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Sortie du DVD de Notre Monde

Notre Monde Notre Monde (2013, 119') un film de Thomas Lacoste
Rassemblant plus de 35 intervenants, philosophes, sociologues, économistes, magistrats, médecins, universitaires et écrivains, Notre Monde propose un espace d’expression pour travailler, comme nous y enjoint Jean–Luc Nancy à « une pensée commune ». Plus encore qu’un libre espace de parole, Notre Monde s’appuie sur un ensemble foisonnant de propositions concrètes pour agir comme un rappel essentiel, individuel et collectif : « faites de la politique » et de préférence autrement.
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© Passant n°50 [octobre 2004 - décembre 2004]
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Va, va, boum !


Elle avait fait usage de sa brosse à cheveux. Schhhhtiiingue ! Celle aux pointes métalliques… Sur le coup, je n’ai rien compris : un type ordinaire, la quarantaine. Il lui avait, selon elle, touché les fesses alors que nous montions dans le transport en commun. L’homme s’était écrié : « Vous m’avez fait mal ! Très mal ! » Puis, sans demander son reste, il était descendu à l’arrêt suivant, se tenant le nez constellé de minuscules tâches rouges.



Nous nous rendions en bus à la périphérie de Bordeaux afin de démarrer plus rapidement notre périple en stop. J’espérais obtenir un portage d’une seule traite jusqu’à la frontière espagnole ; peut être même jusqu’à Pampelune.

J’étais plutôt reconnaissant à l’égard du frôleur : je n’avais pas du tout envie de me retrouver dans la situation de l’été précédent. Après bien d’autres histoires du même genre.

Dans un bistrot de nuit de Salamanque, je m’étais battu avec trois gars (nous étions tous éméchés), très émoustillés par la silhouette alanguie de Manie assise sur un des tabourets du comptoir. Et je m’étais fait mal :

– C’est ta fiancée ? demandait-il pour la troisième fois. Et Manie, sur la planète Sola, gin tonic en main, une longue cigarette en guise de paille, répondit avec son accent plus que parfait :

– No, la hostia ! « Amiga », solamentes !1

– « Amigo de nosotros », tu es d’accord qu’on la drague, bien entendu ? continuèrent-ils. Le ton était net, moqueur. Le mot « maricon »2 cogna mes tympans :

– Bien sûr, mes cons mignons !

J’avais posé lunettes et Leica à coté du medio Cuba3 et foncé, ah, ah, dans le tas…

Bim, bam ! J’avais fini bleuté, comme la nuit qui jetait l’éponge. De jolies étoiles filant vers l’arrière de mes prunelles. Branlée plus biture : pas mieux. La couille grosse comme un pomélo.

Manie s’était envolée. Elle avait, me grinça le serveur qui en avait plus que marre, demandé un taxi juste au début du numéro : « Cago en Dios ! Sapira’o en taxi ! »

En face, ils avaient aussi dégusté : surtout celui (je voyais pourtant double) que j’avais aligné d’un direct, vraiment direct, à la pomme d’Adam ; et l’autre à qui j’avais fusé du coude plein foie, genou dans le bas-ventre (le spécial bond d’assaut), et retourné les doigts, et qui s’était mis à miauler comme un chat affolé. C’est le troisième qui m’a eu en traître, juste au moment où j’allais finir à la tronche Hijo de puta II. Et c’est lui, cet enculé, Hijo de puta III – la vie est injuste – qui s’en est le mieux tiré.

À cette époque, je remuais bien : je profitais du bénéfice d’un entraînement récent au combat. Je pouvais encore soulever mon cul au-dessus de la tête sans penser plus que ça. Je devais peser dans les soixante-huit kilos. La pleine forme. Et je me prenais à présent pour un photographe, après m’être pris pour beaucoup d’autres choses. Tu veux ma photo ? Je suis parti dans le petit matin, couteau sorti, en faisant des moulinets, sous les « Fuera, fuera de aqui ! Cabron ! »4 du serveur, sans plus attendre la Garde civile ou les « amis de

mes amis »…



J’ai retrouvé Manie en fin de matinée. À la terrasse du San Miguel, juste à coté de l’hôtel de la Peña où nous logions deux ou trois jours avant de rejoindre le Portugal. J’avais pris le temps de me refaire une beauté ; de dégueuler ; de me changer ; de cracher du sang dans le lavabo de la chambre étroite (une de mes prémolaires et un morceau de lèvre y étaient passés) ; d’observer, dans la glace de la vilaine armoire, mon testicule gonflé qui me faisait très mal. Je craignais, en effet, une torsion. J’avais donné, naguère, dans un autre monde plein de brume jaune et d’odeurs entêtantes, et, bien entendu, sans hôpital de proximité. « Just some hours left, man, That’s all you’ve got… »5

J’avais mal, mais je connaissais. C’est rassurant, en quelque sorte, quand on comprend sa douleur.

