le corps de son enfant qui rampe, court, tombe.

S observe ce que l’enfant est pour la femme et le mouvement des gestes de la femme pour l’enfant.

Bien que cela soit nouveau pour lui, S est visuellement capté.

Mais il ne comprend rien à cette histoire.



Alors S cherche : la plage est un désert de sable fin. La mer, il la voit sans fin. La foule, un regard sur tous les autres corps.

Il cherche le rassemblement, la matière qui offre des champs de vision inconnus.

Il tente de donner du poids à sa main absente et à son regard vacant.

Dans l’inutilité de se souvenir.

Dans l’écriture en hâte stockée sur la bande.



Il cherche à ce qu’une note brusquement s’intensifie et se révèle sans détour à son regard. Il insiste sur cette quête, jusqu’à tuer la note, objet de sa recherche.



Toujours il revient vers l’enfant et la mère.



Parfois un morceau de corps de la grand-mère : la grand-mère se sait indésirable pour l’image. Toujours elle se précipite pour sortir du cadre dès qu’elle voit la caméra braquée sur elle. Elle lâche l’enfant qu’elle tenait par les mains et elle se précipite vers l’extérieur. Quand elle ne peut pas abandonner l’enfant, le père ne filme qu’une partie de son corps, en général la plus inexpressive, ses jambes par exemple.



Tout ce qui est visible évolue dans un espace et un temps incertains. Seul apparaît

ce qui semble demeurer contre les éléments en mutation ; ce lien entre la singularité des corps et l’effacement dans l’anonymat.



DEUX TENTATIVES DE DISPARITION DE S



Première tentative de disparition de S : S rêvait qu’il s’en allait. Il mettait grand-père, grand-mère, mère et fille dans la voiture et il les filmait partant vers la plage. Chaque fois S espérait qu’après la disparition de la voiture au détour du virage la voiture

ne reviendrait plus. Alors il filmait l’immobilité de la route, le silence sans le corps

familial et il ne bougeait plus. Cela durait longtemps. Il n’y avait plus rien d’autre

que la route qui disparaît et avec elle le souvenir de la famille.



Deuxième tentative de disparition de S : S est au volant de la voiture avec O à ses côtés. C’est la mère qui filme. S est hilare au volant. Sa fille aussi. La voiture démarre. Une main sort de la voiture en signe d’au revoir.



FIN



Au bout du virage l’image se coupe nette.

Pas de plan attaché à la disparition.

La conscience du père dans l’image s’arrête nette.



THE END



Le père a disparu.



La rupture de l’image laisse entrevoir ce qu’aurait pu être la vie de S soudain délivrée : le père sur orbite, projeté pour toujours dans la circulation des routes.



L’image qui succède à sa mise en orbite est violente : la famille recomposée à nouveau autour d’une énième table de déjeuner.



Cruauté du montage.



Haraucourt/Ardennes/1971



LE JEUNE PÈRE SUIT LE MODÈLE DE L’ÉTERNEL FEMININ

SANS SOUCI DES ORGANES DE LA MÈRE



Sans organe : la chute de l’enfant du bassin de la mère vers l’extérieur.



Jusqu’alors le père était dans la pénétration de l’image. À lui l’adoration des icônes féminines.



Le père répétait indéfiniment le geste de se saisir et de se repaître des contours

féminins.



Le père était dévot.



C’est ainsi qu’il contribuait aux gestes de l’image.



Le père se situait juste au niveau des courbes féminines.



Jusqu’alors la mère pensait qu’elle était une rédemptrice, et dans l’optique paternelle, la seule et l’unique. Qu’en elle le père pouvait aspirer aux plus hautes jouissances car toutes les jouissances de S trouveraient écho dans l’image sacrée de C.



La mère avait ce pouvoir-là.



Longtemps la mère avait abondamment nourri les images du père sans jamais lui dire pourquoi. Pour la mère c’était une évidence.



Le père ne lui pardonnera jamais cette insouciance.



Il aurait voulu qu’elle lui explique ce féminin qui s’offrait à l’image.



C’était leur seule chance à tous les deux.



La chose fut irréparable.



Au lieu de cette dévotion à l’image, de cette bondieuserie qui engraisse, la mère aurait dû lui raconter ses organes. Saisir le père à pleines mains et l’amener tout entier aux grognements des viscères, aux bousculades hormonales, à la circulation du sang,

à l’enfant se frayant un chemin.



La mère le sait.



Elle ne peut que s’en prendre à elle-même.



Le père alors fuit l’ignorance qu’il a des organes de la mère. Il ne connaît pas ce langage. Le père se situe juste au niveau des courbes féminines. Ce qui lui reste de la femme s’impose dans ces mots : faire un enfant – jolie frimousse et joli corps.