Manie (où donc était-elle passée entre temps ? Elle n’était pas revenue à l’hôtel…), qui prenait un petit déjeuner du genre copieux, m’accueillit comme si de rien n’était. Je fis de même. C’était notre règle du jeu. Le « Amiga… » me restait en travers de l’enflure violacée de l’œil droit. Son absence aussi. Pour un peu, j’en aurais pleuré. Mais, c’était comme ça qu’elle était. C’était comme ça, sans doute, que cela devait me plaire…

Elle se mit à rire. Et je fis le clown Grock, cherchant le clin d’œil du cocard, relevant les babines pour accentuer l’absence dentaire que je voulais désopilante. « Saaans blaaague… »

Elle n’était pas du genre à vous materner, à vous prendre par le bras pour vous accompagner chez un dentiste ou chez le docteur. Démerde-toi, bonhomme ! Elle se foutait tout à fait de l’esthétique d’une dentition parfaite. Manie riait, riait, et j’étais heureux. Je savais que, plus tard, si le petit matin était propice à nos retrouvailles, mon orchite, soulagée à l’Osmogel, ne me servirait pas vraiment d’excuse. Ni le mal de dent. Elle poufferait, sans doute, à la vue en gros plan de mon œil au beurre au noir, ajouterait, à l’évidence, quelques remarques acides sur mon ridicule intrinsèque. Tout juste des condiments insolites à notre étreinte. Tout juste une contrainte supplémentaire à une érection évidente et soutenue. Et elle se ferait enfiler, les yeux fermés, comme si elle n’y était pour rien, en dépit des râles et de la mouille abondante de sa chatte. Et elle se ferait secouer, défoncer, lécher, la Sainte Vierge, dégauchir de partout, jusqu’à que j’entre en sommeil lourd, sans jamais me tenir, me caresser, m’embrasser, sauf, peut être, si je guidais de force ses mains, ses lèvres gonflées vers quelques extrémités ou orifices qui la feraient vibrer, tressauter d’envie et de répulsion. Tout à la fois. Et le combat infernal et délicieux reprendrait.

Va, va, boum !

C’était comme ça.

Et, sans que je saisisse pourquoi, dans le soleil de midi en train de carboniser la chambre, elle se lèverait pour s’enfermer dans la salle de bains. Et il me faudrait partir, vaguant, queue et couille douloureuses, du sang dans les urines, le temps qu’elle retrouve contenance, qu’elle puisse affronter ma présence et la sienne, un verre d’alcool et une nouvelle cigarette en main ; le temps qu’elle me dise, sans me regarder, cachée derrière la mèche énervante, la fumée et les ongles longs : « Ah, stupide animal ! Te voilà, toi ? » Et qu’un petit sourire en coin apparaisse, mais, attention, pas question d’en rajouter ou de commenter, parce que là, de sourires : macache ! Et on ne savait pas où ça pouvait se terminer : ailleurs, ici, avec qui, avec quoi, tout seul ?



Manie n’était pas timide ou timorée. Juste une enfance gâchée… Elle se savait seule au monde depuis toujours. Même à deux. Même en double.

Je n’ai jamais rencontré personne de plus sidérant : je l’ai vu foudroyer d’un mot, d’un regard, d’un geste tout quidam, mâle, femelle, riche, pauvre, qui se mettait en travers de son désir ou de sa route. Aussi bien en remontant le Rio do Madeira6 que dans le Barrio Chino7 ; lors de parties de bridge à Martinez8 ou des soirées plus branchées sur les Twin Peaks9. Si quelque individu venait à lui déplaire (et ils étaient nombreux dans ce cas !), Manie ne lui accordait plus aucune réalité : il devenait transparent, sans substance. Non seulement pour elle, mais aussi pour les autres participants qu’elle honorait, « généreuse », de sa perception. Ils étaient trop heureux de faire partie de ce cercle exclusif et très regardé… Alors on voyait le type ou cette pauvre bonne femme soumis à cet anéantissement soudain, histoire d’exister, se mettre à gesticuler, à énoncer de plus en plus de propos maladroits, à devenir agressifs pour finir grotesques ou prostrés… Mais de quoi pouvaient-ils donc se plaindre ? Qui les agressait ? Elle, peut-être ?

Une dangereuse. Ça pouvait mal finir. Et ça finissait mal souvent.

Para que te cuento, Che10 ! Creo que si...



Parfois, c’était amusant. Tiens, une fois, à Santa Fé, au Nouveau-Mexique, Manie m’a ramené un étudiant. Elle l’avait appâté à la canette Budweiser puis ferré au Whisky sour11. Il mesurait dans les deux mètres. Elle a allongé le titan titubant en sardine, à côté de ma pomme cuite. Je dormais déjà, en boîte ou saladier, totalement défoncé au Tranxène 50 : faut dire que c’était une période où je carburais sec à la benzédrine. Cette nuit-là, je voulais dormir… Mais, quand même : je supportais mal l’absence et l’attente, la sienne en particulier, mais aussi celle des autres (et je ne peux pas dire que cela se soit vraiment arrangé avec le temps).

Quand j’ai repris conscience, mes tempes, devenues électriques, grésillaient dans l’air conditionné. J’entrevis, sur la gauche, une sorte de tour blanchâtre. Ça renardait le caoutchouc chaud. Je découvris, un peu plus loin, un deuxième édifice, en tout point semblable au premier. Le plus proche surplombait mon appendice nasal subitement devenu ridicule. Il s’agissait, en fait, de deux immenses chaussures de basket ; dont les œillets des lacets m’étaient apparus d’étincelants hublots. L’énorme tatane, à proximité de mon visage, était agitée de spasmes inquiétants. Elle menaçait à tout instant de venir s’effondrer sur le pavillon de mon oreille.

Bien après (il avait passé sa première journée à vomir et à se plaindre d’un épouvantable mal de tête…), Bill, le New-Yorkais, étudiant en ethnologie (d’où sa villégiature dans le secteur), m’a raconté qu’il avait bu comme « jamais je n’aurais cru, mec, possible de boire…12 ». Des fois, près du grille-pain en inox brossé, dans la vaste cuisine de la mansion consulaire que l’on nous prêtait, nous nous asseyions tous les deux pour deviser autour d’une collation improvisée. Bill était devenu pensionnaire à plein temps de notre petite communauté. Immense gaillard blond et barbu, évidemment basketteur, il traînait ses membres trop grands à travers l’enfilade des pièces, la paire de jeans délavée glissant sur les hanches étroites et des fesses quasi inexistantes. Il ne savait où poser mains, pieds, agiter queue. Manquait une balle. Fallait pourtant l’occuper ; par pure humanité. Le regard était bon, la voix basse et profonde, son poil luisait propre et ordonné. Un garçon très aimable ; et pas con pour un rond. Tout en me préparant des toasts au Peanut butter13, il passait son temps à parler corrida, d’Hemingway ou bien des amérindiens Anasazi, avec le barking14 typique from the Big Apple15. Je lui avais déclaré une fois – avec ironie – que mon roman préféré d’Hemingway était Le Soleil se lève aussi . Il m’avait répondu que, pour sa part, il adorait Paris est une fête…

Quand nos érudits sujets de conversation s’épuisaient, nous écoutions les Beatles (The magical mystery tour : I’m the walrus, I’m the walrus ! I’m the eggman !) ou bien Stills, Crosby, Nash and Young.

Big Bill n’existait plus pour Manie (avait-il vraiment existé ?), depuis son réveil, tête-bêche, à mes côtés. Elle avait éclaté de rire en découvrant nos airs ahuris. Sans doute s’était-elle réjouie de la différence des corps ainsi disposés et de nos têtes d’abrutis.