Ou bien préférer le langage enchanteur. Préférer l’organe là où l’imaginaire s’active, dégraissé de la fusion maternelle.



LA MÈRE VEUT ENCORE SE SOUMETTRE



La mère lui dit.



Je ne suis pas la mère, je suis la femme. Celle qui parcourt tes jours et tes nuits. L’enfant se fait dans mes gestes, dans la sauvegarde, tu sais, la sauvegarde des gestes d’où surgit le temps. C’est une question où s’accordent les gestes au temps, au lieu qui nous ramène à l’envergure d’une naissance. C’est là, juste avant que la mort nous frappe. Que sais-tu de cela toi le corps qui ne meurt jamais ? Des gestes, donnés seulement maintenant, mais ce soir ou plus tard encore, ma chaleur, les courbes de ma chair que je t’offrirai, et là, tu verras comme je sais me soumettre. Plus un geste, plus un temps, plus un lieu où l’espoir ne s’abandonne. La vacuité des sexes. Sexe pour sexe, contre sexe, dans, sur sexe. Ni avant ni après. Ton pouvoir immense. Tu le sais celui-là, tu le connais celui-là. Va, tu me l’as enseigné.



L’homme est cruel, la femme est cruelle. Jamais au même moment. La cruauté de la mère est réversible. Pas celle du père.



Le père se souvient qu’il s’était fait avoir au paradis des hommes. Il avait laissé faire la femme jusqu’alors. Elle lui rendait tout en bien. Sa beauté, sa douceur, sa peau. Elle lui donnait tout ce dont l’homme avait besoin. Le père avait découvert la limite. La femme était devenue un fardeau. Le prix à payer pour purger ses erreurs. Une futilité qui ne lui avait rien valu de mieux que la redite du quotidien.



La mère lui dit :



Tu m’as pris encore mes douceurs cette nuit. Tes accusations macabres, ton indifférence à mes ouvertures. Les chemins que je t’ouvre tu les saccages les uns après les autres. Un regard retranché de tes yeux, un geste soustrait de ton corps, plus rien ne demeure, plus rien ne t’habite de toi vers moi. Ce langage en puissance le puises-tu dans ta voix ? Est-il ce reste de désir encore vacant, poussé par la disjonction de nos corps ? Nos dénuements font la part belle à ces regards de bête et de chasseur. Je suis partie en fumée puisque tu m’as soufflé dessus. Aussi simple et fragile que de la neige sur tes vêtements. Ce regard malencontreux. Mon dieu, qu’est-ce que je fais entre tes murs ? Quelle distance me laisses-tu ? Dans nos traversées nous ne nous conjuguons pas. Tout juste un support l’un pour l’autre. Jamais plus ni toi ni moi nous nous

laisserons nous approcher. Jamais plus nous ne laisserons le futur saper notre belle intégrité. Je meurs un peu plus dans tes bras. C’est ça qui te donne de la distance ?

Les certitudes se barrent sitôt qu’elles s’accomplissent. J’ai fait la belle, je te l’accorde, et il y a encore de beaux restes. C’est du blanc qui momentanément me traverse quand je suis dans tes bras. Du blanc qui porte atteinte à ma voix. Tu ne m’écoutes plus pauvre fou, et tu ne me vois plus non plus ? Le support… Ha ! oui. Voici mon bras, ma cuisse, mes seins, ma main. Voici mes pieds, mon front, mon ventre, mon sexe. Prends-les, accepte-les ! C’est bien de mon corps que nous repartirons toujours ? Si j’avance vers toi tu me perces de partout. Ça fait mal. Et tu me laisses ainsi chancelante sur une terre dévastée. J’ai encore mes yeux quand je ne vois rien, encore mon sourire quand plus rien ne me traverse, et ma beauté quand pas un mot de toi ne se pose sur mon corps. J’ai mon chemin qui circule par l’intérieur. Un souffle de voix c’est encore un souffle tout court. Je connais le secret. Fermons les yeux et devenons silencieux. C’est la ritournelle des images perdues dans le fond du miroir. Nous nous épuisons dans l’écoulement du temps. Une perte et c’est tout. Nous sommes ces morceaux de corps repris par ceux des enfants. Nous leur donnons ce que nous perdons. Laisse le silence suivre sa trace. Laisse le langage se soustraire des mots et accoucher du silence des enfants.

Critique d’art, Alexandra Baudelotest l’auteur d’un ouvrage non publié, Super 8, dont sont extraits les textes
ci-dessus. N.D.L.R.

© 2000-2018 - Tous droits réservés
le Passant Ordinaire