Et ça lui suffisait, la terrible…

Il y avait aussi cet engouement de Bill pour la corrida. Ça ne plaisait pas du tout à Manie. Elle se méfiait des hommes et de leurs passions cruelles. Les animaux, par contre, lui tenaient à cœur. Ils étaient bien les seuls à avoir droit à ses caresses. Quelque chose à voir avec l’innocence, croyais-je, à l’époque…

De temps à autre, Bill essayait de ruser : d’un œil mélancolique de brave toutou qui se sait quelque peu envahissant, il la regardait aller et venir. Mais il n’insistait pas. Ça ne prenait pas.

Il nous quitta poliment, discret au possible, promettant, un de ces jours, de nous faire visiter Taos et les villages Pueblos alentour. Manie l’embrassa, distraite, alors qu’il inclinait la tête pour repasser la porte d’entrée. Elle s’en était aussitôt retournée au sauvetage d’un scarabée qui cognait comme caillou contre la baie vitrée du salon principal.



There’s too much confusion here

Said the joker to the thief,

There must be some way outa here

I can’t get no relief…16



Manie m’a levé à la terrasse d’un café de Bordeaux. Elle m’a regardé quelques secondes et elle est venue me demander du feu. Elle m’a pris la main, et, dans la suite du mouvement, je me suis levé pour partir avec elle. Je l’ai trouvée presque trop belle, un peu suffocante. Pour éviter de me faire aspirer par ses lèvres ourlées et humides, ses mains charmantes, je me suis dit que les ongles trop longs, les cheveux qui flottaient dans le dos, presque jusqu’à sa croupe, avaient quelque chose d’évident, voire de ridicule. Ensuite, nous avons ri, à en pleurer, des mêmes choses. Et nous avons beaucoup bu. À un moment, elle s’est laissée aller contre moi et s’est mise à vibrer. Je n’exagère pas. Nous sommes passées tous les deux d’un coup, d’un seul, de l’autre côté du miroir.

Nous avons fait l’amour dans l’entrée d’un immeuble. Sur les premières marches d’un large escalier. Tellement fort, que nous avons réveillé les locataires de l’entresol et du premier qui hurlaient : « C’est une honte ! Vous n’avez pas honte ? Monsieur Georges, appelez la police ! »

Je ne savais plus. Sa beauté devenait seconde. Elle n’était que pulsation. Savoir si je la baisais comme il faut, savoir si cela allait durer deux, dix, trente, quarante minutes, heures, jours, n’avait rien à foutre dans cette love affair .

Après, nous avons marché. Longtemps. Nous avions peur ; de casser cette chose entre nous, entre nos corps. Manie ne disait rien. La longue mèche dissimulait son visage. Elle évitait mon regard. Chaque fois que je posais ma main sur son épaule, elle frissonnait.

Je l’ai suivie jusque chez elle. Nous avons préparé du thé noir et elle a enfilé une chemise de nuit derrière un paravent sur lequel voletaient des oiseaux. J’ai cru apercevoir des cigognes. Ça m’a fait rire. J’ai mis un disque des Doors sur son électrophone : « Break on through the other side ». Juste après, elle s’est allongée sur le lit. Elle me tournait le dos. J’ai eu tout à coup l’impression de ne plus exister. Jusqu’au moment où elle a pris ma main sans jamais se tourner. Je bandais comme un bourricot. Je lui ai fait l’amour en levrette jusqu’à ce qu’elle exige mon départ. Sec. Comme ça. Toujours sans regarder.

Je me suis retrouvé devant un expresso. Amer, très amer. À bailler devant un bistroquet qui frottait ses verres dans le matin tiède. Nous étions en juin, au milieu des cris des martinets. Seul comme jamais. Trop fier pour revenir demander des explications.

Une salope ! Une hystéro ! Va donc, eh, malade !

Ensuite, j’ai halluciné. À en avoir le palpitant qui s’emballait. L’allure, son corps, le grain de beauté près de la colonne vertébrale… Qu’est-ce que c’était, ce bordel ? Un trouble psychologique ? Moi, à cran ? Pour cette gonzesse à demi berzingue ?



Une semaine plus tard, jour pour jour, heure pour heure, à l’endroit même de notre rencontre, Manie m’a tapé sur l’épaule, soufflé comme une shaman de la fumée dans le creux de l’oreille : woouushhh ! Cloc ! Le caisson de décompression ! Enfin, elle m’a proposé de rencontrer sa grand-mère qui tenait une mercerie dans le quartier du Sacré-Cœur.

Bien sûr que j’ai eu envie de dire bonjour à Mamie.



L’année qui suivit, il y eut deux avortements provoqués par des faiseuses d’ange approximatives. La pilule n’existait pas encore ; et les préservatifs étaient passés de mode, sauf pour les bidasses quand ils se tapaient des putes.

Manie, la seconde fois, évita de justesse la septicémie mais manqua y laisser un rein.

Ma pauvre couille, triste et esseulée, n’en revenait pas.

« Je ne veux pas d’enfant ! Assez de tristesse… », commentait-elle.

Une fertile, pourtant.

Et j’approuvais, tout et son contraire.



Manie : cette beauté saisissante… Que ce soit pour avoir des emmerdes, mais aussi pour se déplacer, manger, boire à l’œil, rencontrer la gentry locale ou internationale, il n’y avait pas mieux (nous ne comptions plus les rencontres opportunes, quasi inespérées, en même temps que les contrôles plus que sévères des services de la douane, ainsi que les regards de haine ou d’envie…). Du coup, je paraissais moins étrange, plus mystérieux. Malgré ma dégaine de décalé et le tissu cicatriciel tout frais que je présentais pleine gueule. On cherchait même, parfois, d’où venait le charme :

« Et si ce type… »

« Ladies an’ gentlemen, let me please introduce to you : Beauty and the Beast ! »17

La magie, cependant, ça va, ça vient ; comme tout le reste… Avant de partir à Pampelune, Manie consulta une voyante éclairée de la boule. Je l’avais accompagnée, goguenard. Elle avait l’air d’y tenir. La sorcière, guillerette, nous avait prédit une vie de couple peu commune : Manie rencontrerait un « nordique et latin » ; quant à moi, quelque « négresse blonde ». En sortant, nous avions rigolé comme des bossus débarrassés de leurs bosses. Mais, nom de Dieu, tout le monde, même les boules de cristal s’échinaient à nous séparer.



Où en étais-je ? Ah, oui ! Nous étions descendus de l’autobus. Au lieu-dit Beausoleil, si je me souviens bien. Nous comptions, comme je vous disais, rejoindre les fêtes de la San Fermin. Le ciel tournait lourd ; couleur plomb. Ça sentait pour le moins l’orage et les changements à venir. Ça n’a pas traîné. Manie a levé le pouce et le camion blanc s’est aussitôt immobilisé. Un « puissant » coup de frein… Les essieux ont grincé un temps et l’air comprimé du système de freinage assisté a chassé la chaleur de la chaussée vers nos visages.

Un semi frigorifique.

Nous sommes montés dans la cabine comme deux gosses trop pressés.

« Je vais sur Bayonne, la zone… » Une voix de petite fille. Putain, que c’était étrange ! Le mastar pesait bien son quintal. L’avant-bras faisait, sans mentir, ma cuisse. Je me suis installé entre lui et elle. Il s’est mis à suer.

« Vous êtes ensemble ? »

Pour le coup, Manie n’a rien dit. J’ai voulu faire de l’humour :

– Plus ou moins…

Nous sommes restés un bon moment dans un silence très relatif : il y avait quand même le bruit du moteur, de la boîte, ainsi que Johnny qui rengainait comme un cheval mort. Plus tard, sous un ciel mitigé, comme revenu de tout, la grosse Ginette a tourné sur une route secondaire pour ranger le bahut à l’entrée d’un chemin : une voie d’accès incendie…



– Le coup de barre… Ca ne vous ennuie pas qu’on s’arrête un peu ? Je vais m’étendre en couchette…

Les yeux, boutons noirs, étaient, à présent, vicelards complets. Nous nous sommes regardés avec Manie. Nous avons commencé à cligner des paupières, à ricaner, nerveux. Nous n’allions quand même pas le regarder dormir. La gnoque nous a alors montré son bouquin porno :

– Je ne déteste pas enculer, sucer ou me faire pomper…

Manie est descendue du camion sans se retourner. J’ai eu à peine le temps de jeter :

– Attends-moi !

Elle est allée au milieu de la route départementale, dans le cagnard.

– Je te file du fric pour toi et pour elle…, a dit le gros.

Il défaisait sa braguette.

– Si vous jouez tous les deux aux cons, je vous embourbe autrement ! Qu’elle ne croit pas se tirer comme ça !

Il m’a montré son fusil de chasse dissimulé sous la couchette.

– Je vous fourre dans le frigo ! Au crochet ! Je vous refroidis, tu comprends ?



Il s’affolait complet. Partagé entre peur et jouissance : le pire des mélanges…

– Je comprends… Tu me files combien pour elle ?

Une répartie qui se voulait amusante et désespérée…

– Je te veux toi aussi ! Deux cents… Pour les deux ! Sinon, je t’écrabouille la gueule !

Il triquait comme un fou. Ce que je pensais qu’il était. Sa voix de castrat m’était insupportable. Il avait attrapé ma chemise et me forçait à me pencher vers son sexe dégueulasse qui reluisait de foutre. Il allait falloir que je me la joue… J’ai vu la clé sous le siège ; une « spéciale » roues jumelées. Je l’ai allumé dans les dents une première fois. Puis une deuxième. Enfin, je lui balancé un grand coup sur sa tronche. Le sang pissait de partout. Il m’avait confondu avec un gentil hippie. Maintenant, il pleurait de trouille et de douleur, comme un tout petit enfant, en brassant l’air de ses bras dodus.

– Plus fou que toi ! T’as compris, salope ?

Pendant ce temps, Manie fumait sur le bord de route. Comme si de rien n’était. Elle regardait à droite, à gauche, sans empressement : pas de voiture en vue, donc… À toi de jouer, mon gars !

J’ai refoutu un coup au pauvre type. Je voulais qu’il ait peur. Vraiment peur. Autant que moi. Qu’il ne me casse plus le berlon restant. Je lui ai piqué son baise-en-ville posé sur le tableau de bord (À l’époque, la cibi n’existait pas en Europe ; ni les téléphones cellulaires).

– Si tu nous emmerdes, je vais hanter ! Je prends tes papiers, ton fric… Essaye de porter plainte, tu seras pas déçu !

De la pointe de la longue clé à pipe, j’ai porté un coup tendu au pharynx ; du billard. Il a glissé lentement sur le volant. Il ne bougeait plus. Il s’étouffait. J’ai fait très gaffe à ne pas aimer ce que je faisais, à ne pas avoir envie de quelque chose de plus définitif. J’ai pris nos sacs, le flingue et rejoint Manie.



Nous avons tracé plus d’une heure à travers les pins. Le long d’un pare-feu. Jusqu’à une autre route secondaire. Manie me suivait, elle ne disait rien. L’orage revenait au-dessus de nos Têtes. À un moment, elle a juste marmonné : « Ça n’arrive qu’à toi… ». Ses yeux regardaient vers l’intérieur. Je me suis retenu de la gifler.

En prenant vers le sud, nous avons atteint un village, dont je ne me rappelle plus du tout du nom. Avant, je m’étais débarrassé du fusil (il était chargé ! Une cartouche dans chaque chambre…), de la clé et de la sacoche dans un fossé où stagnait une eau noire saupoudrée de pollen jaune et d’aiguilles de pin. J’avais dégoté trois cents balles dans le portefeuille de monsieur Grosjean Jean-Pierre (ça ne s’invente pas), routier sympa. Vu les documents, il avait un gosse, une épouse et une maison neuve à entretenir au pays du Cognac.

Alors que, dehors, une forte averse se déclenchait en même temps que le tonnerre, nous avons bu un premier pastis au comptoir du « Cercle de la Chalosse », Puis deux ; puis trois. Le tenancier du lieu, entre deux ranimations de sa Gitane papier maïs, nous a appris qu’un bus allait passer. Il allait jusqu’au Vieux Boucaud. Il a ajouté que nous aurions dû faire du stop sur la nationale, au lieu de prendre le réseau secondaire…



L’orage s’est calmé à hauteur de Bayonne, et, en fin de journée, après avoir franchi la Bidassoa sous un ciel tout neuf, nous avons loué une chambre luxueuse dans un grand hôtel de Fuenterrabia avec l’argent de Jean-Pierre. Je me préparais à avoir des problèmes, suite à ma rencontre violente avec Jean-Pierre Grosjean : à être obligé de foutre le camp rapido. J’étais partagé : à moitié parano, à moitié fataliste. Un tantinet schizo, quoi.

Nous avons mangé des bocadillos de Serrano, bu du claret dans la vieille ville. Après, nous nous sommes offerts plusieurs tournées de Cognac espagnol. À se bousiller l’estomac.

Tard, très tard, au petit matin, j’ai pris Manie plusieurs fois, méchant. Je lui en voulais plus que d’habitude, mais je ne savais pas vraiment de quoi. Je crois que je l’ai trop chahutée. Ses yeux étaient la plupart du temps révulsés ou clos. Et, dans la matinée, je suis parti faire ma promenade sous son regard vide. Je chantonnais un truc à la con des Spotniks. Quelque chose comme :



Say, mama, can I go tonight ?

Say mama, it will be all right,

We’re gonna rock in a party goin’ down the street

Hey, mama, can’t you hear that beat !



Je n’ai plus jamais entendu parler de Jean-Pierre Grosjean.



Juste après notre arrivée à Pampelune, nous sommes tombés sur la bande à Cosme : ils étaient arrivés la veille de Logroño. Nous avons passé une première nuit blanche et joyeuse. Le matin suivant, Manie a déjeuné avec Douglacio en terrasse de l’Irunia. Cosme avait fait les présentations au début de la nuit : « Voici Douglacio, il est argentin, d’origine italo-irlandaise, né à Montevideo, Uruguay ! ».

Dougie était fort sympathique, plutôt beau gosse et plein d’humour. Autre particularité : il avait une vraie gueule d’Irlandais, mais s’exprimait avec les mains et un accent chantant, comme un Latino… Il adorait la mousse au chocolat, faisait, lui aussi, de la photo (surtout de la diapo) avec un reflex Minolta SRT 101. Le Porteno18 avait entamé un tour du monde, sans idée de retour.

Il parlait couramment quatre ou cinq langues. Mais pas encore le français ; ce qui m’arrangeait bien. Il avait chopé une pneumonie au large de Terre-Neuve, la fièvre jaune en Équateur et le palu au Mozambique. Pour le présent, il bossait comme réceptionniste au Air terminal hôtel dans Earl’s Court, à Londres.

Quelque peu affligé, j’ai bien essayé de faire, bourracho, l’Encierro19, mais j’ai été sauvé par un militaire qui m’a fait descendre de la talanquère à coups de matraque. Peu après, j’ai entendu une voiture qui percutait une façade de maison. Sauf que ce n’était pas du tout une automobile, mais un taureau à la robe claire et aux larges cornes…



Pendant un temps, avec Dougie, nous avons joué à Jules et Jim. Il trouvait, lui aussi, tout ça un peu bizarre, mais exaltant. Far out, Che ! It really blew my mind !20 Il avait une nature solide, des idées politiques, quoique quelque peu désespérées (il me parlait souvent d’un oncle maternel, évêque méthodiste et marxiste, qui passait son temps à emmerder le gouvernement argentin). Il me prêtait des romans de Julio Cortázar traduits en anglais. Tant qu’à supporter un rival, autant que ce soit lui, me disais-je… Cependant, je me voyais mal, à la longue, dans ce vide, cette solitude qui revenait tout le temps. Peut-être étais-je devenu jaloux ? Peut-être étais-je en train de mal tourner ? J’en avais vraiment marre de toutes ces conneries ; et de faire la queue.



En suivant, j’ai trouvé Shielda. Shielda Yvonne Bliss. Sans chercher. Au coin d’une rue, sous de fraîches arcades. Ça peut paraître curieux, mais ça m’a paru naturel. Elle était effectivement Black an’ ginger ale, un peu Cherokee sur les bords, avec de très beaux yeux verts, et des tâches de rousseur sur le petit nez café au lait. Un amour. Elle était prête, elle, à m’accompagner chez un dentiste. Partout, n’importe où. Même si elle ne comprenait pas un traître mot de français : I’m fixin’ to learn21, Ray… Elle voulait que je rencontre son père, ancien combattant noir américain, tombé amoureux d’une dénommée Yvonne (d’où ce second prénom…), dans sa libération de la France. Il devait se rendre à Frankfurt, à l’automne, pour traiter de certaines affaires. Si nous le rations, nous pourrions éventuellement le rejoindre à Venise, quelques jours plus tard.

J’ai hésité. Suffisamment longtemps, faut croire, puisqu’on a eu un enfant que je connais peu, et qui ne tient plus du tout à me connaître. Elle m’a informé de sa naissance, d’un autre coin du monde, trois ans après notre séparation. C’était la mode en ces temps-là.

Il faut toujours se méfier des testicules traumatisés.



Manie et Douglacio, après avoir passé Noël à Londres, ont fait un saut à Amsterdam. Peu après, ils ont rejoint l’estuaire de l’Amazone, puis Manaus, via les Canaries, à bord d’un cargo polonais en provenance de Gênes. Manie allait remonter le Rio do Madeira pour la seconde fois et Douglacio revenir chez lui en fils prodigue. Avant de prendre le bateau, au large de l’Afrique, ils avaient manqué se perdre en plein Sahara espagnol. Ils avaient tourné en rond dans le Land Rover de location, mais s’en étaient tirés, écrivait-elle, grâce à des Sahraouis qui passaient par hasard entre les dunes. Manie ajoutait dans sa lettre : « Triple buse ! Cet imbécile de Doug a manqué nous tuer… Je ne lui parle plus depuis une semaine. Et dire qu’il veut m’amener jusqu’à la Terre de Feu ! Avec toi, c’était juste, ah, ah, le Pérou… ».



Ils ont fait l’acquisition, un an après, d’une maison de schtroumpf, une sorte de blanche molle coulemelle, béton et stuc, au milieu de trois acres de pelouse, sur la rive de la Plata. Manie a récupéré une dizaine de chiens errants et, lors d’un séjour dans le Mato Grosso, une jeune guenon dont on avait tué la mère. Un singe hurleur : Rachel. Lors de ses chaleurs, on pouvait confondre ses rugissements avec ceux d’un lion affamé. Tout ceci peu après que Douglacio ait repris ses activités de Director de acuenta22 chez Walter Thompson, Argentina. En attendant mieux. Ils ont du se séparer (euthanasie) de deux de leurs chiens qui ont méchamment mordu leur voisin, un jeune cadre américain, de Norfolk, Virginia, mais qui ne leur a pas fait d’histoire, malgré les vingt points de suture à la cuisse droite et au mollet de la même jambe. Comme on dit : « On aime ou on n’aime pas, les animaux ».



J’ai pensé, un temps, m’établir en Argentine. Aller visiter, en arrivant, les chutes d’Iguaçu que je ne connaissais pas encore, ou découvrir la partie Nord-Ouest du pays. Nous étions convenus de retrouvailles, à Buenos Aires, au début de l’été austral de 1975. Mais c’était sans compter avec le sympathique général Videla.

1 – « Putain, pas du tout ! “Amie” simplement… »
2 – Pédé.
3 – Demi Cuba Libre.
4 – « Fous le camp d’ici, pauvre con ! »
5 – « Quelques heures, c’est tout, mon gars… »
6 – Rivière et affluent de l’Amazone.
7 – Quartier chaud de Barcelone.
8 – Quartier résidentiel de Buenos Aires.
9 – Zone résidentielle de San Francisco.
10 – Approx. : « Je te dis pas l’Ami ! Crois-moi !… ».
11 – Whisky sour : deux doigts de bourbon ; deux doigts de citron ; sucre de canne ; décorer avec une tranche d’orange…
12 – « Y’know man, drinking much more ‘n I’ve ever figured it… »
13 – Peanut butter : beurre de cacahuètes.
14 – Barking : intonation particulière de certains habitants de New York : « Aboiement ».
15 – The Big Apple : New York city.
16 – Jimi Hendrix : « All Along the watchtower ».
17 – « Mesdames et Messieurs, laissez-moi vous présenter La Belle et La Bête ! »
18 – Porteno : habitant de Buenos Aires. Le « titi » austral…
19 – Encierro : lâcher des taureaux dans les rues de Pampelune, selon un parcours traditionnel. Des courageux courent sur ce parcours devant les animaux… La police, en général, refoule les ivrognes et les personnes repérées comme trop inexpérimentées.
20 – « Super, camarade ! Ça m’a fait sauter le caisson ! »
21 – Expression du sud des U.S.A dans les 70. Approx. : « J ai bien l’intention d’apprendre… ».
22 – Responsable financier de campagnes publicitaires…

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